CHAPITRE P"^ Le Père gardien et les Franciscains
Dans cette ville de Gorcum dont nous avons parlé dans l'introduction et dans la première partie de cet ouvrage, il y avait un couvert de l'ordre de saint François, de la stricte observance, où les religieux donnaient l'exemple de toutes les vertus. A la nouvelle de la prise de Dordrecht par les Gueux, tous les bons catholiques furent alarmés, car l'ennemi était à leurs portes. Nicolas Pieck que nous con-
naissons déjà, était le supérieur des Franciscains, et quoique prêt à faire le sacrifice de sa vie, il tremblait pour celle des membres de sa communauté, qu'il affectionnait tous vivement. Dans ce péril imminent, nous le verrons déployer tonte la sollicitude d'un bon père à l'égard de ses enfants.
Depuis le commencement des troubles, ce digne supérieur était au courant de tout ce qui se passait ; enfant de la cité, il y avait de nombreuses relations de f^imille. Un de ses neveux, Roger Estius, fils de sa sœur, qui faisait profession de piété et de dévouement à l'Eglise romaine, venait souvent le voir pour le prier de veiller à sa sûreté. Plein de crainte et d'émotion quand ila[)prenait les nouvelles tentatives et les cruautés des rebelles, il accourait près de son oncle et lui racontait tout ce qui étaitvenuàsa connaissance. Semblable à cet adolescent, dont il est parlé au livre des Actes des Apôtres (1), qui révélait à saint Paul les embûches des pharisiens, le jeune Estius s'efforçait d'être utile à celui que les liens du sang lui rendaient si cher.
Parmi les faits qu'il lui citait pour le déterminer à prendre la fuite, il en est un qui dut le faire frémir d'horreur, car il s'agissait d'un crime dont l'auteur lui était connu. Un homme paisible, nommé Arnold Gnobbaut, avait été l'objet des plus indignes traitements, au pays de Waterlande où il possédait un domaine. C'était un catholique sincère et cela suffisait pour le mettre en butte à la persécution. Or voici ce qui lui était arrivé : Un scélérat, né à Gorcum, après
(1) Act. xxiii,16.
avoir été forcé de fuir, pour échapper au supplice, s'étant associé au Gueux dans le but de voler et de piller, se rappela qu'il avait un ancien compagnon d'études qui, à force de travail et d'économie, était venu à bout de se créer une honnête aisance. Il prit avec lui d'autres pirates qui infestaient les côtes de la Hollande, et fit irruption chez Gnobbaut (pii n'était autre que son ami d'autrefois. On ne se contenta pas de le dépouiller de tout ce qu'il possédait, mais on l'entraîna de force sur la barque qui servait de refuge ta ces écumeurs de mer, et là on lui fit souffrir tout ce que la cruauté humaine peut inventer de plus affreux. Battu de verges, chargé d'opprobres, il est à la merci de bourreaux qui, pour ajouter aux insultes, lui coupent le nez et les oreilles. Enfin il est pendu au grand mât, et son condisciple et ceux qui l'accompagnent ne cessent de lui lancer sur la chair nue, du lard brûlant qu'ils introduisent par petits morceaux dans leurs escopettes Ce fut au milieu de ces tourments qu'il rendit le dernier soupir.
ce Ah ! si les ennemis de la foi catholique agissent ainsi envers les laïques, que ne feront-ils pas aux prêtres et aux moines, et surtout aux disciples de saint François, qui se distinguent par leur zèle cà défendre la saine doctrine? » Telles sont les paroles dont se servait Roger, pour décider son oncle à se mettre à l'abri de l'orage, pendantqu'il en était encore temps. Ses instances se renouvelèrent pendant quatorze jours, mais le Père gardien demeura inébranlable. II répondait ainsi à son neveu : <■<■ Tout ce que vous me dites,
est épouvantable, je le confesse ; le cœur se révolte à la pensée de pareilles atrocités; néanmoins, quoiqu'il puisse m'arriver, je suis résolu à ne pas abandonner mes frères dans le danger; ni les supplices, ni la mort ne me feront changer d'avis. — Alors prenez avec vous tous vos re- . ligieux et retirez-vous dans un lieu sûr, lui disait encore le jeune homme, ou bien, si cela n'est pas possible, donnez à chacun la liberté de veiller à sa propre conservation. — Une telle conduite, répliqiiait-il, serait nuisible à la cause de notre sainte religion, en ce moment, où les catholiques ont besoin d'être raffermis et encouragés. Que n'aurait-on pas à nous reprocher si nous nous montrions lâches et pusillanimes, nous qui faisons profession d'abnégation et qui prêchofis le dénouement ? »
Le temps qu'il consacrait à ces entretiens n'était pas perdu, puisqu'il en profitait pour s'exciter lui-même cà la confiance en Dieu et à la charité fraternelle. D'ailleurs, malgré les dangers imminents dont il était entouré, Nicolas Pieck gardait toujours le calme et la sérénité ; et par ses instructions publiques et ses conversations privées, il s'efforçait de faire passer dans l'esprit de ses auditeurs, l'amour qu'il portait à la véritable Eglise de Jésus-Christ.
Cependant les événements se succédaient rapidement, les rebelles gagnaient tous les jours de l'infiuence, et il n'y avait plus moyen de se dissimuler le sort qui menaçait Gorcum. Le Père supérieur, quoique bien déterminé à rre pas quitter la ville, jugea qu'il était temps de mettre à l'abri
de toute profanation les ornements et les vases sacrés que renfermait son couvent. Il les fait donc porter chez son beau-frère Hesselius Estius, dans la maison duquel, Nicolas Poppel, comme nous l'avons vu, déposait tous les jours, le ciboire contenant la sainte Eucharistie. Mais en y réfléchissant, il craint que la demeure d'un si fervent catholique, très-suspecte aux yeux des rebelles, ne soit exposée à leurs perquisitions et à leurs rapines. C'est pourquoi, dès le lendemain, 25 juin, il envoie reprendre tous ces précieux objets et donne ordre de les transporter dans la citadelle. C'était une forteresse attenant aux murs de la ville, baignée par la Meuse, et présentant quelques garanties de défense. Notons, en passant, la date du 24 juin, fête de la nativité de saint Jean-Eaptiste, elle servira de point de départ à la suite de notre récit, c'est en ce jour que Nicolas Pieck comprit que l'heure des épreuves était réellement sonnée.
Le gouverneur de la citadelle, tout dévoué au roi, comptait sur un renfort de troupes qu'on lui avait annoncé et rassurait les bons citoyens en leur offrant un refuge, en cas de besoin. Cependant, dans la ville, on commençait à s'agiter; les partisans des Gueux conspiraient sourdement; les catholiijues étaient dans une fausse sécurité, car l'ennemi avait de nombreuses intelligences dans la place. Agissant avec astuce, les conjurés faisaient tout ce qui était en leur pouvoir, pour s'opposer à ce qu'il arrivât du secours à la cause de l'ordre. C'est dans ce but qu'ils en-
voycrent à Dordrecht demander une ou deux compagnies de soldats, dans le camp des rebelles. Tls n'attendirent pas longtemps : le 25 juin, à huit heures du matin, treize embarcations chargées de cent cinquante hommes armés, apparurent en face de la citadelle.
Un tumulte affreux s'élève dans la ville ; d'une part on entend des accents lugubres, et de l'autre des cris d'allégresse. Les hérétiques ne lèvent point encore ouvertement le masque, mais les vrais fidèles lisent dans la joie qui brille sur leurs fronts, le sort qu'on leur destine. Dans une conjoncture aussi grave, le Père gardien qui ne veut point tenter Dieu, rassemble tous ses religieux, et après une exhortation inspirée par les événements, il leur donne à tous la liberté de se retirer, chacun où bon lui semblera : « Veillez à votre sûreté, leur dit-il, pour moi, je resterai seul, ou avec ceux qui voudront demeurer ici. » Ensuite, il se rend chez les soeurs du tiers-ordre de Saint-François, et il les exhorte, vu le péril de la situation présente, à rentrer dans leurs familles et à y vivre d'une manière conforme à la sainteté de leur vocation.
A la faveur du tumulte et de la confusion, les Gueux font courir le faux bruit qu'à Dordrecht, Alcmaer et autres villes dont ils se sont emparés, ils n'ont commis aucune hostilité contre les catholiques ; que partout les prêtres, les moines et les laïques ont été respectés, et qu'ils n'ont été entravés nulle part dans l'exercice de leur culte. Et afin de jeter le mépris sur l'autorité des gouverneurs
chargés par le roi de lever des impôts, ils déclarent que si, de leur côté, ils ont été obligés d'exiger quelques sul)sides, ce n'est que pour affranchir les Pays-Bas du joug de l'Espagne, mais qu'aussitôt cette œuvre accomplie, ils indemniseront le peuple de ses sacrifices.
Pour donner une apparence de vérité à ces odieux mensonges, les rebelles commencent par vendre à vil prix, dans les villes, le grain et les vivres qu'ils ont enlevé aux laboureurs et font répandre partout la nouvelle qu'ils ont mis fin à la cherté des denrées. Gela ne leur suffit pas ; ils veulent se faire passer pour des hommes pieux et charitables ; à cet effet, ils font distribuer aux pauvres une partie du blé qu'ils se sont procuré en pillant les campagnes. Vils hypocrites ! ils égarent ainsi la multitude qui les accueille comme des libérateurs et des bienfaiteurs. Voici maintenant le témoignage d'un vénérable Père franciscain chassé d'Alcmaer par les rebelles ; il suffit pour les con-vaincre d'imposture de leur opposer cet homme victime de leurs violences.
Ce témoin oculaire rapporte qu'après l'envahissement de son couvent par une troupe de forcenés, les religieux furent liés et enchaînés comme des criminels, accablés d'injures et de sarcasmes, déclarés traîtres à la patrie et dispersés. Les Gueux poussèrent l'inhumanité jusqu'à enlever le lit sur lequel reposait un des Frères-Mineurs atteint d'une grave maladie, et à laisser gisant sur le sol, le pauvre moribond. Et quoiqu'ils proclamassent leur man-
suétude et leur charité, il n'y avait que deux jours qu'ils avaient pillé le couvent d'Alcmaer. Ce triste exploit ne datait que de la veille de la fête de saint Jean-Baptiste.
La journée du 25 juin fut, pour les catholiques de Gorcum, pleine de craintes et d'alarmes. Roger Estius vint encore, dans la soirée, conjurer son oncle de veiller à sa sûreté et de profiter des ténèbres pour échapper à l'ennemi. Le Père Gardien ne voulut jamais quitler son poste et il refusa même de s'absenter, pour cette nuit seulement, de sa communauté. Le lendemain 26, le péril devient plus imminent, les pirates se sont rapprochés de la ville et déjà ils sont maîtres de toute la rivière. Les Frères-Mineurs qui n'avaient point encore quitté leur couvent, quoiqu'ils y eussent été autorisés la veille, ont recours à l'expérience et aux lumières de leur supérieur. Nicolas Pieck est dans l'anxiété, il ne sait comment pourvoir à la sauvegarde de tous les siens. Il les réunit de nouveau autour de lui, les console de tout son pouvoir, et puis les exhortant à demeurer fermes et inébranlables dans la foi catholique, il leur rappelle qu'ils sont libres de quitter le couvent et la ville de Gorcum.
Bientôt après, il fait transporter dans la citadelle tous les livres composant la bibliothèque de la maison, (et ils étaient fort nombreux), ainsi que le reste des objets servant au culte divin, qu'on avait gardés jusqu'à ce jour. Un gentilhomme catholique, Gaspard Tiirck, était gouverneur de la forteresse. Se sentant peu en état d'user d'une
longue résistance, vu le petit nombre de ses soldats, il comptait fermement sur l'arrivée de son fils Guillaume qui lui amènerait des troupes qu'il avait demandées au comte de Bossuijt, prévôt de la province d'Utrecht. Nous verrons qu'avec ce renfort, il eût pu tenir tête à l'ennemi, peut-être même le mettre en déroute.
Jérôme de Weert, vicaire du Gardien et quelques autres religieux, voulant profiter de la faculté qui leur était donnée de se retirer, résolurent de sortir de la ville, mais les portes en étaient fermées et barricadées et personne ne se présenta pour les leur ouvrir. Etant donc retournés auprès du Père Nicolas Pieck, ils le trouvèrent en compagnie de religieux et de laïques, se rendant à la citadelle, où un grand nombre de catholiques zélés et par-là même suspects aux Gueux, cherchaient un refuge. Il ne resta au couvent que trois Franciscains qui ne voulurent pas le quitter ; le bon supérieur eut bien désiré y demeurer avec eux, mais son devoir l'appelait là où était le plus grand nombre des siens, et où il pouvait être plus utile.
Le Père gardien s'était acquis une si juste considération, que sa présence dans la citadelle semblait rendre moins pénible cette retraite forcée. Quand la tristesse et le découragement s'empareraient des cœurs, n'était-il pas là pour dire à ses compagnons, comme sainte Félicité à ses fils : tt Regardez le ciel, mes enfants, et levez les yeux. C'est là que le Sauveur vous attend avec ses saints. Coqibattez pour vos âmes et soyez courageux dans l'amour de
Jésus-Christ. » La suite des événements nous montrera son zèle et son dévouement pour ses frères, sa patience et sa fermeté dans les souffrances.