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CHAPITRE IV

Sinistres pressentiments. — Hommes politiques.

Rappelés au souvenir de leur serment par les prisonniers, les Gueux déclarent qu'à la vérité ils leur ont promis la vie sauve, mais qu'ils sont libres de les renvoyer nus comme Adam à sa sortie du paradis terrestre. Interprétant le traité de capitulation, chacun à sa manière, ils se montrent pleins d'animosité et d'exigence à l'égard des malheureux livrés à leur discrétion.' Un bruit sourt et menaçant, quoique dénué de fondement, se répand tout -à-coup : l'un des captifs, qui se trouvait à l'écart, a entendu dire que les moines et les prêtres seront bientôt mis à mort, et que déjà on a envoyé à Dordrecht un émissaire chargé d'amener le bourreau.

Le Père gardien et les deux curés sont bientôt informés

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de cette rumeur, Nicolas Pieck qui ne compte nullement sur la bonne foi de l'ennemi, est porté à croire à la vérité de celte nouvelle ; cependant il ne donne aucun signe d'épouvante, et, les yeux baissés vers la terre pourne pas considérer le spectacle de l'insolence des rebelles, il s'entretient avec Dieu dans le fond de son cœur et se recommande ainsi que les siens, avec un touchant abandon, à la Providence divine. Déjà la gloire du martyre lui apparaît, et c'est avec joie qu'il fait le sacrifice de sa vie.

Léonard Van Yechel n'a rien perdu de sa sérénité ; il est toujours fort et courageux au milieu des épreuves, mais il ne désespère pas d'être bientôt rendu à la liberté. En etfet, les hérétiques eux-mêmes n'ont eu qu'à se louer de ses bons procédés ; ils ont été, plus d'une fois, forcés d'applaudir à son éloquence, lors même qu'il les combattait, et il en a arraché plusieurs à la mort, par son intervention auprès des autorités civiles. Que pourrait-on reprocher à ce pasteur si dévoué à son troupeau?... Il aperçoit au milieu des citoyens accourus à la citadelle, un homme à qui il a autrefois sauvé la vie, et dont il a reçu quelques paroles de reconnaissance ; il s'en approche et lui expose la triste situation où il se trouve, mais il n'en obtient que de vaines promesses. Ce n'estpas sans raison qu'un ancien a dit que, dans le malheur, les amis sont rares. On ne saurait, sans injustice, jeter le blâme sur la conduite de Léonard, en cette circonstance ; s'il est du devoir d'un pasteur de se montrer ferme dans la souffrance, il ne lui est pas permis de

manquer de prudence en s'exposanl témérairement au danger, ou en négligeant les moyens qui peuvent se présenter d'en sortir. En agissant ainsi, il imitait saint Paul qui fit tout ce qui était en son pouvoir pour se soustraire à ses ennemis afin de continuer à travailler au bien de l'Eglise.

Nicolas Poppel plus pâle encore que de coutume, paraissait en proie à l'abattement. Il s'était fait de nombreux ennemis parmi les novateurs, par la hardiesse de ses discours ; il n'avait donc aucune grâce à attendre des partisans de l'hérésie. Nous ne lui ferons pas un crime de la frayeur qui se fait remarquer sur son visage, il n'est pas au pouvoir de l'homme d'en être entièrement exempt. La force d'âme vient de Dieu qui la communique plus ou moins abondamment à qui il lui plaît. Jésus-Christ, le roi des martyrs, a bien voulu se montrer triste et désolé, au moment de consommer l'œuvre de notre Rédemption, pour montrer à ceux qui suivent après lui la route du Calvaire, que malgré l'infirmité de leur nature ils peuvent donner au monde le spectacle d'une vertu héroïque.

Souvent les hommes qui redoutent le danger avec le plus d'appréhension, se montrent les plus fermes, quand il s'agit d'y faire face. Il n'en est pas de même des présomptueux et des téméraires ; leur prétendu courage est vite en défaut. Poppel n'était donc en cet état de prostration, que parce qu'il considérait sa faiblesse naturelle, et réfléchissait aux moyens de se montrer digne de la noble

cause qu'il avait entrepris de défendre. Plein de défiance en lui-même, il implorait le secours d'En-Ilaut. Du reste, la suite de notre récit, fera voir qu'il n'était ni lâche ni pusillanime. Quelqu'un lui demandant si, dans les circonstances présentes, il était licite de prêter serment au prince d'Orange: « Non, répondit-il, on ne peut le faire sans se rendre coupable d'un grand péché. » Il savait à quoi il s'exposait en parlant ainsi, mais il ne craignit jamais de dire la vérité. Nous le verrons faire publi(iuement une magnifique profession de la foi catholique, au millieu des menaces et des frémissements des hérétiques, mais n'anticipons pas sur les événements qui seront le sujet de la troisième partie de notre histoire.

Il n'y a pas lieu de s'étonner des sentiments de crainte qui s'emparaient des captifs, plusieurs personnes venues par curiosité ne pouvaient elles-mêmes retenir leur émotion, à la vue du triste spectacle qu'elles avaient sous les yeux. Soit qu'elles fussent touchées de la détresse de leurs concitoyens, soit qu'elles songeassent à la perfidie de ces oppresseurs qui, pour un motif quelconque, pouvaient leur faire subir le même sort, soit enfin qu'elles eussent du remords d'avoir facilité l'entrée de la ville à de tels barbares, elles étaient plongées dans une morne stupeur. Nous ne parlons point ici de ces fanatiques, remplis de haine, qui insultaient au malheur, mais des hommes en qui résidait encore une étincelle de foi, et dont le cœur n'était point entièrement fermé à la commisération.

Ils gémissaient intérieurement, cependant ils n'osaient trop faire paraître au dehors ce qu'ils éprouvaient, tant les Gueux leur inspiraient de terreur. Dans les grandes crises sociales, il n'est pas rare de rencontrer des gens qui, pour ne pas se compromettre, flattent tous les partis ; et il s'en trouvait beaucoup de ce caractère à Gorcum. Ce sont ces individus à double face qui ménieulVé[nihhle àe politiques, dans l'acception (i^:^urée du mot. Parmi eux nous remarquons un vieillard qui pour plaire à tout le monde, était d'une légèreté et d'une inconstance étonnantes, en matière de religion (1). Estius tait à dessein son nom, mais il nous raconte ce qui suit, à son sujet :

Lors des premiers troubles suscités par les Gueux en 1566, cet homme, les mercredis, assistait régulièrement au prêche des hérétiques qui, par ordre du prince d'Orange, avait lieu dans une maison située hors des portes de la ville ; le lendemain, jeudi, jour consacré au Saint- Sacrement, on le voyait, de grand matin, en l'église catholique, entendre la messe avec toutes les apparences d'une piété véritable, se charger du soin d'allumer les cierges et les torches pour la procession et veiller à l'ordre de la cérémonie. Il agissait, en un mot, comme s'il n'y avait aucune différence entre les deux religions, et comme s'il avait été subitement transformé en changeant de lieu. Comme il était riche et notable, ayant autrefois occupé la charge de bourgmestre, il exerçait une influence fâcheuse sur l'es-

(1) Hist. Martyr. Gorcom. lib. I, cap. xii, p. 32.

prit (lu peuple, par les exemples de versatilité qu'il lui donnait sans cesse.

Nous ne saurions trop blâmer ces âmes viles et intéressées qui se laissent aller à toutes les impulsions, selon les circonstances. 11 n'y a rien à espérer de noble, de grand, de généreux, de la part de ces hommes cauteleux, qu'on rencontre prêts à se dévouer à tous les intérêts, quels qu'il soient. Si nous insistons sur ce point, c'est que, dans la guerre des Pays-Bas, nous ne craignons pas d'attribuer le triomphe du protestantisme, au manque de foi et d'énergie d'une foule de personnes aveuglées ou par la frayeur ou par l'ambition. Cependant l'hyprocrisie n'a qu'un temps, et ceux qui y recourent, s'attirent non-seulement la colère de Dieu, mais ne tardent pas à devenir en butte au mépris de tous. Voici ce que dit à ce sujet un profond penseur :

« Il est de la grandeur de Dieu d'être servi par des hommes qui se fassent gloire d'être à lui et de se déclarer pour lui ; et il n'y a point de prudence qui puisse affaiblir la force et l'obligation de ce devoir, parce que ce devoir est le premier principe sur quoi roule la prudence même (1), et à quoi toute cette vertu doit se rapporter. Les intérêts de Dieu, c'est-à-dire ce qui touche son culte, sa religion, sa loi, son honneur, sa gloire, sont d'un ordre si relevé, qu'ils ne peuvent jamais être balancés par nul autre intérêt ; et d'ailleurs ces mômes intérêts de Dieu sont tellement entre nos mains, que vous et moi nous devons en

(1) c'est-à-dire :1a vraie prudence, la prudence chrétienne.

être les garants, et qu'autant de fois qu'ils souffrent quelque altération et quelque déchet, Dieu a soin de s'en prendre à nous, parce que ce dommage quil souffrent n'est que l'effet et une suite de notre infidélité. Or, c'est ce qui arrive tous les jours, lorsque, par une fausse politique, nous négligeons de les maintenir, et que, nous en reposant sur Dieu même, nous nous faisons des prétextes pour nous taire, quand il faudrait parler, pour dissimuler, quand il faudrait agir, pour tolérer et pour conniver, quand il faudrait reprendre et punir. Car, quelle prudence pourrait alors nous mettre à couvert des jugements de Dieu, dont nous trahissons la cause ; et de quel secours peut être pour nous la sagesse du monde, quand, par ces maximes criminellement suivies, nous nous rendons coupables et responsables de l'injure que Dieu reçoit ?

a C'est par cette règle que saint Jérôme, et après lui le docteur angélique, saint Thomas, ont expliqué ce précepte de la loi divine, en apparence si rigoureux, lequel oblige tout homme chrétien à faire, quand il en est requis, la profession publique de sa foi, lui en dùt-il coûter la vie, s'attirât-il par là les derniers malheurs, fallût-il endurer pour cela les tourments les plus cruels ; car notre religion, dit Tertullien, pour l'honneur du Dieu qu'elle nous fait adorer, ne sait ce que c'est que biaiser dans cette extrémité même. En effet, c'est cette nécessité, ou de mourir pour sa foi en la déclarant, ou d'en être le prévaricateur et l'apostat, je ne dis pas en la désavouant, mais seulement en la dégui-

sant et en la cachant ; c'est, dis-je, cette nécessité qui a produit tant de martyrs dans le christianisme. Or, la même raison qui obligeait les martyrs à professer leur foi, m'engage encore aujourd'hui à faire éclater mon zèle dans toutes les occasions où l'intérêt de Dieu est exposé : pourquoi? parce que je ne suis pas moins redevable à Dieu de mon zèle que de ma foi, ou plutôt parce que l'obligation particulière que j'aurais de confesser extérieurement ma foi, n'est qu'une conséquence de l'obligation générale où je suis de témoigner, quand il le faut, mon zèle pour Dieu.

<c Je sais que dans les premiers siècles de l'Eglise, il s'éleva une secte de faux chrétiens ou pour mieux dire de mondains, qui en jugèrent autrement, et qui prétendirent que dans ces circonstances, où la confession de la foi était censée un crimedevant les hommes, on pouvait au moins pour se racheter des supplices de la mort, user de dissimulation, ne paraissant pas ce que l'on était, et au hasard même de paraître pour quelque temps ce que l'on n'était pas : mais je sais aussi que ce langage révolta tous les vrais fidèles, je sais que d'un consentement unanime les Pères détestèrent et rejetèrent cette erreur, que le premier concile œcum.énique la condamna, et que dans la sainte religion que nous professons, ceux-là ont toujours passé pour scandaleux, qui ont refusé de se déclarer ouvertement (1). »

Les politiques dont nous parlons ici se gardèrent donc

(1) Boiirdaloue. Scrni. pnur le Dim. dans l'octave de l'Ascension, sur le zèle pour la défense des intérêts de Dieu.

bien d'intercéder en faveur des prisonniers. Trop préoccupés de leurs propres intérêts, ils n'avaient, pour leurs malheureux concitoyens, que d.'s paroles de vaine condoléance et des protestations illusoires. Cependant ils ne tardèrent pas à éprouver, par leur propre expérience, qu'ils s'étaient compromis eux-mêmes en ouvrant leurs portes aux ennemis du roi et de la religion catholique. Les Gueux, enorgueillis par le succès, s'étaient emparés de tout le pouvoir; tout tremblait sous leur joug tyranique. Personne, parmi ceux qui les avaient accueillis avec le plus d'empressement, n'osait les rappeler à la foi jurée.

Tout ce qui arrivait, avait été annoncé par le curé Léonard qui, dans ses prédications publiques, s'était efforcé de mettre ses paroissiens en garde contre les astucieuses promesses des hérétiques. La plupart, prévenus .et passionnés, ne l'avaient écouté qu'avec dédain ; ils étaient maintenant forcés de convenir, au moins intérieurement, qu'il avait raison. Quant aux catholiques qui ne s'étaient pas réfugiés dans la citadelle, ils étaient dans la consternation. Tremblant pour eux-mêmes, comment auraientils pu plaider la cause de leurs frères? Quelques-uns d'entre eux, nous devons le dire à leur honte, étant, avec les rebelles, arrivés près des captifs, se tenaient comme saint Pierre qui, dans la maison de Caïphe, refusa de reconnaître son Seigneur et son Maître. Mais laissons là ces timides chrétiens, et prions le Sauveur de jeter sur eux ce

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regard qui raflerrait pour toujours le priDce dés apôtres, dans la foi et la eliarité

Un des prisonniers, à la vue de cet affligeant spectacle, dit à Léonard Yan Vechel : «.Vous proclamiez à haute voix, il n'y a pas bien long- temps, que dans la ville de Gorcum, il y avait dix catholiques contre un dissident, qu'en pensezvous en ce moment'/ » Le bon curé, ému jusqu'aux larmes, lui répond : a Mon ami, lorsque je parlais de la sorte, j'étais dans le vrai ; depuis, le loup s'est introduit dans la bergerie confiée à mes soins, et, malgré toute ma vigilance, ilyafait degrands ravages. Chères brebis, qu'êtes vous devenues ? Le plus grand nombre s'est égaré. » Chaque fois qu'on l'entretenait à ce sujet ou qu'on lui annonçait la défection de quelques-uns de ceux sur lesquels il comptait le plus, il s'écriait : « Ils m'ont bien trompé. » Cet homme de bien ne pouvait croire à tant d'hypocrisie ou de lâcheté.

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