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CHAPITRE V

Séparation des prisonniers. — Rachat et délivrance des laïques.

Le même jour, 26 juin, vers huit heures du soir, un des soldats préposés à la garde de la citadelle, appelle deux des prisonniers et leur ordonne de le suivre, accompagnés de

leurs femmes. Ils répondirent au nom de Splinter, c'était le père et le fils. Le premier était un fonctionnaire cliargé des affaires et relations extérieures, dans la ville de Gorcum ; le second était licencié en droit civil et canonique. Pendant toute la journée, on avait sollicité leur délivrance avec d'autant plus d'espoir de l'obtenir, que le capitaine Marin était descendu dans la maison d'une de leurs proches parentes. A force de prières, de cris, de larmes, d'obsession et d'importunité, cette femme était venue à bout d'arracher au chef des rebelles une promesse d'élargissement en faveur des siens.

En les voyant sortir, leurs compagnons d'infortune, se recommandent à eux, mais hélas ! c'est en vain ; à peine ont-ils franchi le seuil de la salle commune, qu'on leur fait rebrousser chemin, et qu'on les y ramène. Que s'est-il donc passé ? Le conseil qui préside à l'administration municipale s'est assemblé et il a été décidé que tous les captifs seraient retenus jusqu'à nouvel ordre. Cet incident replonge toute une famille dans la douleur. Néanmoins, en apprenant que Marin Brant s'est laissé fléchir une fois, l'espoir renaît dans la plupart des cœurs ; ce retard apporté à la mise en liberté de tous, ne vient, sans doute, que du désir qu'ont les Gueux d'obtenir de fortes rançons. Les catholiques, en un mot, commencent à croire, qu'on en veut bien plus à leur fortune qu'à leur vie.

Bientôt après, on vient appeler le Père gardien et tous ses religieux, et de plus Jean d'Oosterwyck, chanoine régu-

lier de saint Augustin. Cela parait d'un bon augure à ceux qui restent, car présument-ils, comme il n'y a pas moyen d'obtenir d'argent de ces bommes voues à la pauvreté, ils sont relàcbés sans condition. En jjarlant ainsi, ils étaient loin de la vérité. Les moines sont conduits dans une pièce à part, et gardés à vue. En y entrant, ils aperçoivent des échelles qui peut-être se trouvent là par basard, et cette vue leur fait soupçonner qu'ils doivent être pendus. La crainte, il faut le dire, prit bientôt la place de l'espérance dans l'âme de quelques-uns d'entre eux. Sur ces entrefaites, un bourgeois de Gorcum, parent de Nicolas Pieck, ayant obtenu la permission de pénétrer jusqu'à lui, se présente et lui offre ses bons offices. Pour faire voir jusqu'à quel point le relàcbement avait pénétré dans les croyances religieuses, à cette époque, disons quelques mots de ce nouveau personnage.

C'était un bomme dans le genre de celui dont nous avons parlé au chapitre précédent, quoique s'affichant beaucoup moins. Il avait commencé par se mettre au service du roi, et s'était signalé par son courage dans la reprise de la citadelle de Liewestein, près de Gorcum, qui était tombée par surprise au pouvoir des Gueux. Puis, plus tard, étant allé à Brielle, on ne sait dans quel dessein, il fréquenta les rebelles et alla, dit-on, jusqu'à s'enrôler dans leurs rangs. De retour dans sa ville natale, il fut accusé de trahison, et pour cela, saisi et chargé de chaînes par ordre du prévôt, et envoyé à Rotterdam, au comte de Bossuijt, pour qu'il eût

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à le juger, selon les pouvoirs qu'il tenait de Sa Majesté catholique. Il était donc gravement compromis, et en danger de mort s'il était reconnu coupable, lorsque ses parents et amis vinrent prier le Père gardien de lui venir en aide.

Touché de compassion pour cet infortuné qu'il savait très-léger, et espérant le ramener à de meilleurs sentiments, si comme il y avait tout lieu de le craindre, il s'était égaré, le charitable supérieur des Franciscains partpromptement et fait tant, par ses instances, qu'il le rend à la liberté. Quoique cet homme ne se soit jamais attaché sincèrement à la foi catholique et que même il ait plutôt servi le parti opposé, il n'oublia point le service que lui avait rendu Nicolas Pieck. Il aborde donc son bienfaiteur avec respect, lui renouvelle l'assurance de sa gratitude et lui déclare qu'il va s'employer, de tout son pouvoir, à sa délivrance. Quelques religieux effrayés à la pensée des tourments qui leur sont réservés, se tournent vers leur supérieur et lui disent : <c Père, voulez-vous nous abandonner ? C'est vous qui nous avez amenés ici, nous laisserez-vous seuls dans le danger ? » 11 est d'autant plus affligé de ce langage, qu'il n'y a rien de plus injuste que ces récriminations. Nous avons vu, en effet, qu'il avait laissé chacun libre de se retirer où bon lui semblerait. C'était donc de leur plein gré que tous l'avaient suivi, à l'exception des trois qui étaient demeurés au couvent.

Laisser ses frères dans la peine était aussi loin de son esprit que de son cœur. Le digne supérieur qui ne désire rien tant

que la palme du martyre, les encourage à demeurer fermes dans la tribiilation, et les ranime en leur donnant de nou- * veau l'assurance qu'il resterait au milieu d'eux, s'ils n'étaient pas délivrés en même temps que lui. « Mes frères, leur dit-il, nous sommes unis pour toujours; je prends l'engagement solennel, quoiqu'il arrive, de ne jamais vous abandonner; je vous serai fidèle jusqu'cà mon dernier soupir. Je marcherai avec vous à la mort, s'il le faut, et je m'estimerai heureux de conquérir avec vous le royaume du ciel. Soyez donc patients et courageux, et espérez en Dieu.

Quelque temps après que les religieux eurent été séparés des autres captifs, on vint dans la salle commune chercher tous les hommes. Ne sachant ni ce qui était arrivé aux premiers, ni où on les conduisait, ils crurent d'abord qu'on allait traiter de leur délivrance. Ils eurent une lueur d'espérance qui s'évanouit bientôt. En effet, ils s'aperçurent qu'on leur faisait suivre un tout autre chemin que celui de la salle du Conseil ; une porte s'ouvrit devant eux, c'était celle de la prison de la citadelle. Prêtres et laïques, tous y furent renfermés.

Marin Brant qui se trouvait là, fut ainsi interpellé par l'un d'eux :

« Vous nous avez promis la vie sauve et la liberté, et maintenant vous nous jetez en prison ; avez-vous donc oublié vos promesses et vos serments?

Il répondit :

» — J'attends quelqu'un qui doit venir de Dordrecht, et selon les dépêches qu'il m'apportera , j'agirai à votre égard. •

T> — Mais si ce messager vous apporte l'ordre de nous faire pendre, vous l'exécuterez donc? Vous savez que nous n'avons traité qu'avec vous et que nous n'avons rien à démêler avec les autres de votre parti. C'est vous qui avez reçu la capitulation, c'est à vous seul qu'incoml)e toute la responsabilité de cette affaire ; vous devez tenir à vos engagements.

/> — Il est vrai que je vous ai donné ma parole, et s'il m'était loisilde de faire ce que je veux, je vous ferais tous relâcher, à l'instant même. Mais il me faut obéir à mes chefs, et selon ce qu'ils me commanderont, vous serez traités. »

Ce dialogue montre bien le peu de confiance que devaient inspirer les Gueux qui, dans une foule d'autres circonstances, n'ont tenu aucun compte des pactes les plus sacrés. Le capitaine Marin, dominé par le comte de la Mark, était obligé d'imposer silence à la voix de sa conscience, pour ne pas déchoir de la faveur de son maître. «; L'ambition, dit Massillon, nous rend faux, lâches, timides, quand il faut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire, on veut toujours tout concilier, tout accommoder. On n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse qui inspire l'amour de l'équité, et qui seule fait les grands hommes, les ministres fidèles et les

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magistrats illustres. Ainsi on ne saurait compter sur un cœur en qui raml)it'on domine ; il n'y a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand; sans principes, sans maximes, sans sentiments, il prend toutes les formes, il se plie sans cesse au gré des passions d'autrui ; prêt à tout également selon (pie le vent tourne, ou à soutenir l'équité, ou cà prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'amjjition est la passion des grandes âmes ; on n'est grand que par l'amour de la vérité, et lorsqu'on ne veut plaire que par elle (1). D

Pendant que les choses traînaient ainsi en longueur, les femmes restées seules dans la salle d'où étaient partis leurs maris et leurs fils, et n'en recevant aucune nouvelle, étaient en proie à la plus vive inquiétude. Le temps passe, l'anxiété augmente ; peut-être hélas ! les a-t-on menés à la potence, dit une dame agitée des plus tristes pressentiments. Aussitôt toutes pleurent, gémissent, sanglotent, se lamentent et poussent de hauts cris : l'une demande à revoir son époux et à l'assister dans cette cruelle extrémité ; l'autre témoigne ses regrets d'avoir pressé son fils de se retirer dans la citadelle, une troisième enfin veut se livrer au supplice à la place de celui qu'elle aime plus qu'ellemême.

Marin Brant arrive au milieu de cette scène de désolation, et proteste qu'aucun de ces hommes qu'elles pleurent, n'a été mis à mort. Elles refusent de le croire et continuent

(1) MystLTes, Sermon sur la Passion.

de se livrer à la douleur. Mais bientôt paraît le neveu du Père gardien qui a obtenu de ne pas rester en prison, et par l'assurance qu'il leur donne que les leurs sont vivants, il parvient à rendre un peu de calme à ces âmes abattues. 11 ne sera pas sans intérêt de dire ici brièvement comment ce jeune homme, que nous connaissons déjà, vint à bout de reconquérir sa liberté.

Gomme on n'avait rien à lui reprocher, (son attachement pour son oncle était tout naturel,) on était porté à l'indulgence à son égard. Roger Estius méditait sans cesse sur les moyens de s'évader, et il ne serait pas juste de l'en blâmer, puisqu'il est permis de se soustraire au péril, quand on le peut, sans offenser Dieu. Au moment du combat, lorsque la forteresse était ébranlée jusque dans ses fondements, il avait prononcé le vœu suivant : « Seigneur, s'il plaît à votre divine majesté de me faire la grâce de sortir d'ici sain et sauf, je m'engage par serment à marcher le premier, vêtu de blanc, à la tête de la procession du Saint- Sacrement, le jour où elle se célébrera de nouveau dans l'église catholique de cette ville. »

Nous ne pouvons douter que Dieu n'ait accueilli favorablement sa prière, car il lui envoya une occasion favorable d'exécuter son dessein. Comme beaucoup de personnes du dehors allaient et venaient dans la citadelle, Roger se plaça entre deux bourgeois qui s'en retournaient à leur domicile, et passa inaperçu au milieu des soldats de garde, h la porte. Quant aux autres captifs, ils furent tous relaxés moyennant

rançon, à l'exception des prêtres et des religieux et d'un citoyen nommé Gordien Vossius, qui avait été signalé plus spécialement à la haine' des Gueux. Ce dernier, néanmoins, grâce aux pressantes sollicitations de sa femme, obtint de sortir, à la condition qu'il ne s'éloignerait pas et reviendrait à la citadelle, à la première réquisition de l'autorité. Et pour cela, il donna une bonne caution. Les autres qui recouvrèrent toute leur liberté, furent assujettis à un serment, par lequel ils s'engageaient à payer, dans un délai limité, le prix convenu pour leur rachat.

N'est-ce pas une nouvelle perfidie qu'une pareille exigence de la part du vainqueur qui, en vertu des conventions acceptées et jurées, s'était obligé à renvoyer purement et simplement dans leurs foyers, toutes les personnes, sans exception, qui se trouvaient comprises dans la capitulation. Pourquoi donc les prêtres et les moines sont-ils retenus? Pourquoi, après le pillage qui a eu lieu et qui a été exécuté si rigoureusement, demande-t-on encore de l'argent à des malheureux qu'on a dépouillés de tout, ce qu'ils avaient de plus précieux ? A toutes ces infamies, les rebelles ajoutent la cruauté et le blasphème.

Parmi les hommes, les femmes et les enfants qui sortaient de la citadelle, se trouvait Godefroy Van Duynen, prêtre septuagénaire, dont nous avons parlé au chapitre V de la première partie. Ce vieillard inoffensif, affligé d'un trouble de cerveau, avait su, par sa parfaite intégrité, s'attirer l'estime de la plupart des ennemis mêmes de la foi ca-

tholique, dans la ville de Gorcum. Personne donc ne cherchait à le retenir captif, lorsqu'un citoyen connu par sa haine pour l'Eglise romaine et ses ministres, qui se trouve là par hasard, demande aux soldats pourquoi ils laissent aller ce prêtre. Ils lui répondent, que ne jouissant pas de tout son bon sens, il ne pouvait être dangereux. « S'il est assez sage pour fai)riquer Dieu, il l'est aussi assez pour être pendu, » répliqua l'impudent ennemi du sacerdoce, qui tournait ainsi en dérision le plus saint de nos mystères.

Cette plaisanterie sacrilège égaya la troupe des rebelles, et pour prouver qu'elle était de leur goût, ces gens habitués aux expéditions contre les ecclésiastiques, s'emparèrent de Van Duynen et le conduisirent à la prison d'où venaient de sortir les laïques rendus à la liberté. Il n'y resta pas longtemps seul. Les deux curés, Léonard Van Vechel et Nicolas Poppel arrivèrent bientôt; un instant après, le Père gardien et ses religieux, viennent encore lui tenir compagnie, dans ce triste lieu, destiné jusqu'à ce jour aux malfaiteurs. Une salle dans la(iuelle on descend par plusieurs marches, froide, humide, ne recevant le jour que par quelques rares soupiraux, d'une malpropreté dégoûtante, tel est le logement destiné à ces fidèles ministres de Jésus- Christ, victimes de leur amour pour leur patrie et de leur attachement à la vraie doctrine du Sauveur.

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