‹ Les martyrs de GorcumChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La seconde nuit el les suivantes. — Léonard Van Vechel sort de prison.

Le lendemain, la nuit étant venue, les soldats retournent à la prison pour se procurer encore l'odieux divertissement d'insulter aux prêtres et aux moines. Ils amènent avec eux

un capitaine de clievau-lcgers, originaire de la Frise, qui, après avoir pris part à leurs orgies, veut les égayer en leur montrant quelque chose de nouveau. Voici ce qu'invente ce brutal en proie à l'ivresse :

Il s'approche des captifs et leur dit : « Je veux que tous vous enfliez vos joues comme ceux qui sonnent de la trompette ; obéissez-moi à l'instant. » Et quand les patients ont obtempéré à cet ordre, il les frappe avec tant de violence au visage, que le sang leur sort de la bouche, du nez et des yeux. Gomme les Gueux prennent plaisir à ce genre de spectacle, le Frison le renouvelle plusieurs fois pour s'acquitter envers eux de l'hospitalité qu'il en a reçue.

Deux des prisonniers purent seuls se soustraire à cet indigne traitement, en se cachant dans les meurtrières. Le frère-lai que nous avons vu pleurant et implorant miséricorde, essaie d'attendrir le cruel officier en l'appelant son cousin, lui baisant les mains et lui remettant sa bourse. Exemple de lâcheté qui fait frémir tous ses compagnons d'infortune. Quant au Frison, dînant le lendemain chez le prévôt de la ville, il se vantait de cette ignoble méchanceté comme d'un de ses plus beaux exploits.

Toutes les veillées des soldats étaient consacrées à tourmenter les pauvres détenus. Quand une bande de ces mercenaires avait assouvi sa curiosité et sa rage, une autre lui succédait. Ils proposaient à tous ceux qui venaient à la citadelle de les accompagner, et les exhortaient à ne pas ménager leurs ennemis, s'ils en reconnaissaient quelques-

uns parmi les captifs. Un des Frères-Mineurs, né en France, croyant reconnaître un de ses compatriotes dans l'un des visiteurs, lui dit en français : « Je suis de votre pays. » Ces mots, loin de produire une impression favorable sur celui à qui ils étaient adressés, ne firent que de le mettre en fureur, car, saisissant un couteau, il le lança à la face du religieux.

Les gardes ajoutaient à ces scènes de barbarie le spectacle de la plus déplorable impiété. S'approchant des prêtres les plus âgés, ils se mettaient à genoux à leurs côtés par dérision, et leur répétaient mille blasphèmes en guise de confession. Rien ne leur tenait plus à cœur que de tourner en ridicule les pratiques de l'Eglise catholique. Ensuite ils se ruaient sur ces vénérables vieillards et les accablaient de mauvais traitements. Willehad, le plus vieux de tous, répond à chaque coup qu'il reçoit : « Deo gratias, je rends grâces à Dieu. » Et il imite par là les exemples des saints. C'est en se servant des mêmes paroles que les martyrs saint Ignace et saint Cyprien marchèrent autrefois à la mort.

Interrogé par un de ces impies sur ce qu'il pensait de sa confession, le bon prêtre lui dit avec douceur : « Mon ami, je prierai Dieu pour vous. » C'est alors qu'exaspéré, sans doute, de tant de mansuétude, le monstre se jette comme un tigre sur le Père Willehad et lui fait subir toutes les violences que lui inspire sa fureur. « Ah ! tu prieras pour moi, s'écrie-t-il !... Je te dispenserai de ce soin, moine, en

te conduisant au supplice ! » Le disciple de saint François souffre tout sans se plaindre ; exilé de son pays par la persécution, il ne songe plus qu'à soutenir la cause de Dieu jusqu'cà son dernier soupir. Il sait que la haine des méchants lui donne un trait de ressemblance avec Jésus-Christ qui disait : « Ils m'ont haï graiuitement {\).y> Son âme est donc pleine d'amour et de reconnaissance pour la divine Providence dans les épreuves qu'elle lui envoie.

C'est ici le lieu de raconter en détail le supplice de Théodore Bommer et d'un autre bourgeois nommé Arnold, dont nous avons dit un mot au cha|)ilre III de cette seconde partie. Le dernier jour de juin, le troisième après la nuit où le Frison joua son cruel rôle, deux catholiques étaient menés à la potence, au milieu de la grande place de la ville. Le premier, Bommer, avait reproché aux Gueux leurs vols sacrilèges ; le second avait levé quelques hommes de bonne volonté pour la défense des intérêts de son roi.

Tels étaient les griefs reprochés h ces deux citoyens. Après de vains efforts pour leur sauver la vie, leurs amis prièrent Marin Brant de consentir au moins à ce que le curé Léonard sortit de prison pour assister ces infortunés à leur dernière heure. Le capitaine accéda à cette demande en disant : « Eh bien ! qu'un papiste accompagne les papistes. » Le bon curé se retrouve donc au milieu de ses chers paroissiens. Il est suivi des confréries qui, bannière

0) Joan., xv,25.

en tête, forment le cortège des condamnés. Tous les yeux sont baignés de larmes ; les pieux iidèlcs s'approchent de Léonard, lui serrent les mains et lui donnent les marques de la plus vive affection. Il les remercie avec des paroles pleines de tendresse, de toutes les attentions qu'ils ont pour lui, et leur déclare que bientôt aussi il est destiné à mourir.

11 veut encore les exhorter à persévérer dans la foi et à prier pour lui quand il ne sera plus, mais Brant, qui tient à se ménager la faveur populaire, l'interrompt en disant : « Soyez sans inquiétude, votre pasteur ne mourra pas ; il changera d'opinion et prêchera d'une autre manière. » Le fidèle ministre de Jésus-Christ s'écrie : « Non, non, jamais ; avec la grâce de Dieu, je me fais fort de ne point varier dans ma doctrine. J'enseignerai toujours la vraie parole de Dieu, sans artifice ni déguisement, comme je l'ai fait jusqu'à ce jour, soit qu'on me laisse vivre, soit qu'on veuille me faire mourir. » Puis, s'adressant de nouveau à ceux qui l'entourent, il leur parle ainsi :

a Je vous en conjure tous, mes chers amis, ne vous écartez jamais de la foi de l'Eglise catholique, c'est la seule véritable, la seule qui puisse vous rendre heureux. Demeurez fermes et inébranlables ; ne vous laissez pas séduire par l'attrait de la nouveauté. Nous nous reverrons au ciel, si vous et moi, comme j'en suis convaincu, nous ne cédons ni à la crainte ni aux tourments. » H se retourne ensuite vers les condamnés et les exhorte à ne pas tant considérer l'igno-

minie du supplice que le sacrifice que Dieu leur demande et la récompense qui les altend. «Soyez forts et courageux, leur dit-il, votre heure est venue et la mienne ne tardera pas h sonner. Cette échelle que vous allez gravir est comme celle que vit en songe le patriarche Jacob ; elle va de la terre au ciel et les anges y montent et en descendent sans cesse. Oui, en ce moment, les esprits bienheureux vous contemplent et sont ravis de votre patience ; les saints vous tressent la couronne qui sera bientôt placée sur vos têtes. "Encore quelques instants de souffrance et vous allez être en possession de la félicité éternelle. ^) Ranimés par les exhortations touchantes de leur pasteur, Théodore Bommer et Arnold, surnommé Leroy, marchèrent à la mort avec une fermeté qui fit l'admiration de tous les assistants.

Le fils de Bommer, dont nous avons fait mention précédemment, était aussi destiné à être pendu. En suivant son père au supplice, il répétait : a Benedictus Deus, béni soit Dieu. » Quoique h la fleur de l'âge et plein d'espérances, il s'offrait en sacrifice à Dieu et à sa patrie. Cependant, il fut arraché à la mort. Tout à coup le cortège s'arrête, on voit aux pieds des magistrats une jeune fille baignée de pleurs qui demande, en sanglotant, la grâce de son fiancé. Tout le monde crie : Grâce ! grâce ! Marin lui-même se laisse toucher et fait délivrer le fils de Théodore. Estius ajoute que les jeunes fiancés s'unirent par le mariage et

persévérèrent toujours dans la profession de la foi catholique.

Après cette exécution des deux bourgeois de Gorcum, les soldats voulurent reconduire Léonard en prison, mais le peuple s'y opposa. Brant, qui craignait une émeute, s'achemina avec lui, suivi de la foule, vers l'hôtel de ville, et là, il lui enjoignit de prêcher désormais la parole de Dieu purement et sincèrement. « C'est tout mon désir, » répondit l'excellent curé. Il reçut la défense de dire la messe à l'avenir, mais il lui fut permis de demeurer librement dans la ville, sous la condition expresse de n'en sortir qu'avec un passe-port délivré par le gouverneur de la citadelle.

Les principaux membres du conseil municipal, pour plus de garanties, chargèrent les deux compagnies d'arquebusiers de la milice urbaine de veiller à ce que cet engagement fût strictement observé, et voulurent faire prêter serment à Léonard de se conformer à la décision de l'autorité. Les Gueux, connaissant l'influence et le talent d'un prêtre si justement apprécié, redoublèrent d'efforts et de ruses pour le gagner à leur cause, ne fut-ce qu'en apparence. Mais, comme il refusait de s'engager sous la foi du serment, ils se contentèrent de la simple promesse qu'il leur fit de ne pas s'éloigner de la ville. Ensuite, ils lui ordonnèrent de monter en chaire le jour de la fête de la Visitation de la sainte Vierge qui tombait le surlendemain, en lui disant : a Vous savez maintenant comment vous devez prêcher, -d

11 leur répond : « Oui, je connais mon devoir et je m'en acquitterai en conscience. »

Au sortir de cette conférence, Léonard Van Vechel s'en alla dans sa maison où bientôt il reçut la visite dje Roger Estius, le neveu du Père Gardien. Il lui recommanda de garder le secret pour quelque temps sur ce qu'il allait lui dire, et lui fit ensuite le récit de tout ce qui s'était passé dans la prison depuis sa fuite, insistant particulièrement sur ce qui concernait l'oncle de ce jeune homme. Quand il en fut venu ta parler de Nicolas Poppel et de sa glorieuse confession touchant la présence réelle du Sauveur au sacrement de l'Eucharistie, il entra dans un noble enthousiasme et s'écria : « Mon Nicolas est un vrai martyr. » Il appelait ainsi, par affection, son collègue et ancien disciple.

Les parents et amis des prisonniers faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour les délivrer, quelques-uns même offraient de fortes rançons. Nicolas Pieck, outre sa mère, avait trois frères, deux sœurs et un grand nombre d'autres parents et alliés qui, tous, sollicitaient en sa faveur depuis le commencement de sa captivité. Et comme il ne voulut jamais consentir à se séparer de ses religieux, ceux qui lui portaient tant d'intérêt demandèrent la délivrance de tous les Franciscains. La chose était d'autant plus difficile à obtenir que les Gueux étaient plus remplis de haine pour les moines que pour les autres captifs. Nous devons dire aussi que beaucoup de personnes s'inquiétaient uniquement

du sort de leurs proches et se mettaient peu en peine des étrangers.

En terminant ce chapitre si propre à nous donner une idée des sentiments qui animent les hons et les méchants à l'époque des discordes civiles et religieuses, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs les paroles suivantes du saint martyr Cyprien, évêque de Carthage : a Ceux qui mettent leur joie et leurs espérances dans le monde, se ressentent de ses vicissitudes. Ceux-là s'affligent des maux. qui leur arrivent ici-bas, qut ne peuvent espérer d'avoir part aux biens du ciel et dont tous les plaisirs sont bornés à cette vie courte et misérable. Mais, pour ceux qui sont assurés des biens à venir, ils ne se mettent point en peine des maux présents.

tt Nous ne sommes abattus par aucune adversité, ni par les malheurs publics, ni par les disgrâces privées ; et vivant plutôt par l'esprit que par la chair, nous surmontons les faiblesses du corps par la vigueur de l'âme... Nous voyons d'un visage égal la bonne et la mauvaise fortune, et sans jamais perdre le calme de l'esprit, nous demeurons inébranlables aux tempêtes du monde et attendons en paix le temps de l'accomplissement des promesses divines... Notre foi et notre espérance nous soutiennent et nous relèvent au milieu des ruines du monde, et notre vertu demeure toujours immobile, constante, gaie et assurée de son Dieu (1).

a Dans la persécution, les yeux des martyrs sont fermés

(1) Cyprian. Tract. Y contra Deiuytrium.

pour la terre, mais ils sont ouverts pour le ciel. L'Antéchrist menace ces héros de la foi, mais Jésus-Christ les protège. On leur donne la mort, mais cette mort est suivie de l'immortalité. On leur ôte le monde, mais le paradis leur est donné en dédommagement. On les prive de la vie temporelle, mais ils obtiennent la vie éternelle. Quelle joie de quitter la terre au milieu des gênes et des tortures qui sont le gage le plus assuré de notre espérance, de fermer, en un instant, les yeux aux hommes et au monde, et de les rouvrir aussitôt pour voir Dieu et Jésus-Christ !

ce Quel bonheur d'être retiré si promptement de cette vie pour être introduit à l'heure même dans le royaume des cieux ! Voilà des pensées bien propres à occuper notre esprit ; voilà ce qu'il faut méditer nuit et jour. Si la persécution trouve dans cette disposition le soldat de Jésus- Christ, s'il a le cœur ainsi armé pour le combat, il ne sera jamais vaincu ; et si Dieu le relire du monde avant de l'avoir éprouvé, une foi si bien préparée pour le martyre De demeurera pas sans récompense (1). »

(1) Cyprian. Tract. XI, hort. ad martyr, cag. xii.

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