‹ Les martyrs de GorcumChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le chirurgien et le bourreau.

Le jour où Léonard Van Vechel sortit de prison pour assister les deux condamnés à mort, un des notables parmi les catholiques de Gorcum, nommé Clément Calve, maître ès-arts et cousin-germain de Nicolas Pieck, entra dans la citadelle avec la permission du capitaine Marin Brant, qui en était devenu le gouverneur. Le Père Gardien l'ayant aperçu à travers le grillage d'une fenêtre, l'appela et lui fit signe d'approcher avec précaution, dans la crainte de se compromettre. Quand il put lui adresser la parole, il le pria de tâcher d'obtenir qu'un chirurgien vint panser les blessures des prisonniers. En effet, ils étaient couverts de plaies, ces pauvres captifs, et personne ne s'en inquiétait parmi les gardiens de la prison.

Clément, qui peut cà peine cacher son émotion, va trouver le gouverneur et lui demande pourquoi les prêtres et les moines sont dénués de tout secours médical.

(c Ils n'en ont pas besoin, répond le capitaine Marin.

» — Pardon, quelqu'un d'eux est blessé et aurait besoin d'un chirurgien.

» — Un chirurgien , à quoi bon ? Comment s'est-il blessé ?

» — Quelque pierre de la voûte se sera détachée peutêtre, et sera tombée sur lui. y>

A cette supposition que Calve ne faisait que pour ne pas l'irriter, le gouverneur se mit à rire aux éclats, car il n'ignorait rien de ce qui s'était passé dans la forteresse. Mais , comme il ne voulait pas que les cruautés de ses soldats fussent connues et publiées, il prenait le parti de les dissimuler.

Les Gueux, pour s'attirer la faveur populaire et gagner quelques catholiques à leur cause, faisaient répandre partout le bruit que leurs prisonniers n'étaient détenus que provisoirement et par mesure de sûreté, et qu'ils recevaient les meilleurs traitements. « Nous les avons placés, disaientils, dans une salle parftiitement installée où ils ne manquent de rien ; nous ne leur épargnons ni le bon vin ni les mets délicats. » Ils veillaient à ce que ces rapports mensongers circulassent dans les villes voisines qui n'étaient point encore en leur pouvoir, afin que les habitants rassurés les reçussent comme des libérateurs et des défenseurs. Tout

en semant leurs impostures, ils s'efforçaient d'aigrir le peuple contre ce qu'ils appelaient à dessein la Ujrannie espagnole.

Pendant l'entretien de Clément Calve et de Marin Brant, survint le fameux Le Noir, qui s'écria avec indignation : a Ah ! commandant, gardez-vous bien d'envoyer un chirurgien à ces idolâtres ; laissez leurs blessures s'envenimer ; ce sont des gens indignes de pitié. Tous ces prêtres et ces moines mourront lentement, en proie à la souffrance ; alors nous en serons vengés. »

Le capitaine Marin, nous sommes heureux de le déclarer, n'avait point le cœur aussi dur que la plupart des siens ; il n'écouta donc point le conseil de ce forcené. Au contraire, il promit de faire droit à la demande du solliciteur, en envoyant à la prison un chirurgien de son choix. Or, par une permission de la divine Providence, il arriva que ce choix tomba sur Théodore Cortman, l'un des plus proches alliés du Père Gardien, dont il avait épousé la plus jeune sœur. Le gouverneur, nouvellement arrivé dans le pays, ignorait cette parenté.

En attendant l'arrivée de Cortman, Calve fit apporter à son cher cousin, Nicolas Pieck, du pain blanc et du vin pour le restaurer un peu, car il était à bout de forces. Une nourriture malsaine et insuffisante et les barbares traitements qu'il avait reçus, avaient complètement altéré sa santé. Quand donc il eut pris un peu de pain et de vin, il dit : tt J'ai perdu le sens du goût, ces aliments n'ont pas

plus de saveur pour moi qu'un morceau de bois. » Nous savons pourquoi il en était ainsi.

Désireux de lui procurer quelque consolation et de ranimer en lui l'espérance, Calve annonce ensuite au Père Gardien que ses frères sont à Brielle, auprès du comte de la Mark, pour solliciter sa délivrance, et qu'il y a tout lieu de croire qu'ils l'obtiendront. A cela, il répond avec une noble assurance : « C'est en vain que mes frères travaillent pour moi et ne s'occupent que de moi ; je ne sortirai d'ici qu'avec mes religieux. Tant que le dernier d'entre eux sera captif, je le serai aussi, et s'il faut l'accompagner au supplice et mourir après lui, j'y suis résigné. Telle est la promesse que j'ai faite, et je la tiendrai jusqu'à mon dernier soupir. — Si les autres sont relâchés en même temps que vous, nous nous en réjouirons, réplique Calve, mais, si cela n'est pas possible, je commencerais, à votre place, par accepter ma liberté plutôt que de m'exposer à mourir avec eux. En seront-ils plus avancés, quand vous aurez partagé leur malheureux sort? » Ces paroles et autres semblables n'ébranlèrent en rien la résolution du Père Gardien ; il était prêt, à l'exemple de Jésus-Christ, à donner sa vie pour ses frères, ou du moins à mêler son sang avec le leur, pour la défense de la Foi.

Du reste, ce n'était point l'effet d'une orgueilleuse obstination, comme on le lui reprochera plus tard, qui inspirait à Nicolas Pieck cette résolution inébranlable ; comme chef de la communauté, il se croyait tenu à donner l'exemple

du dévouement. Il savait que plusieurs des siens avaient besoin de ses exhortations dans la périlleuse situation où ils se trouvaient ; et, connaissant leur faiblesse, il voulait les fortifier dans la lutte. En se séparant de Clément Calve, il lui dit : « 0 mon cousin ! que c'est un grand avantage de mourir pour la foi catholique, et que je suis heureux que l'occasion m'en soit donnée ! »

Quelque temps après, Théodore Cortman, le chirurgien, arrive à la citadelle. En voyant le Père Gardien, son beaufrère, qu'il aime tendrement, si horriblement défiguré, couvert d'ulcères, le cou enflé, excorié, et tout taché de sang coagulé, il ne peut retenir ses larmes. « Pourquoi pleurez-vous ? lui demande le Révérend Père. — Ah ! comment pourrais-je ne pas le faire, à la vue de l'état déplorable où l'on vous a mis ? — Mon cher Théodore, ce (jue j'ai enduré pour la Foi est bien peu de chose en compa-É raison de tout ce que Notre-SeigneurJésus-Ghrist a souffert pour nous ; je supporterai volontiers, avec l'aide de Dieu, de plus grands tourments et la mort même pour la cause de notre sainte religion. »

Alors le chirurgien, après s'être entretenu assez longuement avec lui sur plusieurs sujets, s'enquiert de ce qu'il a éprouvé pendant qu'on lui serrait la corde autour du cou et qu'on le tirait en tout sens. Nicolas Pieck lui déclare que, dans cette épreuve, il était dans la joie et se félicitait d'avoir été jugé digne du martyre. Et bientôt, comme la pensée de donner sa vie pour Jésus-Christ ne le quitte

point, il laisse encore échapper de sa bouche ces paroles : (c Oh ! que j'ai peu souffert, jusqu'à cette heure, pour mon Seigneur et mon Maître qui a tant souffert pour moi, pauvre pécheur ! Puissé-je être mis en pièces, en témoignage de mon attachement à la foi catholique ! »

Cortman, voyant les soldats s'approcher et craignant qu'ils n'entendent ce que dit le Père Gardien et n'en prennent occasion de lui infliger de nouvelles peines, lui fait signe de se taire. Mais, sans être intimidé, le généreux confesseur élève la voix et dit :<( Qu'ils fassent de moi tout ce (|u'ils voudront, qu'ils m'écorchent, riu'ils me brûlent, je suis disposé à tout souffrir. » En parlant ainsi, il se servait, en partie, des expressions de saint Ignace, martyr qui, dans la persécution de Trajan, fut dévoré par les lions dans l'amphithéâtre de Rome, en présence d'une foule immense, avide de spectacles sanglants. Ignace, évêque d'Antioche, n'avait cessé de recommander aux fidèles de demeurer inviolablement attachés à la tradition des apôtres; en route pour aller à Rome, où l'attendait le supplice, il écrivit aux chrétiens de cette ville : a Je ne crains ni le feu, ni la croix, ni les troupes des bêtes, ni la séparation de mes os, ni la division de mes membres, ni la destruction de mon corps, ni les plus cruels tourments du démon, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ (1). »

Voulant le distraire de ces idées de souffrance et de mort, Cortman rappelle au Gardien que tous ses parents et

(1) Bréviaire romain, 1«'' février. — In U noctur. leclio VI.

amis font des démarches pour le délivrer et que, par conséquent, il ne doit point perdre toute espérance de vivre. Pieck lui répond comme il l'a fait à son cousin : « Jamais, moyennant la grâce de Dieu, je n'abandonnerai mes frères dans la peine, et, tant qu'il me restera un souffle de vie, je partagerai leur sort, quel qu'il soit ; si le dernier d'entre eux marche à la mort, je l'y suivrai. Telle est la promesse que je leur ai faite et que je renouvelle en ce moment. »

Cette noble détermination de son beau-frère, fit une impression profonde dans l'âme du chirurgien. Quoique sincèrement attaché à l'Eglise catholique, Cortman, en présence de tant de patience et de fermeté, se sentit pénétré d'un plus grand amour encore pour cette Foi qui inspire de si beaux sentiments. Dès lors son zèle s'enflamme d'une nouvelle ardeur, il n'a rien plus à cœur que de se rendre utile aux prisonniers, et pour cela, il brave tous les dangers. Il vient visiter tous les jours ces braves soldats de Jésus-Christ, et quelquefois même il se laisse enfermer avec eux, pour jouir plus longtemps de leur sainte conversation. Aussi souvent qu'il le peut, il leur apporte du linge blanc et d'autres objets de première nécessité, qu'il peut leur remettre en secret. Enfin, il montre pour eux tant d'attention que les Gueux le prennent en suspicion.

Nos lecteurs n'apprendront pas sans intérêt que cet homme de bien persévéra toute sa vie dans la pratique de la plus édifiante charité. Sa foi ranimée et confirmée par la parole et l'exemple de Nicolas Pieck, demeura inébran-

lable. Il recueillait avec bonheur, dans sa maison, les religieux et religieuses de tout ordre qui, bannis de leurs couvents, se trouvaient sans asile, quoique par là il s'exposât aux plus grands périls. Haï des hérétiques, jeté plusieurs fois en prison et délivré par les siens, il fut ignonfiinieusement rayé de la liste des chevaliers de l'Arc (l), et devint en butte à mille vexations de la part de ses concitoyens, partisans des idées nouvelles.

Le vertueux chirurgien, sans cesse menacé, s'exila avec sa femme et ses enfants qu'il voulait soustraire au danger. Toujours poursuivi par ses ennemis, il n'était en sûreté nulle part ; et, dans ses pérégrinations forcées, il eut le malheur d'être privé de la fidèle compagne de sa vie, que la mort vint ravir à sa tendresse. Mais résigné à la volonté de Dieu dans son infortune, il s'appliqua à élever sa famille dans l'amour de Jésus-Christ et de la foi catholique. Ferme, sincère et constant dans son attachement à l'Eglise, il mourut vingt ans après le supplice des saints martyrs dont il s'était montré le généreux protecteur. Nul doute qu'entrés dans la gloire du ciel, ils n'aient acquitté, à son égard, la dette de la reconnaissance qu'ils lui devaient. Revenons à eux maintenant.

Le premier juillet, veille de la fête de la Visitation de la bienheureuse vierge Marie, on vit arriver à Gorcum un personnage qui joue un triste rôle dans notre histoire.

(i) E ratalor/o cirium ordinis Jaculatorii non sine grandi ignominia submotusfuit, dit Esiius à la page 78 de son livre.

Nous aurions été heureux de le laisser dans l'oubli ; d'un autre côté, le devoir nous oblige de flétrir les apostats et les meurtriers. Il résulte de leurs actions mauvaises un grand enseignement : c'est que le cœur de l'homme est un abîme insondable et que, livré à ses instincts pervers, il se corrompt promptement. Jean Omal, tel est le nom du nouveau venu. Quels sont ses antécédents ?

Lorsque les premiers troubles éclatèrent dans les Pays- Bas, Omal était chanoine de l'Eglise de Liège ; aujourd'hui, il est au service de van Lummen, comte de la Mark, le plus grand ennemi du catholicisme. Pour faire oublier aux Gueux son ancienne profession, il redouble de zèle quand il s'agit de persécuter les prêtres et les moines. Rien ne l'arrête : le sacrilège, le vol, le meurtre lui sont familiers. Quelques campagnes dans les rangs des pirates l'ont déjà rendu célèbre, et même il a perdu une main à la bataille. Voici dans quelle circonstance cet accident lui est arrivé.

Trois jours après la prise de Brielle, les Gueux de mer ayant à leur tête van Lummen et son lieutenant Omal, cherchaient aventure sur les côtes d'Angleterre. Tout à coup ils découvrent des navires espagnols qui se dirigent vers la France, et à cette vue leur convoitise se rallume; ils brûlent du désir de s'emparer des marchandises composant la cargaison de ces bâtiments. Sans perdre de temps à délibérer, ils se décident à l'attaque. Les marins d'Espagne, voyant l'altitude des flibustiers, se préparent à une vigoureuse défense. On était au dimanche des Rameaux,

jour OÙ l'Eglise catliolique célèbre l'entrée triomphante de Jésus-Christ à Jérusalem ; les hérétiques s'en inquiètent peu, tandis que sur la flottille ibérienne, tout le monde prie et chante les louanges du Sauveur. Le combat commence : le canon gronde et domine le bruit de la mer, les projectiles portent la mort des deux côtés ; tous rivalisent d'ardeur. Les pirates, qui ne comptaient point sur une résistance si énergique, s'étonnent de leur peu de succès ; les cadavres s'entassent à leur bord, la mitraille décime leurs rangs de plus en plus ; enfin, ils perdent courage. Jean Omal, dans l'action, a la main droite emportée par un boulet, et son maître, qui voit le désespoir s'emparer de son équipage, s'enfuit à toutes voiles. Ce n'est donc qu'après une honteuse défaite des Gueux que se termine cette aventure navale.

Nous connaissons maintenant le prêtre infidèle à ses engagements sacrés, voyons-le en présence de nos saints martyrs. A peine Omal est-il entré dans la prison, qu'il roule des yeux pleins de rage et regarde les captifs d'un air si féroce, qu'il semble vguloir les dévorer. S'approchant avec colère des prêtres et des religieux, il leur dit: a Mangeurs de Dieu (1), écoutez-moi : je suis envoyé ici par mon seigneur et maître, le comte de la Mark, avec ordre de vous faire pendre tous. y> Aussitôt, Jérôme de Weert, le vicaire du couvent des Frères-Mineurs, répond

(1) f'os Deivori. Hist. Martyr. Gorcom. lib. I, cap. xxvii, p. 79. 11 appelait ainsi pardéiision,Ies prêtres qui célèbrent les saints mystères.

au nom de tous ses compagnons : a Nous sommes prêts ; faites ce qu'il vous plaira, aucun de nous ne vous opposera de résistance. »

L'apostat, qui s'attendait à une scène de douleur, frémit de dépit, mord ses lèvres de ses dents serrées, entre en courroux et finit par proférer ces paroles : « C'est donc maintenant, hommes sanguinaires, que vous allez recevoir le châtiment de vos forfaits. Combien de justes vous avez fait condamner? Combien de sang innocent vous avez versé? » En s'exprimant ainsi, il prétendait leur imputer la' mort des hérétiques que les tribunaux civils avaient décrétée. Les curés et les religieux de Gorcum étaient parfaitement innocents des excès de l'inquisition espagnole. Comme nous l'avons vu dans la première partie, tout leur désir était de gagner des âmes à Jésus- Christ, et souvent ils s'étaient dévoués pour arracher des condamnés au supplice.

A ces injustes accusations, les prisonniers gardent le silence. Omal continue ses menaces et ses fureurs ; il éclate en blasphèmes et en imprécations. Enfin, il se retire. A peine est-il sorti qu'un autre individu paraît; par qui. est-il envoyé ? On l'ignore. Il décline ses titres : c'est l'exécuteur des hautes œuvres, ordinairement appelé le ôowrrea?*. Ce sinistre personnage n'inspire aucune crainte aux captifs déjà habitués à tout genre de torture. Il a beau se donner de l'importance et tirer de son sac un paquet de cordes, en disant: « Regardez un peu ; » ses auditeurs lui répondent :

tt Dieu soit loué de nous avoir conservé jusqu'à ce jour ; enfin, nous allons lui prouver notre amour. »

Cependant le bourreau simule des préparatifs de supplice, car il n'est venu que pour jeter la terreur dans la prison ; mais les prêtres et les religieux, qui ne se doutent de rien, se préparent à mourir. Ils se laissent donc dépouiller de leurs capuchons et de leurs manteaux et se présentent, la tête et le cou nus, prêts à recevoir le lien qui doit mettre fin à leurs jours. Le rusé serviteur des Gueux, s'empare de ces vêtements, en fait son profit et disparaît.

La nuit suivante et toutes les nuits, jusqu'à leur départ, les captifs eurent beaucoup à souffrir du froid, dans la cave humide où ils se trouvaient renfermés. Tout conspirait contre eux, mais comme dit Bossuet : « Ils étaient bien éloignés des dispositions de ces âmes basses, qui se croient à l'instant délaissées de Dieu, aussitôt qu'elles ressentent quelque affliction. Rien, au contraire, n'affermissait si bien leur espérance que la considération de leurs supplices... Ils se persuadaient, par une confiance trèssalutaire, que Dieu les réservait à quelque chose de grand, puisqu'il voulait bien avoir la bonté de les éprouver (1). »

(<) Panégyrique de saint Gorgon. Second point.

Page 1