CHAPITRE IX
Chants impies et chants sacrés. — Sermon de la fête de la Visitation de la sainte Vierge.
Pendant la scène que nous venons de décrire, un des Gueux chantait , par raillerie , quelques versets de la prose (1) alors en usage à la solennité des saints apôtres Pierre et Paul, qui était passée depuis deux jours. Il élevait surtout la voix à ces mots : Ibi Neronls feritas principes Jpostolorum prœliis plurimis vicfores, diverses te Petre et Paule addixeiat pœnœ mortis. Te crux associât, te vera gladius cruentus mittit Christo ; ce qui veut dire en fran-
{\) On entend par proses, des hymnes rimées, mais qui ne sont point en vers, et dans lesquelles on se propose d'exprimer les caract5rcs particuliers du mystère ou de la fête du Saint que l'Eglise célèbre. Le rit romain n'admet que quatre proses : celles de Pâques, de la Pentecôte, du Saint-Sacrement et des Moris. Le rit parisien en a pour toutes les principales fêtes de l'année. — {Guillois, Explication du Catéchisme. Tom. IV, p. 272. (4« édit.)
çais : Alors la cruauté de Néron avait condamné à un supplice différent, les princes des Apôtres vainqueurs dans plusieurs combats. La croix vous associe, vous Pierre, et le glaive sanglant vous envoie, vous Paul, à Jésus- Christ (1).
Et, comme le remarque Estius, en tournant en dérision le triomphe des Apôtres, l'impie se montrait plus outrageant que Néron. En effet cet empereur n'était pas chrétien, et en persécutant l'Eglise et ses chefs, il croyait se conformer à la politique romaine. Non pas que nous voulions excuser ce monstre dont le nom est devenu le symbole du crime ; nous tenons seulement à constater son attachement et celui de son époque, au culte païen. Mais les hérétiques qui, en ce moment, le prennent pour modèle, sont nés de parents catholiques, ont été élevés et nourris dans le catholicisme et ont participé souvent aux saints mystères que maintenant ils blasphèment.
Le vent de la rébellion a soufflé; des factions se sont élevées, qui, pour se soustraire à l'autorité légitime, ont fait appel à toutes les passions mauvaises. Il se rencontre toujours, dans les temps de troubles, des hommes prêts à marcher en avant. Une foule de déclassés que leur nullité personnelle, jointe à un orgueil insatiable, met justement en suspicion auprès des gens de bien, lèvent alors la tête et
(1) Nous n'avons pu retrouver cette ancienne prose. Mobseigneur Gerbet en a com|)osé une nouvelle pour le rit parisien, qui, mieux que l'ancienne, exprime la suprême dignité de Pierre. II y est dit en parlant du chef des Apôtres: Et Paul lui-même vous est soumis, Quin ipse Paulus subditur.
veulent commander à Jeur tour. Tels, pour la plupart, étaient ces mécontents, si connus sous le nom de Gueux. Remplis de haine pour ces captifs qui montrent tant de magnanimité, et dont la vue est pour eux un reproche continuel, ils se livrent contre eux à tout ce que leur suggère leur nature corrompue. Ils sont d'autant plus audacieux, qu'ils ont toute liberté de faire le mal impunément.
Quelques-uns, parmi les soldats de la rébellion, avaient, il faut bien le dire, occupé un certain rang dans l'Eglise dont ils étaient devenus les oppresseurs. Et sans parler de Jean Omal et d'autres, heureusement peu nombreux, qui avaient déserté le sanctuaire, il est probable que celui qui chantait la prose des Apôtres, en observant parfaitement les notes et la cadence, n'était devenu le ministre des Gueux, qu'après avoir servi longtemps d'employé aux cérémonies catholiques.
(c L'hérésie, dit Massillon, a beau prétendre que les persécutions des princes lui mirent en mains les armes d'une juste défense ; l'Eglise n'opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté : la foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tyrans. Ce ne fut point en répandant le sang de ses ennemis qu'elle multiplia ses disciples ; le sang de ses martyrs tout seul fut la semence de ses fldèles. Ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions, pour porter partout le meurtre et le carnage, mais comme des agneaux pour être eux-mêmes
LES MARTYRS r(E GORCUM 173
égorgés. Ils prouvèrent, non en combattant, mais en mourant pour la foi, la vérité de leur mission. On devait les traîner devant les rois pour y être jugés comme des criminels, et non pour y paraître les armes à la main, et les forcer de leur être favorables. Ils respectaient le sceptre des mains même profanes des idolâtres ; et ils auraient cru déshonorer l'œuvre de Dieu, en recourant, pour l'établir, à des ressources humaines (1). »
Ces paroles du grand orateur nous montrent clairement que la vérité ne se propage point dans le monde par la force brutale, et que les novateurs des xvi^ et xvii'' siècles ont suivi une tout autre marche que les apôtres et leurs successeurs. En s'en prenant au clergé légitimement constitué et aux dogmes de la foi ancienne, Luther et Calvin ont prouvé que, faute de bonnes raisons, ils comptaient sur l'orgueil humain pour établir leur doctrine.
Jetés donc sans défense à la merci de lâches apostats, les prisonniers s'attendent, à chaque instant, à être conduits au supplice. Ils se purifient de nouveau par une humble confession de leurs faiblesses et remettent leur sort entre les mains de Dieu. Cette fois, néanmoins, ils en sont quittes pour la perte de quelques vêtements.
La nuitsuivante, les soldats à bout de sarcasmes et de propos menaçants, inventent un passe-temps qui leur semble plus ingénieux. Ils attachent, deux par deux, les religieux auxquels ils ordonnent de se donner le bras l'un
(1) Petit Carême, Sermon pour le 2« Dimanche.
à l'autre, et les alignent comme pour une procession. Quand tout est prêt, à leur souhait, ils les font sortir, en leur disant : « Chantez, moines, nous vous conduisons à la mort, en grande solennité. » Ceux-ci, ravis de pouvoir enfin faire le sacrifice de leur vie, entonnent le Te Deum, c'est-à-dire le cantique d'action de grâces, par excellence. Un des Gueux qui, lui aussi, avait sans doute pris part autrefois aux pompes du culte catholique, mêle sa voix profane aux pieux accents des martyrs.
Les captifs furent ainsi conduits vers l'un des remparts de la citadelle, où, dans une salle bien éclairée, se trouvaient à table d'autres soldats qui, le verre en main, causaient joyeusement, tout en s'attendant à cette fête d'un nouveau genre, que leurs camarades leur avaient annoncée. A la vue des mets et des vins qui sont servis en abondance, quelques captifs croient qu'on ne les a amenés dans ce lieu, que pour les forcer à manger et à boire jusqu'à l'excès, afin de les égorger ensuite sans résistance. Cependant il n'en est rien. Ils sont là uniquement pour servir de spectacle et d'amusement à la garnison.
De même qu'on exhibe, dans les baraques de la foire, des monstres, et des hommes vêtus en sauvages, pour divertir la populace, on livre à la risée^ de bandits pris de vin, le vénérable gardien du couvent de Gorcum et ses religieux demi-nus, couverts de cicatrices et enchaînés comme des criminels. Horrible divertissement ! Les Gueux se livrent à l'intempérance en présence de malheureux affamés,
et lancent contre eux tous les traits envenimés qui sortent de leur bouche impure.
Pour ajouter, comme d'habitude, la cruauté à l'insulte, un des soldats présente aux moines, des dés qui se trouvent sur un banc, et leur dit : « Jouez tous et celui qui amènera le moins de points, sera pendu le premier. » Nicolas Pieck, à cette ignoble proposition, s'écrie : « Il n'est pas besoin de consulter le sort du jeu, je m'offre volontiers au supplice. Je sais ce que c'est que d'être pendu, il n'y a pas longtemps que j'en ai fait l'expérience. »
L'intention de cette légion de débauchés n'étant que d'inspirer de la terreur aux religieux, ils mirent fin à cette scène d'ignominie, quand la retraite sonna. Les captifs durent marcher dans le même ordre en s'en retournant à la prison. Nous l'avons dit, les moines seuls furent forcés de se prêter à cette indigne comédie. Le lendemain, les autres prisonniers, grâce aux sollicitations de leurs amis, sortirent de la salle basse et furent installés dans une chambre plus saine. Ils n'auraient pas trop eu à se plaindre de leur traitement, si, là encore, ils n'avaient été en butte à tout le fiel des langues empestées de leurs gardes. En voici un exemple :
Un calviniste de Gorcum, nommé Laurent Tilman, au service des Gueux, reconnaît Nicolas Poppel et l'apostrophe en ces termes : et Te souviens-tu, curé, qu'un jour, cheminant dans les rues, avec ton Mahomet (1), (c'est-à-dire
(1) Les hérétiques dps Pays-Bas appelaient, par dérision, tantôt Mahomet et tantôt idole, la sainte Eucharistie.
avec ton idole,) tu regardais ma maison et celle de mes coreligionnaires, pour voir si nous ne nous mettions point à genoux, et avoir un prétexte d'accusation contre nous. Vous voilà tous tombés dans la fosse que vous vous êtes creusée avec votre papisme. L'Angteterre et l'Allemagne ont déjà secoué le joug de votre idolâtrie et je m'étonne qu'elle ait encore ici des partisans. » Poppel dédaigna de répondre à cette injuste accusation ; il était très-zélé, comme nous le savons, quand il s'agissait de réfuter du haut de la chaire les doctrines hétérodoxes, mais il était en même temps plein de charité envers les brebis égarées de son troupeau. Loin de vouloir les exposer à la mort, il était prêt à se sacrifier pour elles. Inexorable pour l'erreur, indulgent pour les esprits dévoyés, tel fut toujours le second curé de Gorcum.
Nous voici arrivés au jour de la fête de la Visitation de la sainte Vierge ; Léonard Van Vechel va prêcher : comment remplira-t-il sa promesse ? L'église paroissiale regorge de monde ; les deux partis sont en présence, et peutêtre celui de l'hérésie l'emporte-t-il en nombre, dans, l'auditoire. Le prédicateur gravit les degrés de la tribune sacrée; son visage est grave, mais calme; rien, dans sa physiomie, n'annonce la crainte ou l'étonnement. Tous les yeux sont fixés sur lui ; le silence le plus profond règne dans l'enceinte ; il commence son discours, à sa manière accoutumée, par le signe de la croix, et cite un texte des saintes Ecritures, d'où il fera ressortir les prérogatives de la
mère du Sauveur. Rapportons seulement quelques-unes de ses paroles :
tt En paraissant au milieu de vous dans ce jour consacré à honorer la plus sainte des créatures, je remplis l'engagement que j'ai pris d'annoncer la vraie parole de Dieu avec droiture et sincérité, et je sens que je ne faillirai point à mon devoir de ministre de Jésus-Christ. «. La foi nous apprend que le Dieu que nous adorons renferme, dans une seule nature, trois personnes, et que la seconde de ces trois personnes divines a bien voulu prendre un corps sur la terre, et avoir une mère comme les enfants des hommes. Sans doute, Marie n'a point enfanté la Divinité, loin de nous un tel blasphème ! mais elle a enfanté l'humanité unie personnellement à la Divinité, et cette union nous donne le droit d'appeler Marie la mère de notre Dieu. C'est le titre que l'Eglise a toujours été jalouse de lui conserver, et, quand expliquant sa foi d'une manière plus solennelle à Ephèse, elle déclara par un jugement infaillible que Marie avait été mère de Dieu, la joie et les applaudissements des chrétiens montrèrent bien que la foi des pasteurs était aussi la foi des fidèles (1). t> Cette mère, toujours vierge, est aussi notre mère ; Jésus-Christ mourant l'a constituée en cette qualité près de nous, dans la personne de son disciple
(1) Estiusne dnnne point le discours de Léonard Van Vt'chel, mais il en indique le sens. Les paroles que nous mettons dans la bouche du prédicateur, renferment tout ce que rapporte l'historien ; les trois phrases dont la première commence par ces mots : La foi ncfus apprend, etc., etc., sont tirées des CEuvres choisies de l'abbé Doucet (2« édition) Tome II, p. 208.
bien-aimé. La mère de Dieu est la reine du ciel, nous devons l'invoquer dans tous nos besoins ; le Fils du Tout- Puissant ne saurait rien refuser à sa mère, qui règne avec lui dans la gloire. t>
Léonard Van Vechel combattait, en parlant de la sorte, les anabaptistes qui niaient la nature humaine du Verbe, et par conséquent, son incarnation dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie ; et il s'opposait également à toutes les sectes en général, qui combattaient, de toutes leurs forces, le culte et l'invocation de cette Vierge bénie, si en honneur chez les catholiques. Il défendait aussi le privilège de la virginité perpétuelle de la Mère de Dieu, contre les anciens hérétiques qui l'avaient si souvent attaqué (1).
Jamais orateur ne fut mieux inspiré : l'Ecriture et la Tradition se prêtaient un mutuel appui dans sa bouche, et les arguments les plus solides en découlaient comme d'une source féconde. Enfin il s'écrie : « S'il en est, parmi ceux qui m'entendent, qui ne soient pas encore convaincus de la vérité de tout ce que j'avance, ou qui soient persuadés du contraire, qu'ils viennent me trouver en particulier, je me fais fort de leur prouver que je n'ai rien dit qui ne soit fondé sur la parole de Dieu écrite dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, et sur le témoignage des Pères de l'Eglise, de tous les siècles. Pour vous, chers fidèles,
(1) On consultera avec fruii sur l'Incarnation l4 les erreurs qui y sont opposées, les Homélies de saint Léon le Grand, que nous avons publiées en français) en 1866. La virginité et les autres prérogatives de Marie y sont démontrées de la mani^re la plus frappante, contre les anciens hérétiques.
qui, dociles à la voix de votre pasteur, vous trouvez réunis ici, ah ! je vous en conjure, persévérez dans la foi catholique ; c'est la foi de vos pères qui vous l'ont léguée comme le plus précieux trésor ; c'est la foi qui a enseigné aux saints ces vertus héroïques qui leur ont mérité la récompense céleste ; c'est la foi de Jésus-Christ qui a dit qu'il fallait écouter l'Eglise pour être sauvé ; c'est elle enfin, c'est cette foi qui m'inspire aujourd'hui le courage de parler sans crainte et de braver tous les dangers. Oui, nous la défendrons, vous et moi, chers fidèles, jusqu'à notre dernier soupir, et quand les combats seront finis, nous irons au ciel recevoir la récompense que Dieu réserve à ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin dans son amour. » Les Gueux étaient indignés ; cependant tant de calme et d'éloquence leur imposaient. Quelques-uns disent, en sortant : <c Nous avons là un terrible adversaire ; si nous le laissons libre, il nous causera beaucoup de préjudice. » Ils ont bien envie de reconduire à la prison le grand prédicateur, mais le peuple compte dans ses rangs des catholi(iues sincères et dévoués, et Léonard en est très-aimé. C'est donc la peur qui retient les soldats : ils sont pleins d'audace en présence de captifs sans défense, mais quand il s'agit de s'exposer à une lutte sanglante, ils y regardent à deux fois. Le peuple de Gorcum, avant l'invasion des rebelles, était très-attaché à l'Eglise romaine, et déjà il l'avait montré lors des troubles de 15G5. Lorsque les anabaptistes, nouveaux iconoclastes, brisaient partout les images et je-
180 LES MARTYRS DE GORCDliI
taient au vent les saintes reliques, les églises de cette ville furent respectées, grâce à l'attitude énergique des habitants.