‹ Les martyrs de GorcumChapitre 18 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Léonard Van Vechel est reconduit en prison. — Vaines tentatives pour le rachat des captifs.

Depuis trois jours, Léonard Van Vechel était sorti de la citadelle et circulait librement dans la ville. Tous ses amis s'empressaient de venir le féliciter ; sa maison était toujours pleine de visiteurs. Un matin, il vit arriver la vénérable mère de Nicolas Pieck, âgée de soixante-dix ans ; et à cette vue, il fut pénétré d'un sentiment de respect mêlé de tristesse. La digne femme, tout en pleurs, lui adresse la parole en ces termes :

- a J)ites-moi, je vous prie, que flevient mon fils, pourquoi le retient-on si longtemps captif? »

11 lui répond :

— ce Plût à Dieu, madame, que l'on m'eût fait endurer les plus cruelles épreuves pour le sauver ! Je serais trop heureux de le revoir ici avec vous. :»

Et il continue de s'entretenir avec cette mère infortunée, lui laissant peu d'espoir, il est vrai, dans son malheur; mais lui représentant la gloire qu'elle aura ^devant Dieu, d'avoir donné le jour à un noble confesseur de la Foi. Henriette Calve, la mère du Père gardien, se retire, non sans avoir été consolée et ranimée dans son dévouement aux intérêts de l'Eglise catholique.

Le bon curé apprend bientôt qu'on s'occupe de trouver une rançon pour la délivrance de Poppel, son collègue et ami. Il fait tant de diligence auprès de toutes les personnes de sa connaissance, qu'en peu de temps, la somme exigée par les Gueux est recueillie. « Qu'on se hâte, dit-il ; chaque instant, dans sa triste position, est un instant de souffrance pour mon cher Nicolas ; j'aurai donc le bonheur de jouir de la présencade ce frère bien-airaé ! Nous pleurerons ensemble sur les malheurs de notre patrie. »

Il fallait un homme accrédité auprès des rebelles pour négocier cette affaire. Le choix était embarrassant ; les catholiques n'avaient aucune influence dans le camp ennemi. Un certain empyrique qui, par son charlatanisme et ses recettes occultes, avait séduit les gens simples, se pré-

sente et se charge de mener à bonne fin l'entreprise. Faute de mieux, il est accepté et il reçoit l'argent. Mais on ne tarde pas à reconnaître que l'on s'est confié à un fourbe. En eifet cet individu, bien vu des Gueux, ne se met nullement en peine de se rendre auprès d'eux ; il ne songe qu'à prendre la fuite. Et comme il n'est point suspect aux soldats qui gardent la porte de la ville, ils le laissent sortir librement. Par ce vol, le messager infidèle se vengeait de Nicolas Poppel qui autrefois l'avait dénoncé aux magistrats comme abusant de la crédulité publique. C'est ainsi que s'évanouit l'espoir qu'avaient les fidèles de Gorcum de délivrer leur second curé.

Le jour même de la Visitation, après son sermon, Léonard Van Vechel reçut sa sœur qui venait de Bois-le-Duc, lui apprendre que leur mère était dangereusement malade et qu'elle le conjurait de se rendre auprès d'elle, en toute hâte. Comment faire? Il avait engagé sa parole de ne pas sortir de la ville sans un passe-port signé du gouverneur. Ses amis accompagnent sa sœur auprès de Marin Brant et le conjurent de permettre à ce bon fils d'aller assister sa mère, à ses derniers instants. Le capitaine se laisse fléchir et accorde ce qu'on lui demande. Après avoir attentivement examiné le parchemin (jui lui est remis, Léonard remarque qu'il y manque une clause essentielle, et pour plus de sécurité, il ne veut point se mettre en route, sans une pièce tout à fait en règle. Après une nouvelle démarche de

ses amis, il est en possession d'un passe-port tel qu'il le désire.

Il lui tarde d'arriver et de prodiguer ses soins à sa mère qu'il a toujours tendrement aimée et vénérée. Une barque est en partance pour Worcum, petite ville située sur l'autre rive de la Meuse ; il en profite, et il part accompagné de sa sœur. Dans cette courte traversée, Léonard est en butte aux insultes des mariniers ; néanmoins il arrive sain et sauf, et se dispose à monter en voiture pour Bois-le-Duc, lorsque plusieurs mains le saisissent et le chargent de liens. Infortuné pasteur ! il ne reverra plus sa mère, il ne pourra lui fermer les yeux. Il la retrouvera au ciel, et c'est ce qui le console. Disons en peu de mots ce qui se passa après son départ de Gorcum.

Aussitôt que les Gueux et leurs partisans sont instruits de ce départ, ils jettent feu et flamme : « Van Vecliel, s'écrient-ils, est le plus grand des criminels, il a violé son serment en s'évadant; le traître va révéler aux Espagnols tous nos plans de guerre, hâtons-nous de lui courir sus et de le ramener ici la corde au cou. » Il est vrai qu'ils ignoraient l'autorisation du gouverneur, l'affaire ayant été traitée secrètement pour éviter leur opposition. Un des principaux conseillers de la ville fait armer six barques et dit aux hommes qui les montent : « Allez, redoublez d'efforts, vous serez largement récompensés si vous vous emparez du fugitif. » Excités par l'appât du gain, les mercenaires voguent avec une incroyable célérité; la sueur

ruisselle de leurs fronts, leur respiration est bruyante, leurs yeux dévorent l'espace et cependant ils n'aperçoivent rien à l'horizon. Ce n'est qu'après avoir pris terre, et parcourant la ville tout armés, qu'ils rencontrent celui qu'ils cherchent. Ils s'assurent de sa personne, l'accablent de coups et d'injures et l'attachent sur un de leurs bateaux. En route, comme on l'accuse sans cesse du crime de trahison, Léonard, pour prouver son innocence, se décide à montrer son passe-port signé par le gouverneur. A peine l'a-t-il ouvert, qu'un des pirates le lui arrache des mains, le met dans la poche de son habit, et refuse de le lui rendre. C'est en vain que le digne curé prend à témoin tout l'équipage qui a vu cette scélératesse ; il est désormais dans l'impossibilité de justifier sa conduite, et ses ennemis vont triompher.

A peine débarqué, la populace, gagnée par les rebelles, entoure le i)risonnier et lui insulte à l'envi. Un des hérétiques, nommé Albert, le prend par son vêtement, à la poitrine, et lui dit : « 0 traître ! tu vas donc enfin recevoir le châtiment de tes machinations contre nous. » D'autres le saisissent par les bras et le secouent violemment en le menaçant et lui tenant pareillement les propos les plus injurieux. Bientôt la fureur n'a plus de bornes : tous le frappent à la fois et crient : a Qu'il soit pendu ! Qu'il soit pendu! »

Yan Vechel conserve tout son sang-froid et dit avec calme : « Citoyens, vous vous trompez; je n'ai rien fait

qui puisse m'être imputé à trahison et je m'engage à me justifier à vos yeux, si vous m'en donnez la faculté. » Les méchants sont sourds à sa voix. Un plus sanglant affront lui était encore réservé; il survient un misérable qui ne craint pas, par la plus odieuse calomnie, d'attaipier la pureté des mœurs du saint prêtre qui, pendant seize ans, a joui de la plus honnête réputation, dans Gorcum. Les hommes corrompus, il en a été ainsi de tout temps, sont toujours prêts à imputer aux autres les vices dont ils sont eux-mêmes souillés.

Conduit à la citadelle au milieu des huées d'une foule de gens sans aveu, Léonard se trouve en présence du gouverneur qui lui commande de quitter ses habits, afin de s'assurer s'il n'a sur lui rien de suspect, et qui le menace ensuite de le mettre à la question. Le patient invite sa sœur qui l'a suivi, à se retirer ; puis il se déshabille et se prépare à endurer la torture. Toutefois, le capitaine Marin qui connaît l'innocence de l'accusé et qui se rappelle avoir signé le passe-port, ordonne de surseoir à la question ; sa conscience de juge lui adresse, sans doute, des reproches en ce moment, mais l'ambition fait taire en elle la voix de la justice.

Lorsque sa sœur est de retour près de lui, Léonard lui dit : « Vous voyez maintenant où en sont mes affaires. Allez consoler notre mère, s'il en est temps encore. S'il plaît à Dieu que je meure ici, ne vous affligez point outre mesure; ce sera pour moi une faveur du ciel. N'imputez

ma mort à personne, je l'offre à Dieu en expiation de mes péchés. » Touchante humihté! ses ennemis frémissent de rage, et demandent son sang; l'innocente victime leur pardonne et veut que sa mort ne soit considérée que comme le châtiment de ses fautes.

Revenons à la prison où Léonard Van Vechel est réuni aux religieux que nous avons laissés un instant, pour ne nous occuper que de lui. Le chirurgien Cortman continue à prendre soin avec la plus touchante sollicitude de ses chers captifs ; il n'oublie jamais de les visiter tous les Jours, et presque toujours il trouve Nicaise de Heeze et Willehad en prières. Léonard éprouve des douleurs violentes dans tout son corps, par suite des brutalités dont il a été l'objet, lorsqu'on l'a ramené à la citadelle ; il a besoin de remèdes calmants. Nicolas Pieck a le cou enflé et la bouche endolorie ; il lui faut un traitement approprié à son état. L'homme de l'art s'acquitte de son devoir en toute conscience et n'épargne ni son temps, ni sa peine, ni son argent.

Il est tout naturel que Théodore Gortman s'intéresse particulièrement au Père gardien, son beau-frère. Dans un entretien privé qu'il a avec lui, il lui dit : « Il est bien fâcheux que l'incident de Van Vechel soit survenu, les Gueux sont plus surexcités que jamais contre vous tous. — Je me réjouis, au contraire, mon cher frère, répondit-il, de pouvoir profiter de cette circonstance pour prouver, avec l'aide de Dieu, mon attachement inviolable à la foi catho-

lique. Je ne me suis jamais senti plus de force et de courage, malgré mes infirmités, et j'éprouve ce que disait le Prophète : Et vos consolations, Seigneur^ remplissent mon âme, à mesure que mon cœur est pénétré de douleur [\). Ah ! que l'Apôtre avait bien raison de dire : à mesure que les souffrances de Jésus-Christ s'augmentent en nous, nos consolations s'augmentent aussi par Jésus-Christ (2). Un saint auteur n'a-t-il pas dit encore : La consolation d'En- Haut, qui ne manque jamais aux fidèles serviteurs de Dieu, leur est départie avec d'autant plus d'abondance que la rage des persécuteurs est plus enflammée (3). »

Et comme le chirurgien insistait, lui demandant qu'au moins il laissât agir ses parents et amis qui faisaient tout pour le délivrer, le gardien renouvelle, en d'autres termes, l'engagement qu'il a pris de vivre et de mourir avec ses religieux. « Je suis, dit-il, le chef et le pasteur d'une portion de la famille de Saint-François; je dois aide et protection à tous ceux qui m'ont été confiés, c'est un devoir i'ndispensable de ma charge ; je ne les abandonnerai donc jamais dans la fâcheuse position où ils se trouvent. Plusieurs d'entre eux n'ont ni parents ni amis pour solliciter en leur faveur, que deviendront-ils si je les quitte? Je suis leur père : mon devoir est de veiller sur eux, de

0) Psalm. xciii, 19.

(2) II Cor., 1, 5. Les souffrances de J.-C. sicTBifient ici : les maux que nous endurons pour lui.

(3) Franc, lib. iv, de gratià Dei.

les exhorter, de les encourager et de les fortifier jusqu'à mon dernier soupir. — Vous solliciterez vous-même leur délivrance, quand vous serez sorti d'ici, reprend Cortman. — Il me faudra donc revenir tous les jours à la prison pour les consoler et les assister? — Non, les Gueux vous y retiendraient. — En ce cas, je reste au milieu d'eux, résolu à partager leur sort, quel qu'il soit.

L'arrestation de Léonard Van Vechel et sa réintégration en prison firent grand bruit dans la ville. Les catholiques étaient indignés de cet odieux procédé, car ils savaient qu'il n'avait quitté Gorcum qu'avec un permis en règle ; d'un autre côté, les rebelles criaient de toutes leurs forces à la trahison et demandaient la tête du curé violateur, disaient-ils, des secrets de l'Etat et infidèle à son serment. Pour produire plus d'effet, les ennemis les plus exaltés du catholicisme parcouraient les rues et les places publiques en publiant, avec exagération, que le papiste Léonard, comme ils l'appelaient, était le plus criminel des hommes et l'ennemi de son pays. Non-seulement le peuple était divisé en deux partis, l'union ne régnait pas même au sein du conseil chargé de la distrilmtion de la justice.

Parmi les magistrats de la ville, quelques-uns étaient sincèrement catholiques, et c'était malheureusement le petit nombre ; d'autres penchaient tantôt à droite, tantôt à gauche, pour se rendre agréables à tout le monde et conserver la faveur populaire. Hommes irrésolus qui ne savent à quoi se décider, hommes politiques qui craignent de se

compromettre ; on est sûr de les retrouver dans toutes les grandes crises sociales, comme nous l'avons dit précédemment. Quand le Sénat est réuni, l'un de ses membres, du caractère le plus honorable, fait la motion suivante : « Tous les captifs, religieux ou laïques, qui se trouvaient dans la citadelle au moment de sa capitulation, ayant eu, de la part du capitaine Marin, l'assurance de la vie sauve et de la liberté, ne doivent point être divisés par catégories. Leur cause est commune ; tous sont compris dans la foi jurée par le chef des assiégeants avant le traité, et confirmée par lui, plusieurs fois, depuis la reddition de la place. C'est pourquoi je demande que le Conseil presse le gouverneur de remplir ses engagements, en exécutant purement et simplement la convention qu'il a lui-même acceptée. Or, cela ne peut avoir lieu qu'en mettant en liberté tous les prisonniers, sans exception. »

Le premier conseiller acquiesça immédiatement à cette proposition, et tous les autres la votèrent, quoique plusieurs par politique, comme nous le verrons tout à l'heure. Et, comme on connaissait les tergiversations de Marin Brant, il fut décidé qu'un exprès serait envoyé au prince d'Orange, de la part du Conseil, pour le prier d'intervenir en cette occurence et d'obliger le gouverneur de la citadelle à tenir son serment. La puissance de Guillaume de Nassau s'était accrue par les succès des Gueux qu'il soudoyait secrètement, cependant cet homme fin et artificieux qui voulait être le seul maître des Pays-Bas, usait encore de quelques menais.

gements à l'égard des catholiques. La pétition du Sénat n'était donc pas dénuée de toute chance de succès.

Mais ceux qui, dans le Conseil, étaient ennemis des prêtres et des moines, n'avaient agi que par hypocrisie en s'associant à la défense du traité de capitulation. Déjà ils avaient envoyé secrètement à Brielle un messager, pour donner avis de tout ce qui se passait au comte de la Mark, l'ennemi le plus acharné de l'Eglise romaine ; et celui-ci avait expédié à Gorcum le fameux Jean Omal, que nous connaissons déjà. Quoique l'apostat eût dit aux prisonniers en les abordant d'un air farouche : « Je viens de la part de mon maître, pour vous faire pendre tous, » Van Lummen l'avait seulement chargé de les faire embarquer et de les lui amener. Le prince d'Orange, occupé en Allemagne à recruter des reîtres protestants, destinés à soutenir le parti de la rébellion, n'était point encore de retour en Hollande.

Le gouverneur, Marin Brant, jaloux de conserver les bonnes grâces du comte de la Mark, ne fit aucune objection à ses ordres. Il pria seulement Omal d'attendre une occasion favorable pour remplir sa mission. Or, sur ces entrefaites, quelques habitants de Bommel, ville de la province de Gueldre, étant venus à Gorcum, dirent que leur cité était toute prête à secouer le ^oug de l'Espagne. Omal qui tient à signaler son zèle, réunit une compagnie de soldats et se met en campagne. Il est aux portes de Bommel : quelle n'est pas sa surprise?... La majeure partie des

citoyens, avertie de sa venue, se prépare à le repousser vivement; il est accueilli à coups de canon. La porte est gardée par des iiommes armés. Non loin de là, un poste de soldats du roi lui dresse une embuscade et il y tombe. Ayant l'air de fuir à son approche, les Espagnols attirent ,1a troupe des Gueux jusque sous les remparts, et faisant soudain volte-face, ils la ciiargent à l'arme blanche, lorsque la mitraille l'a déjà décimée. Omal s'enfuit avee ceux qui lui restent, laissant sur le terrain plus de soixante cadavres.

Pendant l'absence du prêtre apostat, les catholiques redoublent d'efforts et de sacrifices pour délivrer les prisonniers; ils ont déjà recueilli une forte somme d'argent, qu'ils offrent comme rançon au Juge criminel, l'ami du capitaine Marin. Tout semble aller au gré de leurs désirs, lors(pie la malheureuse affaire de Léonard Van Vechel vient frustrer leurs espérances. En effet, plus furieux que jamais, les rebelles ne veulent plus entendre parler d'accommodement.

Le lendemain de la seconde incarcération du curé de Gorcum, c'est-à-dii'e le 3 juillet, Jean Omal, irrité de sa défaite, arrive vers le coucher du soleil, et exhale sa colère en menaces, en blasphèmes et en imprécations. Les protecteurs des captifs veulent se rendre auprès de lui, mais ils en sont détournés par des personnes mal intentionnées qui les trompent, avec une apparence de bonne foi. On leur fait croire que cet ennemi du clergé, n'écoutera

aucune proposition et que peut-être, pour mettre fin aux sollicitations, il fera mourir sur-le-champ les prisonniers, ou du moins les conduira à Brielle pour être exécutés.

Omal cependant n'était point inaccessible à l'appât de l'or : soit qu'il eût des instructions secrètes de son maître, soit qu'il agît à ses risques et périls, il fit grâce, moyennant beaucoup de florins, à un riche ecclésiastique (1) qui, sorti de la citadelle était interné dans sa maison, sous caution ; et que néanmoins il avait eu intention d'emmener avec les autres, au comte de la Marck. Nous relatons ce fait uniquement pour montrer que les catholiques mal conseillés, perdirent la dernière chance de succès qui leur restât, dans l'affaire qu'ils poursuivaient avec une si noble ardeur.

Le départ des captifs est décidé ; il s'agit de l'exécuter avec le moins de bruit possible, de peur d'ameuter le peuple qui compte dans ses rangs un grand nombre d'hommes dévoués à l'Eglise romaine. Jean Omal profitera donc des ténèbres pour remplir sa mission. Dans la nuit du 5 au 6 juillet, les soldats rassemblent les" prisonniers et les dépouillent de tous les vêtements dont ils espèrent tirer parti. Aux Frères-Mineurs, ils dérobent des manteaux et des robes de bure; aux prêtres séculiers, ils prennent des soutanes et des houppelandes ; et si les victimes de cette indigne spoliation se plaignent, elles sont battues à outrance.

(i)His'. Mariyr. Gorcom. lih. i. cap. xxxvi, p. 103.

C'est ce qui arriva au vénérable Willehad, âgé de quatrevingt-dix ans, à qui on ne laissait que sa chemise et qui, grelottant de froid, demandait en grâce qu'on lui rendit son vieux manteau, qui, pour les Gueux, n'avait nulle valeur. Un des larrons s'écrie : « Ah ! vieux traître, on te traite encore trop délicatement, toi et tes compagnons, car vous êtes tous des ennemis de la patrie et des idolâtres. Vous mériteriez qu'on vous écorchàt à coups de fouet, et qu'on vous plongeât ensuite dans un bain de sel. Rappelez-vous toutes vos cruautés envers nos coreligionnaires, et vous conviendrez que nous sommes dans notre droit en usant de représailles. » Audacieux mensonges ! Calomnies infâmes ! Ces prêtres et ces religieux sont-ils donc responsables des peines décrétées par l'autorité civile contre les hérétiques ?.. Les soldats ne se contentent pas d'insulter à la misère du saint vieillard, ils le frappent lâchement; mais à chaijue injure, à chaque coup, on l'entend dire, comme dans une autre circonstance, dont nous avons parlé : Deo gratias, je rends grâce à Dieu. Puis, levant les mains au ciel, il prie pour ses persécuteurs. Assurément, Willehad est bien innocent du sang versé, qu'on lui reproche ; loin d'attenter à la vie de ses frères égarés, il eût donné la sienne pour les sauver. Et ce que nous disons de lui, nous pouvons le dire également des autres captifs. Enfin, un soldat, touché de compassion, remit au confesseur de la Foi, le pauvre vêtement qu'il réclamait, et cette bonne action lui sera comptée devant Dieu.

Nous allons, dans la troisième partie de cet ouvrage, faire assister le lecteur au supplice des bienheureux martyrs ; mais auparavant, faisons ressortir, d'après tout ce qui précède, le véritable caractère de ces héros du christianisme.

Ce n'était point de ces philosophes (1) vains et superbes qui cachaient les faiblesses de la nature sous les dehors trompeurs d'une fermeté forcée. Le philosopljie combat les maux avec ostentation, et le martyr les supporte avec modestie. Le philosophe se croit au-dessus des autres parce qu'il souffre, et le martyr s'estime indigne de souffrir. Le philosophe cherche les applaudissements, et le martyr au contraire les redoute; il se contente du témoignage de sa conscience ; son cœur est le seul théâtre que demande sa vertu, et Dieu le seul témoin qu'il veut avoir de son combat. Il se regarde comme un pécheur qui a mérité la mort qu'il souffre ; il pense que son martyre est le commencement de sa pénitence, et il est persuadé que quoiqu'il endure, il demeurera toujours redevable à la justice divine , puisqu'après tout, quand même il répandrait jusqu'à la dernière goutte de son sang, ce ne serait toujours que le sang d'un pécheur qu'il donnerait, pour celui d'un Dieu qu'il a reçu.

Voilà ce qui efface tout ce que les païens ont fait voir de sublime et d'héroïque dans les souffrances ; car rien au monde n'est si grand et si divin que ce sentiment d'humilité, par

(1) Nous ne faisons allusion qu'à certains philosophes de l'antiquité.

lequel un chrétien s'abaisse et s'anéantit sous le poids de sa propre gloire, au milieu des tourments dont il triomphe, et qui le couronnent

L'idée que nous avons de la vertu est bien différente de celle qu'en ont eu les païens. Nous la faisons consister dans l'union de certaines qualités qui semblent opposées ; et le secret de les accorder qu'ils ont cru impossible, est ce qui fait proprement parmi nous la science de la vertu chrétienne. C'est ainsi que les martyrs dans les souffrances, ont uni les abaissements à la grandeur, et les humiliations à la gloire; car l'alliance de ces choses qui paraissent incompatibles, produit cette élévation humble et cette humilité sublime qui fait lecaractère de la grandeur et de la dignité du martyre.

xroisieiue: Pw^rxie.

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