‹ Les martyrs de GorcumChapitre 19 sur 26 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

Embarquement des prisonniers. — Ce qui leur arriva à Dordrecht.

Il était environ une heure du matin ; la fraîcheur de la nuit saisissait vivement les pauvres captifs, privés des vêtements les plus indispensables, lorsque la porte principale de la citadelle s'ouvrit devant eux. Conduits au bord de la rivière, ils montent dans une grande barque, et bien-

tôt ils quittent, sans espoir de retour, cette ville où ils ont tant souffert. Aucun d'eux n'ignore qu'il va à la mort, et presque tous y sont résignés ; nous disons presque tous, parce qu'il en est quelques-uns qui sont effrayés à l'idée du trépas. Le fait suivant nous le montre clairement :

Le frère d'un des moines étant venu sur le quai pour l'embrasser une dernière fois avant cette cruelle séparalion, celui-ci lui dit : « Ah ! mon cher Antoine, c'en est fait de moi, si vous ne pouvez me secourir ; il faut que je meure. » Ces paroles, il est vrai, dénotent un manque de résolution dans le soldat de Jésus-Christ ; mais si nous considérons l'horreur qu'éprouvent tous les hommes, en général, quand ils songent à cette division violente de l'âme et du corps, qu'on appelle la mort, nous n'en serons point étonnés. L'Esprit de Dieu souffle où il veut (-1), dit l'apôtre saint Jean, et il communique sa force d'une manière plus ou moins abondante selon ses desseins sur les créatures. Il ne faut donc pas être scandalisé de cet exemple de faiblesse humaine.

C'est dans les grandes occasions que se révèle toute la force de la vertu. On a vu des caractères timides devenus tout à coup intrépides, quand il s'est agi de prendre un parti décisif. Combien de vieillards courbés sous le poids des ans, de femmes élevées délicatement, de jeunes gens pleins d'avenir et d'enfants même, n'ont-ils pas préféré mourir que de renier la Foi '/ L'histoire de l'Eglise nous en

(!) Joan., m, 8.

fournirait trop de preuves, s'il fallait la consulter pour appuyer une assertion si évidente. Ces paroles du Sauveur : Quiconque perdra sa vie pour moi et pour l'Evanyile, la sauvera (1), ont trouvé de l'écho dans tous les temps ; et, selon la parole célèbre d'un Père de l'Eglise, le sang des martyrs sera toujours une semence de chrétiens (2), c'està-dire que les persécutions feront toujours surgir des âmes fortes et courageuses. Et nous pouvons le dire avec d'autant plus de hardiesse, que le religieux qui se montra d'abord si découragé, fut inébranlable au milieu des tourments et conquit par sa magnanimité la palme du martyre.

L'embarcation qui transportait les prisonniers avait pour patron un marinier de Gorcum, bien connu de Léonard Van Vechei. C'était un homme d'un âge peu avancé, que le bon curé avait préparé autrefois à la première communion, et qu'il n'avait jamais perdu de vue. En mettant le pied à bord, il s'écrie : « Comment, c'est vous, Roch, qui nous conduisez au gibet ? » Celui-ci répond avec embarras : «. Mais je suis contraint d'agir comme je le fais en ce moment. » Et il ne comprenait pas, remarque Estius, que rien ne saurait obliger un vrai chrétien à coopérer à l'iniquité (3).

Cependant, le courant de l'eau et les bras des rameurs

(4) Marc, vin, 35.

(2) Tertull. Apolog. c. XL.

(3) Hist. Martyr. Gorcom. lib. ii, cap. i, p. 407.

entraînent loin du rivage les bourreaux et les victimes. En quittant cette terre inhospitalière, Léonard cherche encore à distinguer, à travers la brume et les ténèbres de la nuit, le clocher de son église qui lui rappelle tant de souvenirs, et puis, songeant à l'abandon forcé de son troupeau, à tant de chrétiens chancelants dans la Foi, qu'il ne pourra plus exhorter et soutenir, il verse des larmes amères. Comme Jésus-Christ à la vue de Jérusalem (1), il dit, avec un accent prophétique: « 0 Gorcum ! Gorcum qui envoie à la mort ceux qui t'aiment le plus ; ah ! combien de malheurs te sont réservés ! »

La suite des événements s'est chargée de confirmer ces paroles. En elTet, cette ville fut bientôt en proie à la guerre, à la famine, à la peste et à tous les fléaux de la colère divine. Infectée du venin de l'hérésie, elle devint la sentine de toutes les erreurs et de tous les vices ; pendant plus de trente ans, le culte catholique ne put y être rétabli, et ses habitants n'entendiient plus le langage de la vérité et ne participèrent plus à nos saints mystères.

Mais ne perdons pas de vue les captifs : ils sont au nombre de dix-neuf, comme nous l'avons dit dans la première partie ; nous aurons la douleur d'en voir quelquesuns défaillir ; néanmoins, ce nombre restera intact. Par un dessein secret de la Providence, la place des lâches sera occupée par des hommes plus courageux qui, méprisant les biens de ce monde et ne se laissant point abattre par

(1)Matth.,xxm,37.

des douleurs passagères, obtiendront la couronne de gloire dont les autres n'étaient pas dignes. C'est ce qui était déjà arrivé au quatrième siècle, dans la persécution de Licinius, où les martyrs de Sébaste, désolés de la défection d'un des leurs, furent toutefois immolés au nombre de quarante, comme ils l'avaient demandé à Dieu. Saint Basile, qui a fait leur panégyrique, leur met à la bouche ces paroles : a Seigneur, nous sommes entrés quarante dans la lice ; faites que nous soyons couronnés quarante (1). » Un de leurs geôliers, touché de la grâce, s'écria : Je suis chrétien, et fut associé aux trente-neuf confesseurs de la Foi.

Après huit heures environ de navigation, on arriva à Dordrecht. Cette ville importante est située dans une île, à l'endroit où la Merwe se jette dans la Meuse, et, comme le reflux de la mer s'y fait sentir, on y trouve de petits navires. Roch et ses hommes quittent leur barque, qu'ils attachent au rivage, et montent avec Omal et ses soldats sur un bateau ponté, espèce de galiote employée au commerce de la marée. Les prisonniers sont transbordés, on les entasse les uns sur les autres dans une cale infecte où l'air et la lumière arrivent à peine. Suffoqués par l'odeur des détritus de poisson gâté, ils courent le risque de périr asphyxiés, lorsque Nicaise de Heeze se rappelle qu'il a sur lui un flacon de sels que le chirurgien lui avait remis pour combattre les miasmes de la prison. C'est grâce à ce

(0 Basil. Honiil. in xl Martyr.

secours qu'ils éprouvent un peu de soulagement dans leur triste position.

Ceci se passait à l'entrée de l'Ile où commence la cité. Neuf heures du matin étaient sonnées lorsque le bâtiment se trouva au centre de Dordrecht; et, comme on était au dimanche, jour du repos, la foule se pressait dans les rues, avide de spectacles et d'émotions. Le soleil ayant chassé le froid de la nuit, les soldats s'emparèrent derechef du vieux manteau de Willehad, qui ne s'en servait plus en ce moment, arrachèrent de force le capuchon d'un des Frères- Mineurs, nommé Henri, et dépouillèrent Nicolas Poppel de sa houppelande. Celui-ci voulut d'abord opposer de la résistance, mais sur un signe de son ancien maître, Léonard Van Vechel, il se contint et se résigna à cette perte.

Jean Omal, qui voit que tout marche au gré de ses désirs, ne songe 'plus qu'à se bien traiter, sans s'inquiéter des besoins des prêtres et des moines. Il fait donc amarrer la galiote à un des anneaux fixés sur la berge, et descend à terre avec les principaux de sa troupe, pour se livrer à la bonne chère et à la débauche. Les captifs n'ont aucune provision, mais qu'importe à cet apostat?... Bientôt les curieux accourent, et la plupart, gagnés au parti de la rébellion , se répandent en invectives et en sarcasmes contre ceux qu'ils appellent des traîtres et des idolâtres.

Mais au milieu de cette scène déplorable, nous avons la satisfaction de voir les catholiques sincères braver tout respect humain et toute crainte pour témoigner aux mar-

tyrs les plus tendres sentiments de commisération. Quelques-uns d'entre eux , qui connaissent particulièrement Théodore Van Emden et Pierre d'Assche. vont les visiter à bord et les pressant dans leurs bras, les tiennent étroitement embrassés. Ils ne désiraient rien tant que de les délivrer, à prix d'argent, si la chose eût été possible.

A ces marques touchantes d'une généreuse amitié, la populace n'oppose qu'un rire stupide et des propos féroces. Voici, en résumé, ce que disent les langues pleines du fiel de l'hérésie, pour insulter les martyrs : « Séducteurs et imposteurs ! Combien de milliers d'âmes n'avez-vous pas induites en erreur et précipitées dans l'enfer par vos mensonges papistiques, vos rêveries, vos radotages et vos contes ridicules ? Votre doctrine est un poison et une peste ; vous n'êtes bons qu'à servir d'ornement à la potence et nous espérons vous y voir bientôt. »

Les confesseurs de la Foi gardent le silence. C'est le meilleur moyen de mettre fin au dévergondage de paroles de ces insensés qui, fiers de l'impunité qui leur est accordée, se livrent à tout le feu de leurs têtes égarées. Ayant toujours gravés au fond du cœur les exemples de Jésus- Christ, ses fidèles serviteurs souffrent tout avec patience. Ils n'oublient pas ce que le divin Maître disait, dans le discours de la montagne, à ses apôtres et à la multitude qui le suivait : « f^ous serez heureux lorsque, à cause de moi, tes hommes vous charcjeront d'injures^ vous persécuteront et diront faussement toute sorte de mal de vous. Réjouissez-

VOUS et faîtes éclater votre joie ^ parce qu'une grande récompense vous est réservée dans le ciel (^). »

CQjïime la foule ne cessait d'accourir au rivage, les soldats conçurent l'idée de tirer parti de la curiosité publique. Ils déroulent de grandes voiles autour des mâts, en forme de rotonde, et ne laissent pénétrer dans le cercle où sont les captifs, que moyennant rétribution. Le spectacle, dès qu'il n'est plus gratuit, n'en a que plus d'attrait pour un grand nombre de personnes. 11 survient, entre autres, un Calviniste, ami de la controverse, fort connu par les discussions qu'il a déjà soutenues. Cet homme se réjouit d'avance de pouvoir confondre des théologiens célèbres, tels que Nicolas Pieck et Léonard Van Yechel ; il entame donc une dispute en règle sur l'Eucharistie. Il avait affaire à forte partie.

Les deux curés et le vice-gardien Jérôme de Weert, prennent tour à tour la parole, et défendent, avec une ardeur sans égale, la doctrine catholique. Ils s'animent au point que la sueur découle de leurs fronts (il est vrai qu'ils sont exténués par le manque d'aliments), et Léonard surtout fait preuve d'un savoir et d'une érudition qui pénètrent d'admiration ses compagnons eux-mêmes qui le connaissent depuis longtemps comme un controversiste hors ligne. Enfin, l'hérétique confondu et ne sachant plus que dire, se retire à l'écart.

Quant au Père gardien, il ne veut point se mêler à cette

(<) Matth., V, H, «2.

lutte qui lui semble inutile, craignant d'agir contre la défense du Sauveur, exprimée en ces termes : Ne donnez point aux chiens ce qui est saint, et ne jetez point vos perles devant les pourceaux, de peur qiiils ne les foulent aux pieds, et que se tournant contre vous, il ne vous déchirent (1). C'est pourquoi il dit à son vicaire et aux deux curés : « Demeurez en paix ; vous n'obtiendrez aucun résultat. » Et il avait raison, car, comme dit le proverbe, il n'est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ; il n'y a donc point lieu de discuter avec les gens de mauvaise foi.

Lorsque, à la chaleur de la dispute a succédé le calme, Nicolas Pieck appuie sa tête sur un des cordages et se plonge dans de pieuses méditations. Tout à coup le Calviniste reparait ; furieux de sa défaite, il grince des dents, s'agite avec frénésie et finit par vomir un torrent d'insultes grossières. Tous les captifs se taisent ; il n'en est que plus irrité, et si cela ne tenait qu'à lui, il les ferait précipiter à l'eau à l'instant même.

Il est midi passé, et le fleuve, grossi par le reflux de la mer, se prête maintenant à la navigation. Omal et ses satellites sont de retour ; après quelques heures d'orgie, ils se remettent joyeusement en route. Cependant les ecclésiastiques séculiers et les religieux sont encore à jeun. Ils éprouvent les horreurs de la faim, et les soldats qui sont abondamment pourvus, ne daignent pas leur accorder la

(l)Mutth., vn, 6.

moindre nourriture. Enfin, sur le soir, Roch, malgré l'esprit d'intérêt qui le domine, leur donne à chacun un petit morceau de pain, tout en observant que c'est un sacrifice dont personne ne le dédommagera. Infortuné patron ! tu as donc oublié cette promesse de Jésus-Christ qui t'a été répétée dans le temps où tu suivais les instructions de ton curé : Quiconque donnera seulement un verre cVeau froide à boire à l'un des plus petits de 7nes serviteurs, parce quil est mon disciple, je vous le dis en vérité, il ne perdra point sa récompense (1).

La nuit fut froide et pluvieuse ; une partie des prisonniers resta sur le pont, exposée aux injures du temps, c'étaient les plus forts et les mieux vêtus ; l'autre se réfugia ' dans la cale où, malgré l'infection qui s'en exhalait, il y avait une température plus douce. On arrive avant le jour en tête du port, à une certaine distance de Brielle. Cette ville, avant les troubles présents, n'avait joué aucun rôle dans l'histoire. Les géographes et les historiens écrivent son nom de diverses manières : Brile, c'est ainsi que l'appelle Eslius ; Brille, Brill. la Brielle, Briel, et enfin Brielle, dénomination que nous avons adoptée comme la plus généralement reçue. Elle est située à l'embouchure de la Meuse, dans une position favorable au commerce maritime, et elle a été la résidence du fameux Guillaume Yan Lummen, comte de la Mark, qui joue un rôle si odieux dans l'affaire des martyrs.

(r Matlli., x,42.

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