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CHAPITRE II

Réception des captifs. — Leur entrée dans Brielle et leurs humiliations.

Omal s'empresse de dépêcher un de ses hommes au comte de la Mark pour l'avertir de l'arrivée des captifs. Celui-ci est encore plongé dans le sommeil, il est jour h peine, et passant une partie de la nuit dans les plaisirs, il n'a pas l'habitude de se lever de bonne heure. Son valet de chambre le réveille en lui disant ce dont il s'agit. Aussitôt il commande de mettre sur pied un détachement de cavaliers et de fantassins, et se met lui-même en mesure de se rendre au plus tôt sur le port.

La population qui vit au bord de la mer se préparait à ses premiers travaux, lorsque la galiote accosta le quai. Hommes, femmes et enfants attirés par la curiosité, arrivent en foule ; dès qu'ils apprennent que ce sont des

prêtres et des moines qu'ils aperçoivent sur le pont, ils s'avancent en proférant les plus horribles blasphèmes. « Ah! vous voilà, s'écrient -ils, traîtres, idolâtres, fous, adorateurs de Baal et de Plutus ; à quoi vous sert maintenant votre hypocrisie? » Ces insensés continuent d'outrager les défenseurs de la Foi, en reprochant aux uns leur embonpoint, aux autres leur excessive maigreur, et en attribuant à tous les vices les plus honteux. Plèbe ignorante et avilie ! tu es digne de figurer à la suite des Gueux.

Sur ces entrefaites. Van. Lummen, à cheval, paraît avec son escorte. Il regarde fixement les prisonniers et part d'un éclat de rire qui est sur le point de le désarçonner. Puis, toujours en selle, il les raille en ces termes : « Dites-moi, je vous prie, quel motif vous amène ici ? Est-ce pour me déclarer la guerre et me chasser ? Ne seriez-vous pas venus pour me dresser quelque piège ? Enfin à quoi attribuer votre voyage? N'étiez-vous pas assez et même trop occupés à chanter vos messes?... » N'obtenant aucune réponse, il donne l'ordre du débarquement.

Lorsque tous les prisonniers sont à terre, on les force de se mettre à genoux devant le tyran qui leur dit, en latin, avec un air sardonique : Surgite domini, levez-vous, messieurs. Comme la réputation de Léonard Van Vechel est parvenue jusqu'à lui, il s'en approehe et l'apostrophe de cette manière : « Que fais-tu ici, sacrificateur (1), j'ai bien

(1) Sacrijîcule, quîd hic agis? ecce, nunc suspendi te opportet. Hist. Mart. Gorcum, lib. U, cap. vi, p. 120.

envie de te faire pendre immédiatement. » Et il prolite de cette occasion pour alresser au saint prêtre mille invectives ; car il le hait d'autant plus qu'il sait qu'il est plus influent que la plupart des autres, et qu'il s'est montré, dans plusieurs circonstances, le plus éloquent défenseur du catholicisme.

Un instant après, les soldats, sur l'ordre du comte, organisent une procession dans le genre de celle qui a eu lieu dans la citadelle, et dont nous avons parlé. Les prêtres et les religieux sont attachés deux à deiix et mis en marche, précédés du bourreau, qu'on trouve toujours avec les Gueux. Il est vrai qu'ils ne le laissent pas souvent chômer. Par une dérision impie, on charge le frère-lai Henri, d'une bannière enlevée à quelque paroisse, et l'on s'achemine vers une potence dressée non loin de là, sur la plage.

Les captifs sont contraints de faire plusieurs évolutions autour du sinistre appareil, et de passer trois fois dessous; rien ne peut les soustraire à cette ignominie. Les spectateurs, tous gens de la lie du peuple, leur montrent le gibet en disant : « Voilà votre église et votre cimetière ; c'est là qu'il faut chanter vos messes et vos orenms ; vous pourrez y pratiquer, tout à votre aise, votre idolâtrie. » Et comme si le spectacle devait finir trop tôt, les ordonnateurs de la cérémonie obligent les patients de marcher à reculons sur le même terrain et de chanter quelque cantique à la Vierge Marie.

Enfin ils sont ramenés auprès de l'instrument de mort ;

ils forment le cercle, et à genoux sur le sable, ils chantent le Saloe Regina. Pendant ce temps, le bourreau apporte une échelle et rappli(iue à la |)olence. Les confesseurs, en levant les yeux, peuvent croire qu'ils n'ont plus qu'un instant à vivre; tout est prêt pour leur supplice. Mais ce n'est là qu'un moyen d'intimidation ; une foule d'autres épreuves leur sont réservées. Plût à Dieu que pour quelques-unes de ces victimes, la dernière heure eut sonné en ce moment ; elles sont bien préparées. Plus tard elles céderont à la crainte des tourments ; dans quelques jours hélas 1 nous aurons h. flétrir leur lâcheté et à pleurer sur elles.

Nous venons d'assister au premier acte d'un drame sacrilège (|ui nous offrira des détails plus émouvants encore ; suivons maintenant la procession qui s'avance vers la ville. Le porte-bannière est coiffé d'une toque de velours rouge que les soldats lui ont mise sur la tête, par moquerie, et à ses côtés marchent deux au|res frères- lais portant des lances garnies de fleurs de bardane et autres plantes communes. Puis viennent les moines et les prêtres séculiers ; le bourreau se tient au milieu des rangs ; c'est dans cet ordre que le cortège arrive aux portes de la ville.

Déjà le bruit de l'arrivée des prisonniers s'est répandu dans la cité, et l'on s'attend à une fête publiiiue ; tout le monde accourt et se précipite vers la rue qui conduit à la mer. Le comte de la Mark est radieux ; deux cavaliers chargés de maintenir la foule chevauchent çà et Là et frappent de leurs houssines les captifs qui ne vont pas à leur

gré. Les fantassins ont des branches d'arbres dont ils se servent aussi pour activer la marche des infirmes, de sorte que les martyrs sont tout meurtris. Les Frères-Mineurs, dont on a enlevé les capuchons, reçoivent sur le cou et l'estomac découverts, une grêle de coups, et Van Lummen lui-même, de temps en temps, cingle de sa cravache le visage des malheureux qui se trouvent à sa portée, prêtres ou religieux, il a pour tous la même aversion et le même mépris.

Ceux des habitants qui ne sont pas dans la foule, se tiennent au seuil de leurs demeures et attendent le passage des prisonniers ; les troupes de la garnison forment la haie, l'arme au bras, et refoulent la multitude contie les maisons. Enfin un chant grave se fait entendre, c'est celui du Te Deum laudamus; les voix mâles des généreux confesseurs se mêlent au bruit du canon de la citadelle, car pour rendre la réception plus solennelle, il a été décidé qu'elle serait accompagnée de salves d'artillerie.

Quelques citoyens de Gorcum sont accourus pour voir et consoler leurs parents et amis dans la peine ; d'autres, au contraire, n'ont fait le voyage que pour servir d'accusateurs contre des hommes qu'ils qualifient de traîtres et d'idolâtres. Les scènes de tortures qui se sont passées dans la prison ont tellement changé la physionomie des captifs, que ceux qui les connaissent le mieux ne peuvent, de prime-abord, les reconnaître.

Ici, comme à Dordrecht, il ne manque pas de vagabonds

et d'aventuriers toujours prêts à mal faire et à vociférer ; aussi des clameurs s'élèvent-elles bientôt de toutes parts. Les mystères sacrés, les vœux monastiques, les pratiques de piété, deviennent dans la bouche de ces misérables, l'objet des plus cyniques railleries. Ils ne sont pas encore contents ; à l'exemple des soldats, ils prennent des gaules et frappent à tour de bras sur des infortunés déjà brisés par la souffrance.

Le Père Jérôme de Weert, qui a beaucoup voyagé et qui connaît les mœurs de divers pays, ne pouvant retenir son indignation, s'écrie : « Dans quelle région sauvage sommesnous donc ici ? A-t-on jamais vu de pareilles atrocités chez les nations civilisées ? J'ai été prisonnier des Turcs, des Grecs et des Arabes, et jamais ils ne m'ont insulté. »

Cependant le défilé continue, le tumulte augmente, les cris et les sarcasmes redoublent : quelques mauvais sujets trempent des balais dans l'eau fangeuse des rues et en aspergent les captifs, en chantant, comme ils l'ont entendu à l'église catholique : Asperges me Domine hyssopo, et mundabor, etc. On arrive sur la grande place où se tient le marché ; le gibet y est en permanence. Là encore se renouvelle ce qui s'est passé sur le littoral ; en circulant autour de la potence, les martyrs chantent les Litanies des Saints selon la volonté de leurs persécuteurs, et quand ils sont à genoux, ils reçoivent l'ordre de commencer le Sfabat mater iolorosa (1). Cette touchante complainte terminée, ils se

(1) Hymne célèbre composée par le pape Innocent III, pleine d'une tristesse

taisent ; aucun des prêtres ne se charge de dire Voraison ; c'est un honneur qui appartient au plus digne. Et comme ils sont remplis d"humilité, ils se considèrent tous inférieurs les uns aux autres. Néanmoins les Gueux exigent avec menaces qu'ils la récitent à haute voix ; alors Godefroy Van Duynen prononce posément et distinctement les paroles suivantes : Inteweniat pro 7wbis, qiiaesumus, Domine Deus, etc , etc., qui signifient en français : et Seigneur notre Dieu, nous vous en conjurons, que votre mère, la très-glorieuse Vierge Marie, dont l'âme a été transpercée d'un glaive de douleur à l'heure de votre sainte Passion, soit, auprès du trône de votre clémence, notre intercesseur et notre avocate, maintenant et à l'iieure de notre mort. » Et tous ses compagnons répondent : Amen, qu'il en soit ainsi !

Il n'est encore que huit heures du matin; la populace, loin de se retirer, prend goût à ces divertissements horribles que lui donne le comte de la Mark, dans le but, sans doute, de tlatter les instincts cruels des méchants dont il recherche l'appui. Avant de continuer notre récit, faisons quelques réflexions sur la conduite des martyrs en ces circonstances, et sur l'attitude f'es spectateurs.

Quelques-uns de nos lecteurs seraient tentés, peut-être,

douce et d'une pieuse mélancolie : elle peint, dans un langage naïf et touchant, les souffrances delà sainte Vierge, pendant que son fils expirait sur la croix. Le Stabat a été mis en musique par d'illustres compositeurs, parmi lesquels nous citerons Pergolèse, Haendel et Haydn. De nos jours, Rossini a aussi exercé son talent musical sur le Stabat.

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de faire un reproche aux confesseurs de la Foi, d'avoir cédé à la violence et obéi trop (idèlement aux ordres impies qui leur étaient intimés. Nous dirons à cela que loin de mériter aucun blâme, ils sont dignes d'éloges. En effet, en chantant les louanges de Dieu, de la Sainte- Vierge et des Saints, ils suivaient les impulsions de leur propre cœur et imploraient la force d'en Haut, dans leur détresse ; leur intention était donc pure. Que leur importent les risées de leurs ennemis ? Ils trouvent que la chose qu'on leur commande est bonne *en elle-même, et cela suffit pour les rassurer.

Assurément s'ils eussent été forcés d'agir contre, leur conscience en se prêtant à une action mauvaise, il eut été de leur devoir d'opposer une résistance invincible ; mais il n'en est rien : en obéissant, ils protestent de leur attachechement à l'Eglise catholique et de leur fidélité à ses pratiques, en présence même de la mort. Qui a jamais songé à incriminer la conduite des Israélites répétant sur les bords du fleuve deCabylone, au milieu des infidèles, les cantiques de Sion ? Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, devait-il donc rejeter le roseau que lui présentait, par dérision, le soldat romain ? Devait-il refuser de porter sa croix, de goûter le fiel et le vinaigre et d'accomplir sa Passion, parce qu'une multitude insensée insultait sa personne adorable? Encore une fois, nos martyrs ont agi comme ils devaient le faire ; les seuls coupables sont leurs persécuteurs.

Si nous jetons maintenant un regard sur la foule qui se

presse, bruvante, agitée, hostile, sur la place publique, nous serons saisis de tristesse. Qui est-ce donc qui excite ses lazzi et ses fureurs ?. . . Ce sont de pauvres captifs ; des vieillards de soixante, soixante-dix et quatre-vingt-dix ans, et des hommes dans la force de l'âge, ou jeunes encore, demi-nus, couverts de plaies et de blessures. Deux d'entre eux, Nicolas Pieck et Poppel, portent autour du cou les traces mal cicatrisées de la corde ; tous sont pâles et abattus par la faim et la souffrance. N'est-ce pas là un spectacle capable d'émouvoir les cœurs les plus durs ?

Mais le venin de l'hérésie a tout infecté ; il a étouffé la pitié dans les âmes où il a pénétré. L'apôtre saint Paul écrivait à son disciple Timothée qu'il viendrait des temps difficiles et périlleux dans lesquelles il y aurait des hnrmnes sans affection et sans bonté (1) ; sa prédiction s'accomplit aujourd'hui sous nos yeux. Pendant que les soldats fustigent de leurs baguettes les prisonniers, les assistants leur applaudissent, et comme les Juifs qui demandaient le sang du Sauveur, ils poussent ces cris de mort ; Qu'ils soient pendus ! qu'ils soient pendus, les papistes ! Tels autrefois les païens demandaient le supplice de saint Polycarpe, tels encore des barbares qui se disent chrétiens veulent arracher la vie à des innocents. Le proconsul disait au grand évêque de Smyrne : « Maudissez le Christ et je vous laisserai aller ; » on dira à nos martyrs : « Renoncez au Pape, ( c'est-cà-dire au vicaire de Jésus-Christ, ) et vous serez

(1) II Tira., 111,1, 3.

libres. Ne se croiralt-on pas reporté aux temps anciens ?

Dans tous les pays, les femmes ont été portées à la commisération ; il semble que c'est un privilège de leur sexe. A Jérusalem, elles suivaient, en pleurant, la route du Calvaire ; dans les grandes calamités, on les voit compatir à l'infortune et se dévouer. On trouve des femmes dans tous les asiles ouverts à l'humanité souffrante, partout où il y a une misère à secourir, une larme à sécher. Elles ont donné, en tout temps, l'exemple de la charité la plus héroïque. Tous les jours, une foule de vierges poussées par l'esprit de sacrifice et d'abnégation, viennent encore ensevelir leur jeunesse, leur fortune, leurs brillantes espérances selon le monde, dans les hôpitaux, les prisons, les refuges d'aliénés. Hélas ! comment se Mt-'û que nous trouvions ici des femmes sans cœur et sans entrailles qui se réjouissent de la détresse de malheureux sans défense? Il est vrai que les Gueux les ont aguerries, en les rendant témoins de leurs atrocités.

Déjà, un moine du couvent de Rugge, près de Brielle, avait été tué par les soldats du comte de la Mark, et l'une de ses oreilles avait été clouée à la porte de la ville, l'autre à celle de l'église. Les furies, qui insultent en ce moment les captifs, s'étaient diverties à la vue de cette chair sanglante ; il n'est donc pas étonnant qu'elles ne soient* plus accessibles à la pitié.

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