‹ Les martyrs de GorcumChapitre 21 sur 26 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

La prison de Brielle. — Interrogatoires.

Les captifs sont exténués, et la sueur découle de tous leurs membres ; la populace elle-même commence à se fatiguer d'être debout. La foule s'écoule donc peu à peu et les soldats conduisent à la prison, les prêtres et les moines. Ceux-ci y trouvent déjà installés André Wouters, curé de Heinort, et Adrien, curé de Maesdam, villages situés aux environs de Dordrecbt. Une demi -heure après, arrivent les deux religieux de l'Ordre des Prémontrés, c'est-à dire Adrien Van Beek, curé de Munster, et son vicaire Jacques Lacops. Ce dernier est accompagné de son vieux père, qui a été pris en même temps que lui, comme nous l'avons dit dans la première partie. Rapportons en peu de mots, une particularité qui les concerne seuls.

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Amenés en présence du comte de la Mark, il demande au père f|iiel est son pays. « Je suis d'Audrnarde, en Flandre, répond le vieillard, et ce jeune religieux est mon fds. — Eh bien ! si tu veux persuader à ton lils de renoncer au papisme, je vous ferai metttre en liberté, dit le comte. Jacques, à ces mots, déclare qu'il n'acceptera jamais une telle condition. Alors les paroles suivantes s'échangent entre eux : a 11 faut donc que vous mouriez. — Non, nous ne mourrons pas, mais nous vivrons. — N'ai-je donc pas le pouvoir de te faire mourir ? — Assurément, vous pouvez tuer mon corps, mais mon âme vivra éternellement. » Van Lummen, furieux de cette hardiesse de langage, envoie le fils en prison et fait relâcher le père, parce qu'il n'est ni prêtre ni moine.

La prison de Brielle a trois salles superposées ; c'est dans la plus basse, c'est-à-dire dans la cave, qu'on enferme les martyrs. Outre l'oiiscurité profonde qui les empêche de voir la lumière du jour, et de se reconnaître autrement qu'en s'adressant la parole, il s'exhale de ce lieu une odeur fétide. Les immondices des étages supérieurs y descendent à travers les planchers mal joints et le long des murs; on ne peut y demeurer à pied sec. Cependant un des détenus, en errant dans les ténèbres du triste réduit, a senti une petite élévation de terrain ; il appelle les autres, et tous, au nombre de plus de vingt, s'entassent sur cet espace restreint, mais moins humide.

A trois heures de l'après-midi, ils sont encore à jeun.

Sans s'occuper de leurs besoins, des soldats viennent les prendre pour les conduire à l'hôtel de ville. Là, ils doivent être interrogés par des hommes tout dévoués à la politique du comte de la Mark. 11 présidera lui-même cette audience, afin de lui donner plus de solennité. Les accusés sont introduits dans l'appartement où se trouvent leurs juges ; Léonard Van Vechel prend le premier la parole, et comme jl s'exprime très-hardiment, un sergent le frappe au visage avec sa hallebarde, en lui signifiant qu'il va trop loin. « Mon corps est en votre pouvoir, dit le prêtre, faites-en ce que vous voudrez ; mais je vous préviens, qu'affaibli comme il est, il ne durera pas longtemps. » Et comme il continue à parler avec la même liberté, un instant après il reçoit un coup de hache d'armes qui lui fait, derrière la tête, une blessure dont le sang s'échappe abondamment.

Tous confessent leur foi, mais non tous avec la même fermeté; cependant l'un d'eux fait, au nom de tous, la déclaration suivante : « Nous croyons tout ce qu'enseigne l'Eglise catholique, apostolique et romaine, à qui le Sauveur a envoyé le Saint-Esprit, et nous demeurerons fidèles à cette croyance jusqu'à notre dernier soupir. « Le frère-lai Henri, interrogé à son tour, répond : « Ma foi est la -même que celle du Père gardien, » et il évite par là toute discussion.

Cette première séance est terminée. Les soldats ramènent les prévenus non dans la cave dont on les a tirés, mais au premier étage de la prison, où ils pourront respirer plus à

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J'aise. Ils doivent cette faveur à la sollicitation de leurs amis. Le curé Léonard, le plus connu de tous, cà cause de sa grande réputation d'éloquence, apercevant (juehiues citoyens de Gorcuni, leur dit : « Ne pourriez-vous donc nous procurer un peu de pain pour l'amour de Diei'.? » Ceux-ci détournent la tête dans la crainte de se compromettre. Enfin les geôliers, sur le soir, apportent un seau d'eau et quelques pains de munition, rien de plus.

Le curé de Maesdam, un chanoine de Gorcum et le frère Henri qui s'étaient montrés moins déterminés que les autres, furent internés dans la ipaison du chef de la justice criminelle, et traités avec égard. Le comte espérait que, sensibles aux bons procédés qu'on aurait pour eux, ils se laisseraient facilement gagner et feraient cause commune avec lui. Malheureusement, ses espérances n'étaient pas sans fondement. La suite nous apprendra ce que devinrent ces trois personnages, qui reparaîtront bientôt sur la scène.

Le lendemain, 8 juillet, eut lieu la seconde séance. Cette fois, on ne les fit pas tous comparaître, mais seulement ceux d'entre eu\ qui étaient considérés comme les plus capables et les plus influents. Les Gueux pensent que s'ils peuvent entraîner les principaux, à leur parti, les autres s'y rangeront d'eux-mêmes. Ilà se consultent donc à ce sujet, et leur choix tombe sur les deux curés de Gorcum ; le Père gardien et son vicaire ; Godefroy Van Mervel, et les ('.eux Piémontrés; c'est-à-diie, sur sept des captifs. En

conséquence, ces derniers sont liés comme des malfaiteurs et conduits dans la chambre du Conseil, pour une nouvelle enquête. C'est encore dans l'après-midi, et comme l'observe Estius, les juges et les assesseurs ont puisé de la force et de l'audace dans un copieux repas. Il n'en est pas de même des accusés, maigrement nourris au pain et à l'eau.

A l'heure dite, Guillaume de la Mark arrive avec quelques gentilshommes de sa faction. Deux prédicants de la Réforme ont été appelés ; l'un, autrefois marinier, est d'une ignorance crasse ; l'autre, fin et subtil, est l'ancien curé d^ la paroisse Sainte-Catherine, en cette ville. Les deux frères du gardien qui ont demandé cette seconde enquête, espérant toujours de le délivrer avec ses religieux, assistent à l'audience ; un greffier est chargé d'enregistrer exactement tout ce qui se passera.

Le but principal du comte et de ses partisans, était d'obliger les captifs à renoncer au Pape, chef de l'Eglise romaine. Le reste importait peu au tyran ; élevé dans la haine du Père commun des fidèles, il n'avait rien plus à cœur que de combattre la suprématie du successeur de saint l^ierre. Quiconque lui résistait sur ce point était, à ses yeux, digne de mort. De leur côté, les examinateurs savaient aussi qu'en détachant les prévenus de la juridiction du souverain Pontife, ils les attireraient infailliblement dans le schisme. Une fois éloignés du centre de la vérité, ils ne pouvaient manquer d'embrasser le parti de l'hérésie.

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Il n'y avait guère moyen d'entrer en discussion sérieuse avec l'ancien marinier, devenu ministre calviniste. Outre qu'il ignorait complètement le latin, il n'était point à la hauteur de ses adversaires, même ijour le langage ordinaire. Un certain caquet, joint à beaucoup d'audace et d'impudence, l'avait signalé à l'attention des Gueux, et son titre de prédicant lui servait à débiter impunément une foule d'invectives contre les catholiques. On dit encore qu'il était grand buveur, et c'est ce qui explique sa témérité. Comme les Juifs qui, pendant qu'on interrogeait le Sauveur, ne savaientque répéter : « Crucifiez-le ! crucifiez-le ! » ce faible controversiste, quand il était à bout d'arguments, s'écriait avec fureur, en s'adressant aux juges : Pendez-les! Pendez-les au plus vite tous les papistes !

Le prêtre apostat, son associé, quoique fort léger, ne manquait pas d'érudition. Examinons-le à l'œuvre. Il commence par déclarer que s'il a renoncé à l'ancienne foi, c'est qu'il a reconnu qu'il était dans l'erreur. « Comme vous, dit-il aux captifs, j'ai cru au Pape ; il y a peu de temps encore, je subissais son joug, et maintenant je suis libre; faites comme moi et vous serez délivrés de toute peine et de toute inquiétude. » Le Père gardien, jetant les yeux sur son interlocuteur, sur le comte et les assistants, répond avec un admirable courage : « Non, jamais pour échapper aux tourments et au supplice, je ne renierai le Vicaire de Jésus-Christ et la foi catholique, qui est la seule vraie. A Dieu ne plaise que je tombe dans l'hérésie, pour conserver

une vie courte et passagère qui peut finir subitement, d'un instant à l'autre. Quand je vivrais cent ans, il me faudra enfin mourir ; eh bien ! je suis prêt à sceller de mon sang cette religion que j'ai toujours prêchée et défendue. »

Un instant après, Léonard Van Vechel prend la parole et dit au prédicant : « Il est reçu parmi vous que la foi de chacun est libre, et qu'il ne faut forcer personne à croire ce qu'il ne voit pas dans les Saintes Ecritures. Or, pourquoi voulez-vous me contraindre à agir contre ma conscience ? J'ai la conviction intime que je suis dans le vrai ; cependant, si vous le désirez, je consens à discuter avec vous, et si vous pouvez me prouver que je suis dans l'erreur, je me rangerai à votre avis. Mais n'est-il pas rationnel aussi, que si je vous démontre clairement et ostensiblement que vous vous trompez, vous vous rangiez au mien ?... Qu'on nous donne toute latitude, et nous argumenterons en règle. »

Les membres du Conseil acceptent cette proposition. 11 y aura deux défenseurs de chaque parti ; d'un côté les deux prédicants, de l'autre le curé Léonard et le Père gardien. Ce n'est pas sans quelque appréhension que les calvinistes entendent cet arrêt, car ils n'ignorent pas qu'ils ont affaire à de forts antagonistes. L'un des champions de la Réforme est illettré, nous l'avons dit ; toute la charge retombe donc sur son collègue André, l'ex- desservant de Sainte-Catherine. Les défenseurs du catholicisme demandent qu'on apporte une Bible latine de préférence à toute autre, et bientôt on satisfl\it à leur désir. Alors ils prient leurs adver-

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saires de vouloir bien leur dire sur quelle matière doit rouler la controverse. André déclare que ce sera sur la pure et intègre parole de Dieu, que les papistes ont jusqu'à présent corrompue et altérée par une finisse doctrine et une interprétation erronée. Laissons maintenant parler les interlocuteurs que nous ne nommerons point, à chaque fois; le lecteur les reconnaîtra facilement au langage. Léonard Van Vecliel commence ainsi :

« Qu'appelez- vous la pure et intègre parole de Dieu? »

André répond :

« L'Ancien et le Nouveau-Testament. »

» — Par ces mots : Ancien et Nouveau-Testament, vous entendez l'Ecriture sainte, n'est-ce pas ?

» — Assurément.

» — Eh bien ! qui vous a appris que l'Ecriture sainte renfermait la parole de Dieu ? De qui l'avez-vous reçue, si ce n'est de l'Eglise catholique, longtemps avant la Réforme? Quelle preuve pouvez-vous donner à l'appui de cette prétendue altération que vous alléguez ? »

André ne sait que répondre.

Le Père gardien, à son tour, le presse de questions qui ne l'embarrassent pas moins ; il lui dit, entre autres choses : a Vous recevez les quatre évangiles comme inspirés de Dieu, or, qui vous a fait connaître que le premier était de saint Matthieu, le second de saint Marc, le troisième de saint Luc, et le quatrième de saint Jean ? » — L'apostat, qui ne veut point admettre la Tradition, refusela discussion

sur ce terrain ; il sait parfaitement qu'il ne s'en tirerait pas à son honneur. Les assistants lui crient : « Mais répondez donc, André? On croira que vous êtes vaincu. » 11 dit alors en parlant de ses adversaires : « Ils ne savent que jeter de la poudre aux yeux par leurs sophismes et leurs paroles captieuses, ce sont des trompeurs. Tous leurs efforts tendent à nous faire convenir que le Pontife romain, leur idole, que nous regardons comme l'Antéchrist, est dépositaire et distributeur de la vraie parole de Dieu. C'est pourquoi ils commencent toujours par nous demander si nous reconnaissons que les livres de l'Ancien et du Nouveau- Testament sont ce qu'on appelle, à proprement parler, les Ecritures divines et la parole de Dieu, t) Il veut continuer 'sur ce ton, et bientôt il tombe dans des redites sans fin. Dès que les calvinistes qui assistent au Conseil, le voient divaguer, ils font du bruit et demandent pour lui épargner la honte d'une éclatante défaite, qu'on interroge les autres captifs qui sont présents.

Jérôme de Weert, le vice-gardien, est appelé le premier. Il se trouve dans le Conseil un habitant de Berg-op-Zoom, en Brabant, qui, presque sûr de le reconnaître, lui dit : « N'êtesvous pas Jérôme, l'ancien gardien du couvent de Berg? — Oui, répond le prévenu, je le suis. » Alors le Brabançon déclare publiquement, que ce moine l'a fait autrefois chasser de la ville, où il demeurait. Celui-ci avoue que c'est vrai, et qu'il a eu de graves raisons pour en venir à cette extrémité. Et en parlant ainsi, il sait à quel danger il s'expose. Inter-

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rogé sur sa croyance, il renouvelle, avec une grande effusion (le cœur, la profession de foi catholique qu'il a déjà faite à Gorcum.

Les deux religieux de l'Ordre des Prémontrés comparaissent ensuite. On leur demande leur sentiment sur l'Eucharistie, et ils le manifestent conformément à l'enseignement de l'Eglise romaine. Cependant les hérétiques leur tiennent tête, en disant que la cène du Sauveur ne renferme simplement (jue du pain ordinaire. Alors, le curé de Munster et son vicaire répliquent, en alléguant ce passage de saint Paul : Quiconque mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l'homme donc s'éprouve lui-même, et qu après cela il mange de ce pain et boive de ce calice j car celui qui en mange et en boit indignement ^ mange et boit sa propre condamnation, ne faisant point le discernement du corps du Seigneur (1).

Ces paroles ne se prêtant nullement au sens figuré, que les partisans de Calvin ont adopté à l'égard de l'auguste sacrement de nos autels, avaient de quoi déconcerter les prédicants. Mais pour dissimuler, autant que possible, leur trouble, ils dissertent à tort et à travers, et finissent comme toujours, par se livrer aux invectives et aux sarcasmes. Il faut une grande vertu, pour convenir franchement de ses torts.

Jacques Lacops, doué d'une figure distinguée et d'une

(.1) I Cor., XI, 27, 28, 29.

élocution attrayante, fait une impression particulière sur le comte de la Mark. Tant de jeunesse unie à tant de talent, fixe l'attention de tous les assistants. Van Lummen compose donc son visage et prend un air plus doux. Il emploie tour à tour la flatterie, les promesses, les offres les plus brillantes pour gagner à sa cause, celui qui lui inspire un intérêt dont il ne peut se défendre. Et quand il en vient aux menaces, il semble le faire à regret. Rien n'ébranle le jeune religieux : il professe, et professera la foi catholique jusqu'à sa dernière heure.

Quand Godefroy Van Mervel, qui fait la même confession que ceux qui l'ont précédé, a été entendu, le président du Conseil donne congé à l'assemblée. Le marinier prédicant n'est pas satisfait : il a eu beau, autant qu'il l'a pu, parler de corde et de gibet, ses motions n'ont eu aucun résultat. Les Gueux, à dire vrai, étaient parfaitement de son avis, mais ils voulaient, par un simulacre de formes légales, donner à leur décision un caractère plus imposant aux yeux du peuple.

La mort des captifs est donc décidée. 11 ne s'agit pas tant dans l'esprit du tyran qui tient leur sort entre ses mains, de les soumettre à de cruels tourments, que de leur infliger un trépas ignominieux. On lit au livre de la Sagesse, les paroles suivantes, que les Pères ontappli(|uées à Notre- Seigneur Jésus-Christ : « Condatnnons-le à la moi't la plus honteuse (1). » Or, du temps du Sauveur, il n'y avait rien de

(1) Sap.,n, 20.

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plus infamant (|iie le supplice de la croix, réservé aux esclaves et aux grands malfaiteurs. Et maintenant le gibet a remplacé la croix; mais comme dit saint Augustin : «Jésus- Christ a choisi le genre de mort le plus ignominieux et le plus horrible, afin (|ue dans la suite, les martyrs (pii donneraient leur vie pour lui, ne redoutassent aucune espèce de supplice (1). »

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