CHAPITRE IV
Lettres de Gorcum. — Les deux frères de Nicolas Pieck.
Pendant que les captifs sul)issaient toutes ces épreuves, à Brielle, les catholiques de Gorcum ne demeuraient pas dans l'inactivité. Nous avons dit que le Sénat de cette ville avait eu recours au prince d'Orange pour le prier de faire exécuter les clauses de la capitulation, et, cà chaque insrtant,
(\) De symb. cat., lib. viii, cap 3.
il attendait une réponse à ses réclamations. Enfin, le 7 juillet, la veille du jour où les prévenus étaient soumis à une seconde enquête, le messager qu'on avait expédié auprès de Guillaume de Nassau, revint avec les papiers renfermant les ordres du prince.
Ces pièces furent remises immédiatement, quoique l'heure fût déjà avancée, à Marin Brant, gouverneur de la citadelle. Voici leur teneur : « Il est ordonné à tous les gouverneurs et intendants des villes et provinces des Pays-Bas, de prendre sous leur protection et sauvegarde tous les ecclésiastiques séculiers et les moines, à quelque ordre qu'ils appartiennent, et de leur assurer la même liberté qu'aux autres citoyens, tous étant égaux devant la loi. »
Un jurisconsulte, très-dévoué aux prisonniers, demande à porter à Brielle les ordres du prince d'Orange, et le capitaine Marin lui en remet une copie authentique, gardant pour lui-même l'original. Muni, en outre, d'un passe-port et d'une lettre du Président du Conseil de ville, l'homme de loi s'embarque dès le lendemain, de grand matin, et excite, de tout son pouvoir, les mariniers à manœuvrer vigoureusement. Il craint de ne pas arriver à temps, car il sait que le comte de la Mark est très-expéditif dans ses jugements.
L'audience, dont nous avons donné le détail au chapitre précédent, vient de finir, quand il se présente à la demeure de Van Lummen. Celui-ci rentre un instant après ; lorsque le député de Gorcum est admis devant lui, il lui dit : « Mon-
trez-moi d'al)or(l voire [iasse-port. ■» Il examine attentivement la feuille qui lui est remise, et lit tout haut : Monseigneur Marin Branl mande à tous les ministres, gouverneurs et officiers de la république qu'ils laissent circuler librement, etc., etc. Les gentilshommes de la suite du comte, entendant cela, ne peuvent retenir un mouvement d'indignation : ce Ah ! s'écrie-t-il, ne voilà-t-il pas qu'il se monseigneurise maintenant, cet ancien valet de charrue I Bientôt il s'octroiera, sans doute, des lettres de noblesse.»
Mais leur mauvaise humeur ne vient pas tant de la vanité du capitaine Marin, que de la jalousie dont ils sont animés à son égard. Ils craignent qu'il ne veuille garder à perpétuité son commandement, et quelques-uns d'entre eux envient celte place. En somme, ces courtisans réussissent si bien à indisposer leur maître, que la cause des captifs en éprouve le plus fâcheux effet.
Le jurisconsulte présente ensuite au comte la lettre du Président du Conseil, qui témoigne que les prêtres et les moines qu'on a amenés de Gorcum dans celte ville, sont tous des hommes honorables, intègres, n'ayant jamais fait de mal à qui que ce soit ; que de, plus, il se sont rendus, par leurs bons offices, tant publics que privés, dignes de la considération des gens de bien. Van Lummen garde le silence en parcourant cet écrit. Enfin, la copie des dépêches du prince d'Orange lui est remise ; nous allons voir quel cas il en fait.
Désireux de mener à bonne fin son entreprise, le gêné-
reiix avocat des prisonniers s'efforce de prouver qu'il n'y a aucun motif de poursuite contre eux ; qu'ils doivent jouir du bénéfice d'une capitulation régulière dont un grand nombre de laïques ont profité ; et il ajoute que si une rançon est exigée, il y sera pourvu ; que déjà la sœur de Léonard Van Vechel offre dix mille florins pour la délivrance de son frère. Il ne néglige rien, en un mot, pour sauver la vie à ces innocentes victimes de la guerre civile ; tout son zèle, hélas ! échoue devant le tyran.
Voici la réponse du comte de la Mark aux pressantes sollicitations et aux lettres de crédit du député volontaire : « Il y a longtemps, dit-il, que j'ai résolu de venger le meurtre des comtes de Horn et d'Egmont, et des autres gentilshommes néerlandais immolés à la fureur impitoyable du duc d'Albe ; c'est pourquoi j'ai juré la ruine et la perte de tous les prêtres et moines qui seraient amenés à Brielle.» Il prononce ces paroles avec colère et puis, s'animant encore, il continue en disant : « Que m'importent les ordres du prince d'Orange? A-t-il quelque autorité sur moi ? Ne siiis-je pas le seul maître ici ? »
L'orgueil révolté et la terrible fureur qui le dominent, l'empêchent de se livrer plus longtemps à ces récriminations ; il sort brusquement et laisse son interlocuteur dans la consternation et la douleur. Une ou deux personnes de l'entourage du comte sont bien disposées en faveur des captifs ; tout le reste leur est hostile. Tandis que les catholiques, venus de Gorcum, travaillent en faveur de leurs
parents et amis, les hérétiques, qui sont accourus aussi, redoublent d'efforts pour perdre ceux qu'ils considèrent comme leurs ennemis.
Les deux frères du Gardien, qui ne se découragent point dans leurs tentatives, réussissent, h force d'instances, à obtenir qu'il soit délivré seul et sans être obligé de renoncer à la foi catholique. Ils viennent tout joyeux lui annoncer ce qu'ils considèrent comme une bonne nouvelle ; il leur tarde de l'emmener avec eux, tant ils redoutent un revirement de fortune. Qu'ils vont rendre heureuse leur vénérable mère en lui ramenant un fils qu'elle pleure depuis tant de jours !
Cependant le Père Pieck, quoique vivement ému de cette affection fraternelle, ne veut peint quitter ses religieux. Il déclare derechef, que son devoir est de demeurer là où sont les membres de la famille de Saint-François, qui lui ont été confiés. « Plusieurs d'entre eux, dit-il encore, sont faibles et timides, mon secours leur est indispensable dans le danger ; il ne leur fera pas défaut. » Et, quand il a pris congé de ses frères, il réunit les Franciscains et leur renouvelle la promesse qu'il leur a faite à Gorcum, de ne jamais les abandonner.
Loin de se rebuter, les deux frères font de nouvelles démarches et demandent que tous les Observantins soient délivrés en même temps que leur Gardien. Ils osent à peine songer au succès de leur pétition, lorsqu'ils reçoivent la déclaration formelle que tous seront mis en liberté s'ils
veulent seulement renoncer à l'autorité du Pape de Rome. Quant au reste, leur croyance restera parfaitement libre. Et comme ses frères connaissent l'attachement du Gardien au souverain Pontife, ils sollicitent du Président du tribunal l'autorisation de le faire sortir pendant quelques heures pour l'entretenir en particulier. Le magistrat la leur accorde et leur désigne sa propre maison comme pouvant servir à cette conférence.
La soirée était déjà avancée lorsque Nicolas Pieck fut introduit dans l'appartement où il était attendu. Ses frères commencent par lui dire, qu'aussitôt rendu à la liberté, ils se feront un plaisir de pourvoir à tous ses besoins. Celui-ci leur déclare qu'il apprécie leurs bonnes intentions à son égard, mais qu'il n'est pas probable qu'il s'en retourne avec eux. « Si vous craignez, ajoutent-ils, de nous être à charge, nous vous apprendrons notre commerce et vous pourrez largement vous suffire à vous-même. » Après les avoir remerciés affectueusement de toutes les peines qu'ils prennent pour lui, il leur dit : « Mes chers amis, vous savez'" combien je vous aime, pourquoi voulez- vous me détourner de mon devoir? Je suis prêtre et religieux ; en cette double qualité, je me dois avant tout à la défense de la foi catholique, et il n'est personne au monde qui puisse me déterminer à renoncer à mes engagements sacrés. Dieu seul est mon partage, je lui serai toujours fidèle.
— Mais qui vous parle de renoncer à Dieu ? On vous
demande seulement, pour sauver votre vie, de renoncer au Pape qui, assurément, n'est pas Dieu.
— Le vicaire de Jésus-Christ est pour moi le représentant de Dieu sur la terre, je lui dois respect et soumission.
• — Quel gré vous saura-t-il de mourir pour lui ? A'ous connait-il même !
— En lui faisant le sacrifice de ma vie, ce n'est pas l'homme que je considère en lui, mais bien le chef de l'Eglise catholique, le père commun des pasteurs et des fidèles. »
Les instances fraternelles redoublent, mais en vain. Le Gardien sait parfaitement, comme l'a dit un prédicateur moderne(l), «distinguer entre l'élément divin déposé dans la papauté, auquel seul nous rendons nos hommages et notre obéissance, et l'élément humain qui se trouve partout où se trouve l'homme. » Mais il sait aussi, selon l'expression du même orateur, « que la papauté est, à l'égard du christianisme, ce qu'est, pour un édifice, la colonne, le fondement sur lequel il repose ; ce qu'est pour les faisceaux le lien qui les unit ; ce qu'est pour le corps humain la tête qui l'anime et lui imprime le mouvement; ce qu'est, pour une nation, le pouvoir qui lui donne une personnalité morale. »
Bien plus touchés du péril que court leur frère que de
(<) M. David (de Lyon), aujourd'hui évêque de Saint-Brieuc. L'enseignement catholique, année 1832, page i.
ses intérêts spirituels, les négociants, qui ont puisé leurs objections auprès des ministres calvinistes, ouvrent une Bible traduite en tïamand et argumentent de nouveau afin de le déterminer à faire ce qu'ils demandent de lui. Le Père Pieck est trop versé dans la science des Saintes-Ecritures pour se laisser prendre aux pièges qu'ils lui tendent ; il réfute leurs assertions d'une manière si claire et si nette, que bientôt ils sont réduits au silence.
Puis, comme il est tard, ils font apporter du dehors tout ce qu'il faut pour souper ; ce sera le dernier repas que prendra le Gardien. Les deux frères, le voyant s'asseoir à table avec eux, conçoivent l'espoir que sous l'influence d'un vin généreux et de mets succulents, il deviendra plus traitable. Nicolas, exténué par le jeûne et les privations, ne se fait point prier pour accepter ce qu'on lui offre. Il se livre même à une douce gaieté : on dirait à voir sa physionomie souriante qu'il assiste à une réunion de famille, dans des circonstances ordinaires. Quand il a mangé et bu avec une sage modération, il dit à ses frères : «. Les Gueux ne m'ont point habitué h un tel régime. » Ils lui répondent: a. Il ne tient qu'à vous de vous soustraire à leurs mauvais traitements ; croyez tout ce que vous voudrez intérieurement, mais faites semblant de renier le Pape, seulement pendant une heure, et nous sommes sûrs de vous délivrer.
— Ah ! s'écrie le saint confesseur, quelle folie ne serait pas la mienne, si pour prolonger un peu cette vie périssable
LES MARTYRS Dlï GORCUM 235
je me jetais sans ressource dans la damnation éternelle ? An reste, après ce que j'ai éprouvé dans la prison de Gorcum, la mort n'a plus rien qui m'effraie ; ce que je crois au fond du cœur, je suis prêt à le confesser de bouche. Non, jamais je ne donnerai le scandale d'une honteuse lâcheté en dissimulant ma foi : il n'y a qu'une seule véritable Eglise, fondée par Jésus-Christ, et le Pape qui la gouverne est légitimement établi comme son Pasteur suprême. Il est le gardien de l'unité, le défenseur de la vérité ; quiconque se sépare de lui, erre à tout vent de doctrine. Pour moi, je me ferai toujours gloire d'être en communion avec lui ; et, loin de le renier, je proclamerai hautement mon attachement et ma soumission à son autorité. »
Un tel langage dissipe toutes les espérances des frères du Gardien. C'est pourquoi, prenant tout à coup un air irrité, ils lui disent : « Votre entêtement vous conduira au supplice; vous n'avez égard ni à la douleur de notre mère, ni à notre amitié pour vous, eh bien ! nous vous abandonnons à votre malheureux sort. Votre mort ignominieuse nous couvrira de honte, et nous ne pourrons y songer sans maudire votre aveugle obstination. » Ils continuent à parler de la sorte, mais bientôt ils s'aperçoivent que celui à qui ils s'adressent ne les écoute i)as.
Nicolas Pieck, brisé par les longues insomnies de la prison et les tourments, pour mettre fin à tous ces discours qui ne tendent qu'à l'écarter de la voie droite qu'il veut suivre, se couche sur un banc et ne tarde pas à s'endormir
d'un profond sommeil. C'est le repos du juste qui, au milieu des plus grands dangers, jouit du calme d'une bonne conscience. Ses frères eux-mêmes sont touchés d'une telle assurance dans une situation si critique; et, se rappelant qu'il leur a recommandé d'envoyer à ses compagnons d'infortune quelques provisions, ils s'empressent de se conformer à ses désirs.