CHAPITRE P
Nicolas Pieck, sa naissance, son éducation, sa vie et ses travaux.
Né à Gorciim, le 29 août 1534, d'une famille d'honnêtes bourgeois, Nicolas eut pour père et mère Jean Pieck et Henriette Calve, très-attachés à la foi catholique. Le zèle de Jean s'était manifesté au moment même où l'hérésie avait cherché à s'insinuer, par la ruse, au milieu de ses concitoyens. Un pasteur, imbu des doctrines nouvelles, s'efforçait de répandre dans la ville le poison de l'erreur ; déjà quelques brebis étaient en danger, mais comme une sentinelle vigilante, le père de Nicolas poussa le cri
d'alarme, et bientôt le loup fut chassé de la bergerie. Comme il n'ignorait pas que de l'éducation première dépend presque toujours le sort de la vie, Jean Pieck ne négligea rien pour inculquer à ses enfants les principes de l'honneur et de la vertu. Secondé par une épouse digne de lui, il ne cessait de cultiver l'esprit et le cœur du jeune Nicolas par de sages préceptes en même temps que par de bons exemples. Ces soins ne demeurèrent pas sans résultat.
Après avoir étudié les lettres humaines dans sa ville natale et à Bois-le-Duc, en Brabant, Nicolas Pieck, doué d'un esprit sérieux et d'une profonde piété, résolut, quoique bien jeune encore, de s'enrôler sous la bannière de saint François d'Assise. L'Ordre des Frères-Mineurs l'accueillit comme un enfant de bénédiction ; et, voyant ses heureuses dispositions pour la science, ses supérieurs l'envoyèrent à la célèbre université de Louvain (1), pour qu'il s'y appliquât à la théologie. Le couvent des Franciscains de cette ville était cité pour sa régularité, et ses membres brillaient par leur savoir; le vertueux novice ne pouvait donc trouver
(1) Cette Université fut fondée par Jean IV, duc de Brabant, le H décembre 4425, approuvée par le pape Martin V et inaugurée le 7 septembre 1i26. Au xvP siècle, elle avait six mille étudiants; elle comptait parmi ses professeurs des hommes illustres, tels que Adrien Boyers qui occupa plus tard la chaire de saint Pierre sous le nom d'Adrien VI, et Juste Lipse, philosophe et histoiien. Abolie en 1797, elle fut rétablie en 1816, mais ne fut déflniiivement reconstituée à Louvain que le I"'' décembre 1835. Entretenue par les souscriptions volontaires du clergé et desftdMes de la Belgique, cette Université catholique a reçu d'honorables encouragements des papes Grégoire XVI et Pie IX. La collation des grades ne s'.y fait qu'après des épreuves si sérieuses que c'est une grande gloire que d'y obtenir le titre de docteur.
un asile plus conforme à ses dispositions. Ce fut là qu'il se forma à devenir plus tard un soutien de la Foi et un saint.
Quelque temps auparavant, cette maison des disciples de saint François avait été la résidence du Père Théodore Munster, renommé dans tout le Brabant pour sa piété et son éloquence. Là aussi s'illustrèrent comme professeurs le Père François Titelman, plus tard capucin, et le Père Adam Sasbout, qui. furent les maîtres de Nicolas Pieck. Leurs leçons tombèrent comme une précieuse semence dans une terre bien préparée, car après avoir apporté une ardeur infatigable à l'étude, leur disciple devint maître à son tour, et ce n'est qu'après avoir enseigné publiquement pendant de longues années, qu'il fut mis à la tête de la communauté de Gorcum.
Les devoirs et les occupations de cette charge ne l'empêchèrent pas de travailler au dehors, à la gloire de Dieu, par la prédication ; il brûlait du désir de gagner des âmes à Jésus-Christ, et pour cela il était prêt à tout quitter, à voler, s'il le fallait, aux extrémités du monde, mais l'obéissance fut toujours pour lui une loi inviolable. Oh ! qu'il était édifiant de voir ce vrai fils de saint François, si savant et si humble, si doux d'esprit et de cœur, si pauvre et si mortifié, dans un pays où sa famille vivait dans l'opulence ; combieji de personnes ont dû être émues à sa voix et revenir de leurs égarements ?
Nicolas Pieck avait tellement foulé aux pieds l'amourpropre qu'il était heureux de recevoir des avertissements
et des reproches de la part même de ses inférieurs. Il les en remerciait de bonne grâce et les priait de ne point épargner ses défauts. Un jour que du haut de la chaire il sollicitait la charité des fidèles en faveur de sa maison, il dit qu'il implorait leur secours pour les saints qui étaient dans le couvent des Frères-Mineurs de Gorcum. Quelqu'un, au sortir de là, l'aborde en lui disant avec hauteur :« Est-ce que vous prétendez, vous aussi, vous appeler saint ? — Non, répondit-il, mais mes frères sont saints et notre congrég'ation de pauvres est sainte. » En cela, il imitait l'apôtre saint Paul qui, en plusieurs endroits de ses épîtres, appelle saints les pauvres qui se trouvaient dans l'Eglise de son temps (1).
La haute idée qu'il avait du mérite des religieux confiés à sa direction ne l'empêchait pas de les rappeler à la parfaite observance de leurs règles, lorsqu'ils s'en écartaient ; mais, si on lui parlait de leurs faiblesses et de leurs imperfections, il les excusait en disant : « Ils sont hommes, et quoique tendant à une vie parfaite, ils ne peuvent dépouiller entièrement l'infirmité humaine. » Ce bon supérieur savait allier, par un tact exquis, la modération et la fermeté : l'une quand il fallait commander et l'autre quand il s'agissait de défendre. Il montra son courage lorsque les Gueux, devenus plus insolents que jamais et ne se contentant plus de piller les églises, s'acharnaient contre les prêtres ; il se mit en avant pour préserver le peuple des funestes erreurs
(1) Rom., X.V, 25, II Cor., VUI, i, IX, 1.
(le Luther et de Calvin, et ne craignit pas de s'attaquer à ces ennemis de Dieu qui compromettaient l'honneur de leur pays. Effrayés à la vue des dangers auxquels il s'exposait, ses amis tremblaient pour lui ; le plus ancien curé de Gorcum, Léonard Yan Yechel, le rencontrant, lui dit : a Révérend Père, les Gueux vous pendront. — Je ne l'ai pas encore mérité, » s'écria-t-il. Et par là il voulait faire entendre qu'il ne se croyait pas encore digne de la grâce du martyre. Le ciel le réservait à de plus grandes épreuves avant de la lui accorder.
Lorsqu'il se proposait de faire quelque chose, comme de lire, d'écrire, de se livrer cà l'étude ou à quelqu'autre travail, il commençait par dire : pour Vhonneur de Dieu, ayant toujours présentes cà l'esprit ces paroles que l'Apôtre adressait aux Corinthiens : Soît que vous mangiez ou que vous buviez, ou quelqu autre chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu (1). A l'égard de ses inférieurs, il était si bon et si plein de tendresse, qu'il aimait mieux les prier que de les commander, quoiqu'il en eût le droit. En leur donnant ses ordres, il les invitait à s'y conformer par charité, et en cela il imitait encore saint Paul qui disait aux mêmes fidèles : Que toutes vos actions se fassent avec charité (2). Il considérait les parfums répandus sur la tête du Sauveur, dans la maison de Simon le lépreux (3), comme l'image des bonnes œuvres qui se font pour la
(1) ICor.,X, 31.
(2M Cor., XVI, U.
(3; Jiatlh., XXVI, 7.
gloire de Jésus-Christ, et il recommandait sans cesse, dans ses avis, d'agir de telle sorte que Dieu ne fût point offensé.
Dans les affaires difficiles ou douteuses, il apportait un jugement sûr : doué d'une science profonde, il les résolvait promptement. Par une illusion qui n'est que trop commune, il arrive quelquefois que de saintes âmes, se laissant aller au mouvement de leur imagination, tombent, sans s'en apercevoir, dans une mysticité plus nuisible que profitable à leurs intérêts spirituels. Et certes, nous sommes loin de v.ouloir blâmer ici les pieuses pratiques de la vie intérieure, mais, selon nous, il leur faut l'approbation d'un directeur éclairé. On consulta un jour Nicolas Pieck au sujet de quelques femmes fort édifiantes en apparence, qui prétendaient avoir de grandes et merveilleuses révélations, et qui éprouvaient tantôt des joies indicibles et tantôt des souffrances atroces. Déjà les savants s'étaient divisés à leur sujet, on en parlait diversement en tous lieux. Le Père gardien déclara, nettement et fermement, qu'il n'y avait en tout cela que de la fascination diabolique.
Malgré tout son amour pour la virginité, il n'approuvait point généralement que les jeunes personnes qui n'avaient aucune inclination pour le mariage, restassent au milieu du monde, exposées à mille dangers. Selon le dire d'un ancien : il faut à la femme un mari ou un mur, et tel était aussi son avis. En effet, il y a toujours du péril à suivre sa propre volonté ; il est certain qu'aux natures faibles sur-
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tout, il faut une règle et une discipline. Les exemples ne manqueraient pas si l'on voulait montrer combien ont abusé de leur liberté. Mais, pour ne pas nous laisser entraîner à des détails étrangers à notre sujet, continuons à parler des actions et des discours de Nicolas Pieck.
Quoique les temps fussent mauvais et qu'il fût touché des malheurs qui venaient fondre sur l'Eglise de Hollande, il conserva toujours un visage tranquille et serein, sûr indice de la paix de sa conscience. Sa devise était : « Il faut servir Dieu avec un esprit joyeux, » mais jamais sa gaieté ne dépassa les bornes d'une sage modération. L'histoire nous représente plusieurs personnages remarquables parla sainteté de leur vie, qui se montrèrent toujours remplis de bonne humeur et d'affabilité. Tel fut Agathon qui, de simple religieux, a été appelé à gouverner l'Eglise et s'est si distingué par son humilité et son zèle à secourir les malheureux. Ce saint pape recevait avec un air plein d'aménité tous ceux qui avaient affaire à lui, et néanmoins il était si uni à Dieu qu'il en avait reçu le don des miracles : on raconte qu'un lépreux s'étant approché de lui, il le guérit en l'embrassant tendrement (1). Tels furent encore saint Romuald, instituteur des Gamaldules, et saint Dominique, fondateur de l'Ordre des Frères-Prêcheurs ; il semble que la paix et le contentement de leur âme aient été transmis par eux, comme un héritage, à leurs disciples.
(1) Hist. Martyr, Gorcom, lib. III, cap. IV.
Soit qu'il follùt entendre les confessions, assister aux offices du chœur, annoncer la parole sainte, vaquer à d'autres occupations ordinaires ou extraordinaires, jamais le Père gardien ne donnait une marque d'impatience ou de fatigue, tant il était fidèle à sa devise, qu'il faut servir Dieu avec joie. Néanmoins, il lui arrivait de prêcher jusqu'à trois fois dans le môme jour, d'entrer dans un détail considérable d'affaires et de donner beaucoup d'audiences, vu le grand nombre de personnes qui avaient recours à lui dans leurs doutes et dans leurs peines. On se tromperait cependant si l'on s'imaginait qu'il fût doué d'un robuste tempérament : il était, au contraire, d'une nature frêle et délicate, sensible et impressionnable, au point que lorsqu'il voyait couler son sang par suite d'une blessure accidentelle, il éprouvait une défaillance de cœur. Dieu l'avait ainsi organisé pour révéler à tous le secret de sa grâce puissante. Assurément, comme saint Paul, le digne supérieur eût pu se gloritier de ses travaux et de ses saintes inspirations, mais ne voulant, à l'exemple du même apôtre, envisager que ses faiblesses, il implorait sans cesse le secours du ciel. Et le Seigneur le confortait aussi en lui disant : Ma grâce vous suffit, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité (1).
A l'exemple de saint François, il recourait à l'aumône pour la nourriture, le vêtement et tous les autres besoins des membres de sa communauté, et malgré des privations
(1) nCor., XII, 9.
fréquentes qu'il supportait sans se plaindre, il fut toujours fidèle observateur des jeûnes et abstinences que prescrit la régie de sou ordre. Ce ne fut qu'après bien des instances qu'il consentit à se relâcher un peu de ses austérités pendant un carême où il prêchait tous les jours, à Bruxelles ; il fallut lui faire sentir que l'épuisement de ses forces pourrait nuire au succès de sa mission, pour le déterminer à accepter une dispense.
Les deux derniers sermons qu'il prononça méritent une mention particulière. Pour prémunir les fldèles contre la fausse interprétation que les Calvinistes donnaient aux paroles du Sauveur, il monta en chaire le dimanche dans l'octave de la fête du Saint- Sacrement et démontra, avec plus de force que jamais, la vérité du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Et après avoir exposé toutes les raisons qui établissent ce dogme d'une manière invincible, il conclut ainsi : ce Ce n'est donc point dans un sens tropologique ou figuré que doivent être entendues ces paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, mais dans leur sens propre et naturel. » L'amour du Verbe fait chair (jui remplissait toutes les puissances de son âme, lui inspira ensuite de touchantes paroles pour le communiquer à ses aiîditeurs. « Jésus-Christ nous a tant aimés, ajouta-t-il, ([u'il n'a pu se résoudre à se séparer entièrement de nous, car quoiqu'il nous ait voilé la lorme visible de son corps, il ne cesse pas d'être au milieu de nous, non-seulement en esprit et en pensée, mais en corps et en âme sous les espèces
sacramentelles, et il y demeurera jusqu'à la fin des siècles. Telle est la faveur ineffable dont nous jouissons et que saint Jean Chrysostôme (1) appelle : le grand argument de l'amour divin. »
Peu de temps après, les menaces et les fureurs des persécuteurs de l'Eglise lui fournirent encore l'occasion d'exhorter le peuple à la constance et à la persévérance dans la foi catholique. « Quelques malheurs qui puissent tomber sur vous, dit-il aux fidèles, vous ne pouvez renier votre foi ; il faut la confesser dans les tourments et ne pas craindre la mort. Si vous êtes interrogés, parlez donc sans feinte et sans déguisement, comme le Sauveur vous l'enseigne par ces paroles : Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi-même pour lui devant mon Père qui est dans le ciel, et quiconque me reniera devant les hommes, je le renietai devaiit mon Père qui est dans le ciel (2). »
C'est ainsi qu'il raffermissait la foi des catholiques de Gorcum et calmait leurs alarmes. Ils croyaient à sa parole, parce qu'ils étaient persuadés qu'il ne leur disait rien dont il ne fût lui-même sincèrement convaincu et qu'il était prêt à leur donner l'exemple au moment du danger.
11 ne nous reste plus à mentionner ici que quelques faits particuliers ; nous verrons plus tard Nicolas Pieck préférer la prison, les tourments et la mort, à l'abandon de ses
(1) Homil.,61, ad pop. Anliocli.
(2)Matth., X,32, 33.
religieux. Un des plus grands chagrins de sa vie fut de voir deux de ses frères, selon la chair, se laisser aller à la crainte et pactiser, sinon de cœur, du moins de bouche, avec les ennemis de la foi catholique. Que ne fit-il pour les ramener au devoir? exhortations, prières, larmes, il employa tout pour les toucher. Mais si ses vœux ne furent point de suite exaucés, il ne perdit pas devant Dieu le mérite de ses efforts.
Deux hérétiques ayant été condamnés à mort, il demanda grâce pour eux en se prosternant humblement devant les juges, et il eut le bonheur de ramener ses protégés à de meilleurs sentiments, après leur avoir sauvé la vie. Comme le Sauveur des hommes, il ne désirait rien tant que la conversion des pécheurs ; il y travailla avec un zèle et une ardeur qui ne se démentirent jamais, malgré les obstacles. Oh 1 que son cœur dût être coh triste, lorsqu'il rencontra un prêtre s'obstinant à mener une vie scandaleuse, quelques remontrances qu'il pût lui adresser. Quoique l'œuvre de Dieu brille d'un plus vif éclat lorsqu'il arrive malheureusement quchpiefois que ceux mêmes qui sont chargés de la soutenir tombent en défaillance, il ne négligea rien pour faire chasser du sanctuaire le ministre prévaricateur. Il ne fut sensible ni à l'intrigue, ni aux flatteries, ni aux menaces ; pour lui, l'honneur de la religion et le bien des âmes passaient avant tout.
Comme rien de ce qui concerne les saints ne saurait être indifférent cà ceux qui aiment à connaître leur histoire,
nous dirons d'après Guillaume Estius (1), son neveu, que Nicolas Pieck était doué d'un physique agréable qui prévenait en sa faveur. Sa taille était médiocre, à la vérité, mais son visage, naturellement beau, empruntait un rellet particulier à la pureté de son âme. Les veilles, les jeûnes, les mortifications et les sollicitudes de tout genre auxquels se livrait le Père gardien avaient pâli son teint, et néanmoins, sous cette nature faible en apparence, on voyait poindre un rayonnement de force morale, de grandeur et de magnanimité.