‹ Les martyrs de GorcumChapitre 5 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les autres martyrs de l'ordre de saint François : Willehad. — Godefroy van Mervel. — Antoine de Weert. — Antoine de Hornaar. — François de Roye. — Pierre d'Assche. — Corneille de Wyck.

I. — Willehad, ou par contraction Willhad, seul nom sous lequel soit connu le bienheureux martyr dont nous parlons en ce moment, était parvenu à un âge très-avancé lorsqu'il fut condamné à perdre la vie. Il avait environ

quatre-vingt-dix ans, et jouissait de toute la plénitude de ses facultés. Né en Danemark, il y avait passé son enfance et sa jeunesse et faisait partie des Pères de l'ordre de saint François, de la stricte observance, quand il fut chassé de sa patrie par suite d'événements que nous retracerons en peu de mots.

Frédéric I", roi de Danemark, avait ouvert les portes de ses Etats à l'hérésie, en y favorisant l'introduction des doctrines luthériennes. Son fils, Christian III, qui lui succéda en 1533, fut encore plus favorable aux novateurs, et acheva, à l'insu du peuple, le schisme de la nation, a A cet effet, dit le docteur Marx, de Trêves, il convoqua une diète dont il exclut complètement le corps ecclésiastique, et le jour même de la réunion il fit jeter tous les évêques de son royaume en prison. Alors il dévoila à la noblesse la part qu'elle pourrait avoir aux dépouilles du clergé, et il la gagna ainsi au parti de la réforme. Il résolut, dans la même diète, d'abolir entièrement le culte catholique dans ses Etats. Les évêques furent contraints de renoncer solennellement aux propriétés de leurs églises et à tous les droits de leur charge, pour recouvrer la liberté et la jouissance de leurs biens personnels ; ils furent de plus obligés de promettre de ne plus s'opposer à la doctrine de Luther. Les prévôts et les curés durent résigner leurs fonctions, à moins d'adopter la foi nouvelle. Ces mesures violentes, arbitraires et despotiques, exclurent toute espèce de lutte dogmatique entre l'ancienne et la nouvelle doctrine,

et l'introduction de la réforme en Danemark et dans tout le Nord Scandinave fut exclusivement l'œuvre de la politique royale (1). »

A dater de 1537, nul ne fut plus toléré dans le royaume de Danemark s'il ne professait le luthéranisme. Il n'entre point dans notre sujet de parler ici de la résistance du clergé séculier et régulier à des ordres si impies et si contraires à sa dignité ; qu'il nous suffise de savoir que c'est pour échapper aux violences injustes exercées contre les catholiques, que le Père Willehad vint se réfugier en Hollande.

Reçu avec une cordiale fraternité au couvent de son Ordre, à Gorcum, il s'efforça de s'y rendre utile le plus promptement possible en s'appliquant à l'étude delà langue flamande qu'il ignorait complètement. Sa touchante simplicité, sa vie pure et mortifiée, son amour du silence et du recueillement ne tardèrent pas à fixer l'attention sur lui. Il fut en vénération non-seulement dans la maison des Frères-Mineurs, mais encore dans toute la vHle où on le regarda bientôt, à juste titre, comme un saint. Le ministère de la confession l'occupait presque exclusivement ; on venait en foule chercher auprès de lui la paix de l'âme au prix d'un aveu pénible quelquefois mais nécessaire, et toujours on s'en retournait heureux et consolé. Combien d'esprits égarés il ramena à la vraie foi y Combien d'injustes préventions il fit tomber ?... Sa bonté lui gagnait tous les cœurs.

(I) Dict. encycl. de la Théol. calfi. tnni. YI, p. 73.

Après avoir échappé à la mort dans son pays, Willehad putse croire, pendant quelque temps, à l'abri de tout danger, mais il ignorait, en partant pour l'exil, que le sacrifice de sa vie n'avait été qu'ajourné. Il passait en prières tous les instants qui n'étaient pas employés à entendre les confessions, et quand le bruit d'une nouvelle persécution devint plus violent, prêtres et fidèles s'adressèrent à lui pour le conjurer d'invoquer Dieu en faveur de l'Eglise. « C'est ce à quoi je passe les jours et les nuits, répondit-il, » Le Seigneur qui voulait éprouver ses fidèles amis pour les purifier de plus en plus, comme on crible le froment pour le rendre plus net, permit que de nouveaux malheurs tombassent sur eux. Les prières du saint martyr n'en furent pas moins efficaces et contribuèrent selon les desseins de la Providence, à fortifier et à soutenir, au milieu des combats, les héros de la foi catholique.

Ses austérités, encore plus que les infirmités de son âge, l'avaient rendu si maigre qu'il semblait, dit Estius (1), n'avoir que la peau et les os ; néanmoins son courage ne connaissait point de bornes. L'aspect imposant que lui donnait sa haute taille était adouci par un visage modeste et ascétique. Où donc ce vieillard courbé sous le poids des ans avait-il puisé la force dont nous le verrons faire preuve, quand il endurera toute sorte de tourments, si ce n'est dans sa piété et son union à Dieu ?

IL — Nous n'avons que bien peu de données sur la vie

(1) Hibt. Martyr. Gorcom. lib. III, cliap. xv.

de Godefroy Coart, natif de Mervel ou Melveren, petite ville près de Saint-Trond, province de Limbourg. Il avait, en qualité de sacristain de la chapelle des Frères-Mineurs, la garde des ornements et des vases sacrés, et il était toujours là, prêt à entendre les pénitents qui voulaient s'adresser à lui. Ses moments de loisir, il les passait à peindre et enluminer les images de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge et des saints, que lui et les autres Pères distribuaient aux personnes pieuses, à l'occasion des retraites et des missions. Ce qui nous reste de ce genre de travail exécuté dans les couvents, suffit pour nous montrer la patience, l'habileté et je dirai même le talent de quelques-uns de ces moines vraiment artistes.

III. — Antoine de Weert, compatriote du Père Jérôme, s'est distingué par son zèle à évangéliser les campagnes. Quoique menant une vie rude et austère, il avait toujours un visage affable et prévenant qui reflétait admirablement la joie et la paix de son âme. Comme son maître saint François d'Assise, il prêchait avec la plus grande simplicité, afin de se mettre à la portée des plus humbles villageois. On venait en foule l'entendre; il savait émouvoir les cœurs et les exciter à la piété. Touchés de sa pauvreté et de son détachement des biens de la terre, ses auditeurs étaient heureux quand ils pouvaient faire quelques largesses en faveur de son Ordre. Les Frères- Mineurs ne vivant que d'aumônes, il subvenait ainsi, pour sa part aux besoins du couvent de Gorcum. Fidèle prédicateur

de la parole divine, Antoine de Weert avait parfaitement compris et mettait en pratique ces paroles de saint Jérôme à Népotien : «c Quand vous enseignerez dans l'Eglise, n'excitez point les applaudissements, mais les gémissements du peuple. Que les larmes de vos auditeurs soient vos louanges. Il faut que les discours d'un prêtre soient pleins de l'Ecriture sainte. Ne soyez pas un déclamateur, mais un vrai docteur des mystères de votre Dieu (1). »

Dans son dernier sermon, il exhorta vivement les fidèles à prier avec plus de ferveur que jamais, car leur dit-il : (c C'est maintenant surtout que vous avez besoin du secours d'En-Haut, maintenant que la cognée est déjà à la racine de l'arbre, et que le couteau est déjà près de la gorge des victimes, » Inspiré de Dieu, il leur annonçait ainsi les malheurs qui menaçaient l'Eglise et la patrie.

IV. — Antoine de Hornaar, ainsi appelé du lieu de sa naissance, situé aux environs de Gorcum, appartenait à une famille pauvre, mais d'une grande intégrité de mœurs, et d'un dévouement inviolable à la foi catholique. Entré dès sa jeunesse dans l'ordre des Observantins, il passa sa vie, comme Antoine de Weert, à donner des missions dans les paroisses de la campagne. Il fut également un bon et sage dispensateur des vérités saintes et il obtint d'autant plus de fruit que sa conduite faisait l'éloge de sa doctrine. Toutes ses instructions portaient le caractère de l'amour

(1) s. Hierony. epist. sélect, lib. II, epist. xii.

de Dieu. Non seulement il le sentait, mais il savait merveilleusement exprimer au dehors les sentiments qu'il en avait. En un mot, Antoine de Hornaar, par son zèle et ses vertus, a mérité la gloire de confesser Jésus-Christ dans les tourments et d'être mis au nombre des saints.

V. — François de Roye, né à Bruxelles, en 1549 était depuis peu d'années promu au sacerdoce, lorsque les Gueux vinrent assiéger Gorcum. Il avait consacré deux ans entiers à l'étude des Saintes-Ecritures et déjà il faisait un bien immense dans les missions où il prêchait, par l'ordre de ses supérieurs. Ce jeune prêtre donnait donc les plus belles espérances et devait être un jour une des gloires de l'ordre des Frères-Mineurs. Dieu l'a jugé digne de la récompense céleste, avant de le faire parvenir à la maturité de l'âge et du talent.

En réfléchissant sur cette vie si courte et si bien employée, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer la vérité de ce que disait un savant prêtre de l'Oratoire, au sujet de la connaissance approfondie que doivent avoir des Livres saints, ceux qui annoncent la parole de Dieu. François de Roye vivait plus de cent ans avant le Père Lami, son exemple donne un grand poids aux paroles du célèbre oratorien qui s'est ainsi exprimé : « Les prédicateurs sont d'autant plus inexcusables de négliger l'Ecriture, qu'il n'y a point pour eux de tonds plus riche et plus inépuisable. Tout ce qui soutient l'éloquence : les actions extraordinaires, les mots éclatants, les exemples, les comparaisons, les

paraboles, s'y trouvent avec abondance. Non-seulement on y puise la véritable doctrine : on y découvre encore tous les ornements qui donnent de la force aux discours (1). »

Le cardinal Maury voulant nous donner une idée du genre d'éloquence du Père Bridaine, prédicateur du siècle dernier, a parfaitement retracé les heureux fruits que produisent toujours les hommes animés de l'esprit de Dieu, tels que le bienheureux de Roye, et, en général, les disciples de saint François. En commençant son article sur Bridaine, il dit : « S'il reste encore parmi nous quelques traces de cette éloquence antique et nerveuse, qui n'est autre chose que le premier cri de la nature imité ou répété par l'art, c'est dans les missions, c'est dans les campagnes qu'il faut aller en chercher des exemples. Lcà des hommes apostoliques, véritables et dignes orateurs du peuple, doués d'une imagination forte et hardie, ne connaissent point d'autres succès que les conversions, point d'autres applaudissements que les larmes. Quelquefois dénués de goût, ils descendent à des détails trop familiers, j'en conviens ; mais ils font brèche ; mais ils arrivent au but; mais ils vont se placer au milieu des consciences ; mais ils enflamment l'imagination ; mais tout est ou devient peuple en leur présence : il frappent fortement les sens, la multitude les suit et les écoute avec enthousiasme (2). »

(1) Introduct. à l'Ecriture Sainte, Lyon MDCXCIX, p. 6 et 7.

(2) Essai surréloqucnco de la chaire. VEloquencc de Bridaine.

VI. — Pierre Van (1er Slagmolen, né à Assche, petite ville (lu Brabant, entre BriKiîiles etAlost, n'avait dansl'ordre des Frères-Mineurs, que l'humble titre de frère-lai. 11 s'appliqua avec soin et diligence aux affaires temporelles de son couvent, et comme il n'avait que Dieu en vue, dans ses occupations même les plus matérielles, il mérita d'être associé à la gloire des religieux, ses frères, honorés du sacerdoce.

Les frères lais ou laïques datent du onzième siècle ; on les voit d'abord dans le couvent de Vallombreuse, fondé en 1038, par saint Jean Gualbert, entre Camaldoli et Florence, au pied des Apennins. Le nom de Frère fut, dans le commencement, commun à tous les religieux, mais, plus tard, les moines devenus prêtres furent appelés Pères.

VII. — Corneille né à Wijck-te-Duurstede, dans la juridiction d'Utrecht, a été appelé Corneille de Wyck, du nom de sa ville natale. Il était aussi frère-lai et s'occupait principalement des affaires du dehors; sa simplicité et sa promptitude à obéir l'avaient fait remarquer entre tous. Estius cite, à ce sujet, le trait suivant :

Lorsque Corneille était au couvent de Bois-le-Duc, le Père gardien de cette maison, lui dit un jour sans rien ajouter : « Frère Corneille, il vous faut aller à Utrecht. — Je suis prêt, » répondit-il. Et aussitôt sans s'enquérir du motif pour lequel on l'envoyait, il part; puis il arrive chez les Frères-.Alineurs d'Utrecht. Le gardien lui demande ce (lui l'amène auprès de lui ; Corneille déclare qu'il n'en sait

rien, mais que son supérieur lui a simplement dit de partir pour Ulrecht; l'Obéissance si parfaite de ce bon frère frappa d'admiration tous les religieux, et lui, la paix dans le cœur, s'en retourna à Bois-le-Duc, s'informer de l'objet de sa mission.

Aux personnes qui seraient tentées de rire de cette touchante siuiplicité, nous dirons avec Bourdaloue : « C'est par son obéissance que Jésus-Christ nous a sauvés, et c'est par notre obéissance que nous nous sanctifierons et que nous nous sauverons. Non, ce n'est point précisément auxmiracles du Fils de Dieu, ce n'est point précisément à ses prédications, ni aux autres actions de sa vie les plus éclatantes que nous sommes redevables de notre salut, mais à son obéissance et à sa mort. Ainsi, ce ne sera point précisément par les austérités que nous parviendrons à la perfection religieuse, ce ne sera pas même par la prière ni par tous les autres exercices de piété, mais par l'obéissance répandue en tout cela, ou ce sera, si vous voulez, par tout cela, mais autant qu'il se trouvera conforme à l'obéissance et réglé selon l'esprit de l'obéissance (1). »

(I) Exhort. sur l'obéissance religieuse.

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