‹ Les martyrs de GorcumChapitre 7 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nicolas Poppel, autre curé de Gorcum. — Godefroy Van Dunyen, prêtre septuagénaire.

I. — Nicolas, Uls de Jean Poppel, ou Yan Poppel, ou même, selon d'autres, Yan Poppelen , naquit à Weelde, village situé à deux lieues de Turnhout, en 1532. Tout ce que nous savons sur sa famille, c'est qu'elle était peu aisée, et nous verrons bientôt qu'il lui vint en aide de tout son pouvoir. Après avoir reçu une instruction incomplète, il fut envoyé à Louvain pour y achever ses études ; mais sa pauvreté ne lui permettant pas de subvenir à ses besoins, il fut reçu gratuitement dans une institution appelée le collège de Standonck. C'est là qu'il se livra à l'étude de la philosophie et ensuite de la théologie, et qu'il eut pour maître Léonard Yan Yechel.

Il y avait peu de temps qu'il était revêtu du caractère

sacerdotal, lorsque le curé de Gorcum le demanda pour vicaire. Ce fut sans doute avec une bien vive satisfaction que le jeune prêtre, qui ne désirait rien tant que de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, reçut de ses supérieurs l'autorisation d'aller s'exercer aux travaux du saint ministère, sous la conduite d'un homme si sage et si expérimenté. On peut dire de ces deux ministres de Jésus- Christ, que leur union était semblable à celle de saint Grégoire de Nazianze et de saint Basile ; qu'ils n'avaient qu'un seul but, le bien du peuple confié à leurs soins ; qu'une seule occupation, de ranimer, par la considération des espérances futures, les cœurs défaillants. Détachés des biens de la terre, ils s'excitaient mutuellement à la charité, et par une vie édifiante, ils se donnaient, l'un à l'autre, l'exemple de toutes les vertus. Spectacle touchant, qu'on voit encore de nos jours dans ces paroisses bénies où le pasteur ne considère les prêtres qui lui sont subordonnés que comme des frères placés sous sa protection, ne leur fait sentir son autorité que par des actes de bienveillance et ne les conseille et les reprend qu'avec un cœur vraiment paternel. Avec uh tel guide, loin de se décourager, le jeune lévite travaille avec joie à la vigne du Seigneur, et bénit sans cesse la main qui le protège et la voix qui le met en garde contre les périls.

Par suite de certaines considérations qui ne sont point de notre sujet, et peut-être même sur la demande de Léonard Yan Yecliel, on nomma Nicolas second curé de Gorcum,

avec les mêmes droits et attributions que ceux du premier. Ils exercèrent alors alternativement, semaine par semaine, l'office pastoral, et cette égalité ne troubla en rien la bonne harmonie qui avait toujours régné entre eux.

Quoique Dieu, de qui descendent toute grâce excellente et tout don parfait, n'eût pas répandu avec autant de largesse les biens de l'intelligence sur Poppel que sur son collègue, on ne peut pas dire cependant qu'il l'en eût privé. Si les instructions du nouveau pasteur étaient simples et familières, elles se faisaient néanmoins remarquer par une doctrine solide et une grande vigueur. La pâleur de ses traits, son extérieur modeste, sa vie mortifiée, tout en lui prêchait la pénitence ; avant de l'entendre, on était déjà saisi de respect. Il était, du reste, infatigable ; il n'entreprenait rien qu'il ne menât à bonne fin. Comme on le voyait toujours sur la brèche, ne prenant aucun repos, on avait fini par lui donner le nom de Slaefken, c'est-à-dire d'^'sc/aye. Loin de s'en offenser, Nicolas en prit occasion de s'encourager lui-même au travail et se félicitant de cette appellation, il prit cette devise composée de sept monosyllabes flamands : Hl slaerft ivel die in Godt Slaerfl, ce qui signifie en français : Celui-là sert bien qui sert pour Dieu (1).

Dans le ministère sacerdotal où tout est grand et noble devant Dieu, il remplissait de préférence les fonctions les plus humbles aux yeux des hommes, et quand on ne l'en requérait pas, il s'y offrait spontanément. Qu'il était heu-

(1) Mot à mot : // sert bien, qui en Dieu sert.

reiix (le grouper autour de lui les jeunes enfants, dans la chapelle du Saint-Esprit, pour leur enseigner le catéchisme! Avec quel soin, quel zèle, quelle bonne volonté, quel dévouement il s'appliquait à cette œuvre ! A l'exemple du Sauveur Jésus, il parlait avec tant de bonté, de tendresse même à ces âmes candides, que les parents qui se trouvaient là en étaient profondément touchés. Voyant les personnes mûres aflUuer de plus en plus, il ajouta, à cet exercice, une instruction sur les principales vérités de la foi.

Nous avons dit que les parents de Nicolas Poppel étaient peu favorisés du côté de la fortune, nous devons ajouter, qu'en revanche, ils avaient beaucoup de piété. Le souvenir de sa bonne mère, décédée depuis longtemps déjà, était toujours présent à sa mémoire, et comme saint Augustin (1), il la recommandait sans cesse aux prières des fidèles. S'il ne pouvait faire d'aussi abondantes aumônes que Van Vechel, ce n'est pas par manque de bonne volonté, mais de ressources. Il abandonna à son père le peu d'héritage que lui laissa cette mère bien-aimée, et contribua autant qu'il le put, de son côté, à le mettre à l'abri du besoin dans ses vieux jours. La charité qui l'obligeait à s'occuper d'abord de la misère des siens, ne lui fit point négliger celle des autres. Loin de rougir de son humble origine, il aimait à en parler lorsqu'il s'agissait d'encourager ceux qui se trouvaient en butte aux difficultés qu'il avait lui-même éprouvées.

(1) Confes. lib. IX, cap. 13.

Tout en exerçant les fonctions de curé, notre saint aspirait encore à une vie plus parfaite. Il brûlait du désir d'entrer dans la Compaç/nle de Jésus, qui rendait alors, comme elle l'a toujours fait, de si grands services à l'Eglise. Ayajit fait part de ce dessein à son collègue, qu'il vénérait comme un père et à un chanoine nommé Antoine-le-Jeune, qui s'était acquis une grande réputation de vertu, ils lui objectèrent les besoins du peuple de Gorcum et lui firent voir qu'en continuant à remplir sa charge pastorale comme il le faisait depuis sept ans, il travaillerait non moins efficacement à la gloire de Dieu. C'est ce qui le décida à rester au milieu de son troupeau.

Peu de temps après, les Gueux, dont l'audace croissait à chaque succès qu'ils obtenaient, menacèrent de nouveau les catholiques de Hollande, et Nicolas reconnut alors qu'il était plus que jamais obligé de tenir tête à l'orage. Son père, justement alarmé des dangers auxquels il le voyait exposé, vint le trouver pour le prier en grâce de se mettre à l'abri de la persécution. Le bon curé est touché de cet amour paternel, mais fidèle à son devoir, il déclare avec fermeté qu'il est tenu, avant tout, de veiller au salut de ses brebis et de les défendre, s'il le faut, au péril de sa vie(l). 11 ne les quittera donc (]ue pour aller à la mort.

Ce fut le 24 juin, jour où se célèbre la nativité de saint Jean-Baptiste, qu'il monta pour la dernière fois dans la

(1) Bonus pastor animam suaindat pro oribus suis. (Joan X, 11.) Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.

chaire sacrée. Les événements fâcheux devenant de plus en plus imminents, il parla avec une force et une onction admirables. « Demeurez fidèles h Dieu, au roi et à la patrie et ne vous laissez pas effrayer par les ennemis de notre sainte religion ; si vous tombez dans la lutte, une couronne immortelle vous est réservée au ciel, courage donc, courage, s'écria-t-il. » Pour préserver la sainte Eucharistie de toute profanation, il prit soin, comme il l'avait déjà fait lors des troubles de 1566, de porter secrètement tous les soirs le vase sacré qui la renfermait dans la maison d'un fervent catholique nommé Hesselius Estius. Il disait à cet homme de bien et aux membres de sa famille, en leur confiant ce précieux dépôt : « Si la demeure d'Obededom (1) a été enrichie des bénédictions célestes pour avoir reçu l'Arche d'Alliance de l'ancienne Loi, combien plus la vôtre en sera-t-elle comblée, elle qui est honorée de la présence du corps sacré du Sauveur, l'Arche vivante de la nouvelle Alliance, dont l'ancienne n'était que la figure ? » Cet amour qu'il avait pour l'auguste sacrement de nos autels lui valut sans doute la gloire de confesser, au milieu des tourments, la présence réelle du Sauveur sous les voiles eucharistiques.

Nous devons dire à la louange des deux curés de Gorcum qu'ils furent non-seulement unis comme deux frères, mais encore qu'ils vécurent toujours dans la plus parfaite intelligence avec les Frères-Mineurs. S'il arrive quelquefois des

(OIIReg. VI, H.

dissensions entre le clergé séculier et les religieux, au sujet de leurs droits et privilèges respectifs, il en résulte ordinairement un scandale pour le peuple chrétien ; voulant éviter cela à tout prix, ils n'ont rien eu plus à cœur que de résoudre les doutes et les difficultés qui pouvaient s'élever, dans un esprit de paix et de charité. On peut assurer que de part et d'autre il n'y eut qu'une sainte émulation pour le bien, parce que, connaissant leurs devoirs et se respectant mutuellement, ils contribuèrent tous ensemble à la gloire de Dieu. Liés d'amitié pendant leur vie, ils ne furent point séparés par la mort.

IL — Godefroy Yan Duynen, né à Gorcum en 1502, eut pour père Théodore, homme d'une condition obscure et complètement illettré, et qui cependant a bien mérité de son pays. Dieu choisit souvent les plus faibles instruments potir opérer de grandes choses. Théodore, ému de pitié à la vue d'une foule de malheureux que la société rejetait de son sein, avait, en partie à ses dépens, et pour le reste, au moyen de charitables souscriptions, fait bâtir, en dehors de la ville, une chapelle pour les lépreux sous le vocable de la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu. Un tel père ne pouvait inspirer à son fils que de généreux sentiments.

Après avoir terminé ses études latines, Godefroy fut envoyé à Paris pour se perfectionner dans les arts libéraux et apprendre la langue française. On ne vit jamais un étudiant plus occupé de ses devoirs et plus pieux. Loin de rechercher la foule et les plaisirs bruyants, il menait une

vie très-retirée, sachant bien que le meilleur moyen d'acquérir de la science et de conserver sa vertu était le travail et le recueillement. 11 n'était pas cependant d'une humeur triste et bizarre ; il avait un cercle d'amis qui, comme lui, étaient sincèrement vertueux, et il aimait à se délasser de ses veilles en se livrant avec eux à d'honnêtes distractions. Son assiduité à l'étude et ses heureuses dispositions le mirent bientôt en relief; ses examens furent très-brillants ; il acquit, en un mot, une telle réputation de sagesse et de talent qu'il devint professeur et ensuite recteur (1) de l'Université de Paris.

Simple et modeste au milieu des honneurs, il s'acquittait de sa charge en conscience et avec distinction. Tout en veillant à ce que l'instruction de la jennesse fût soUde et religieuse, il songeait encore plus à sa responsabilité devant Dieu ; c'est pourquoi il priait sans cesse le Seigneur de lui accorder ses grâces et ses lumières. Un de ses oncles qui était prêtre, à Paris, et qui probablement l'avait fait venir dans cette ville, voyant les efforts de Godefroy pour arriver h la perfection chrétienne, l'engagea à embrasser l'état ecclésiastique. Le pieux recteur avait tant d'humilité qu'il ne se croyait pas digne de devenir le ministre de Jésus- Christ. Ce n'est que lorsqu'il eut longtemps réfléchi, consulté son directeur, et sur de pressantes sollicitations qu'il

(1) Autrefois, en France, on donnaitce titre au chef d'une Université ; aujourd'hui on appelle ainsi le chef d'une des académies qui font partie de l'Université Impériale. Il y avait anciennement des universités dans les principales villes; ce sont maintenant des académies qui relèvent toutes de l'Université de France.

consentit enfin à entrer dans les ordres. Il étudia donc la théologie avec plus d'ardeur encore qu'il n'avait cultivé les sciences profanes, et, promu au sacerdoce, il fut nommé à une cure située à la frontière de France, aux confins de la Belgique.

Peu de temps après son ordination, il lui arriva un malheur irréparable, car il éprouva un ébranlement au cerveau qui alléra un peu ses facultés intellectuelles jusqu'à la fin de ses jours. Estius (1) rapporte ce qu'il a appris des parents mêmes de Van Duynen à ce sujet ; il paraîtrait que réfléchissant toujours à l'importance de ses nouvelles fonctions et tremblant de ne pouvoir les remplir dignement, tant il avait une humble opinion de lui-même, il se frappa tellement l'esprit que ses idées en furent parfois obscurcies. Du reste, cette infirmité n'arriva pas au point de l'empêcher de s'acquitter convenablement de sa charge pastorale. Mais ce qui contribua à aggraver son mal; ce fut la calomnie.

A l'époque qui nous occupe, l'empereur d'Allemagne, Charles-Quint, était en guerre avec François I", roi de France. Des envieux, tels qu'il s'en rencontre en tout temps, profitèrent de cette circonstance pour accuser l'oncle de Godefroyqui occupait alors un beau Bénéfice, de découvrir les secrets de la France aux ennemis par des lettres qu'il leur faisait parvenir clandestinement. Sa qualité d'étranger donnant plus de poids à l'accusation, il fut

(1) Hist. Martyr. Gorcom. lib. UI, cap. xxxiv, p. 224.

arrêté et retenu longtemps en prison. Godefroy ressentit bientôt le contre-coup du malheur (pii frappait son parent; lui aussi était étranger, et quelques-uns de ses paroissiens, animés de mauvaises intentions contre lui, le soumirent à de si rudes épreuves qu'il n'était plus en sûreté dans sa maison. Enfin, on découvrit la vérité : l'oncle, qui s'était fait beaucoup d'amis en France, fut reconnu innocent et rendu à la liberté, mais le neveu, dont la maladie avait empiré sous l'influence des tracasseries qu'on lui avait suscitées, se démit de sa cure et s'en retourna à Gorcum pqur y vivre au sein de sa famille.

Quoique toujours souffrant, il pouvait néanmoins réciter son office, dire la sainte Messe tous les jours, et même entendre les confessions. 11 s'est constamment signalé par une grande pureté de mœurs et une grande mortification. Pour subvenir à ses besoins, il avait accepté un petit Bénéfice, dont il remplissait la charge avec zèle et satisfaction, ce Un jour, dit Guillaume Estius (1), que mon frère Roger le servait à l'autel, Godefroy remarqua qu'il avait mal aux yeux, et, sans qu'il l'en priât, il les lui lava avec l'eau des ablutions, et ils furent immédiatement guéris. » Nous parlerons plus loin des miracles qui arrivèrent après sa mort; nous citons ce fait, en passant, comme une preuve de ses mérites devant Dieu pendant qu'il était sur la terre.

Ce saint prêtre, qui avait tant brillé à Paris par sa science et sa vertu, ne recherchait que le silence et le

(1) Hist. Martyr. Gorcom. lib. III, cap. xxxv, p. 226.

recueillement. Il passait presque tout son lemps dans l'église, occupé à prier, ou à quelcju'autre œuvre de piété. Sa joie était au comble quand il voyait des parents donner à leurs enfants une bonne éducation ; il les félicitait, les encourageait et les exhortait fort à leur inculquer de bonne heure la saine doctrine de la religion. Autant il était attaché à la foi catholique, autant il avait en horreur les hérésies. Lors des troubles de 1566, un certain prédicant étant venu aux portes de la ville pour parler au peuple, en plein air, prit pour texte de sa harangue ces mots de l'Evangile : Un semeur s'en alla semer son grain (1). Et comme il énonçait beaucoup de choses étranges et erronées, en voulant expliquer la semence de la semence, et le Verbe du Verbe, G-odefroy, qui était venu là poussé par son zèle pour les intérêts catholiques, s'écria à haute voix : « Cet homme vous trompe, ne le croyez pas, ne l 'écoutez pas. » Les Gueux dirent : « Ce vieux prêtre radote, il faut le chasser. — Non, répondit-il, quoique j'aie une maladie de cerveau, ce n'est pas moi qui radote, mais celui que vous écoutez, il abuse de votre ignorance pour vous tromper. »

Nous le verrons pendant une longue et pénible captivité, demeurer toujours calme et plein de confiance en la divine Providence. Le curé Léonard (2) a lui-même déclaré à plusieurs personnes qui venaient le voir dans la citadelle, que Godefroy Van Duynen, malgré son grand âge et son infir-

(1) Luc, viii, 5.

(2) Hist. Martyr. Gorcom. ut suprà, p. 227.

mité, conservait une parfaite dignité, que rien dans ses actions ou dans ses paroles n'était de nature à faire supposer qu'il ne fût pas en possession de sa raison. Nous sommes d'autant plus heureux de ce témoignage que nous nous intéressons à cet ancien recteur de l'Université de Paris, presque comme à un compatriote, et assurément comme à un saint qui honore notre pays où il fut revêtu du sacerdoce.

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