CHAPITRE VI
Jean d'Osterwyck. — Jean de Keulen. — Adrien Van Beek. Jacques Lacops. — André Wouters.
1. — Jean, né en 1502, à Osterwyck, bourg duBrabant, près de Bois-le-Duc, faisait partie de l'ordre des chanoines réguliers de saint Augustin (1) établi au monastère de
(1) Cette congrégation fut instituée en 1386, par Florentius, disciple de Gérard Groot, le fondateur des Clercs et Frères de la vie commune. La maison-mère de ces chanoines était à Agnctenberg, près de Zwoll, en Hollande, et c'est là que vécut Thomas à Kempis qui a illustre cet Ordre. Pour plus de détails, consulter Delpat : Over de Brœderschafft van Gérard Croie en over dcn Inoloedder Fraterhuiszen. Utrocht, 1830.
iVugge. (Cette maison, comme nous le verrons dans la suite, saccagée par les Gueux, vit s'accomplir, dans ses murs désolés, le drame épouvantable qui termina la vie des saints martyrs.) Envoyé à Gorcum par ses supérieurs, il fut confesseur d'un couvent de religieuses de son ordre ; c'est dans l'exercice de celte charge que le trouva la persécution dont les ravages s'étendn^ent rapidement dans les Pays-Bas.
Il y avait beaucoup à faire dans ce monastère, lorsque Jean en prit la direction. Par suite de négligence et de mauvaise administration, on avait aliéné plusieurs terres qui servaient à la subsistance des chanoinesses, de sorte qu'après avoir été dans l'abondance, elles se trouvaient dans le dénûment. Gomme rien n'arrive sans la permission de la divine Providence, cette perte de biens temporels contribua puissamment à l'avantage spirituel de la communauté. Le travail des mains, la mortification, l'assiduité à la prière, la régularité, qui n'avaient pas toujours été assez en vigueur, refleurirent spus l'influence de ce sage directeur, animé de l'esprit de pauvreté, et désireux de le communiquer aux autres.
Quoique fort avancé en âge et en proie à la dyssenterie, il observait avec exactitude le jeune et l'abstinence. Loin de se plaindre des privations qu'il avait à subir, il était toujours prêt à s'en imposer de volontaires. Ses exhortations aux religieuses se sont fait remarquer par la solidité de la doctrine et la pureté de la morale ; il n'avait en vue que de
les porter à la perfection, c'est pourquoi il ne recherchait ni la pompe ni les ornements du style. Heureux les pauvres! Heureux ceux qui souflrent persécution pour la justice ! Heureux ceux qui ont le cœur pur ! Telles sont les paroles du divin Maître qu'il se plaisait à répéter, à commenter et à insinuer dans leur esprit.
Lorsque la ville de Briellefut surprise et occupée par les Gueux, le couvent des chanoines de saint Augustin, ne fut pas épargné. Les religieux poursuivis et dispersés, la maison livrée au pillage, il ne resta plus que des ruines, là, où quelques heures auparavant, régnaient le calme, l'étude,, le travail, l'amour de Dieu et du prochain. On vint rapporter à Jean qu'un de ses confrères, dans ces entrefaites, avait souffert les plus indignes traitements, parce qu'on n'avait pu le contraindre à crier : Hve les Gueux ; qu'après lui avoir coupé le nez et les oreilles, on les avait attachés aux portes de la ville et de l'église pour effrayer les catholiques et amuser les rebelles, et qu'enfin, au milieu de tous les outrages, on l'avait tué à coups d'escopette.
Sensible aux malheurs de la religion et de la patrie, notre saint fut profondément ému, mais loin de déplorer le sort du martyr, il s'écria : « Plût cà Dieu de^me favoriser d'une telle grâce ! Puissé-je mourir ainsi ! » Et comme une religieuse," nommée Ursule, qui se trouvait là, lui (lit : « Dieu, vous préserve. Révérend Père, de ces
74 LrS MARTYRS DE GORCUlyl
cruels tourments et même de la potence (I), supplice moins grand, mais néanmoins très-ignominieux : — Je ne crains, répondit-il, ni la douleur, ni la honte, ni le mépris du monde, je m'estimerais trop heureux de faire à Dieu le sacrifice de ma vie. » Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés.
II. — Jean, originaire de Keulen et curé de Hornaar, n'était point avec les quinze martyrs dont nous venons de parler, dans la citadelle de Gorcum, au moment delà capitulation de cette place (2) . II appartenait à l'Ordre des Frères- Prêcheurs vulgairement appelés Dominicains, du nom de leur saint fondateur. A cette époquecomme aujourd'hui, un grand nombre de paroisses, dans les Pays-Bas, étaient desservies par des religieux. Envoyé de Cologne par son Provincial pour exercer les fonctions pastorales à Hornaar, il fut autorisé à revêtir le costume des prêtres séculiers. C'est donc à tort qu'on l'a accusé de l'avoir fait de son chef, puisqu'il montrait la permission expresse de ses supérieurs, chaque fois qu'il en était légitimement requis. Homme de science et de dévouement, il combattit avec succès les novateurs, ennemis de la foi catholique ; mais bientôt il devint victime de son zèle.
Pendant que les curés et les religieux de Gorcum étaient prisonniers, il venait souvent dans cette ville, administrer
{\) C'était surtout en \<is. ■pendant, que les Gueux mettaient à mort les prêtres et les religieux.
(2) Estius ne donne aucun renseignement sur la naissance et la vie de ce martyr, jusqu'à l'époque dont il s'agit ici.
les sacrements aux fidèles et principalement le baptême aux petits enfants. Un jour (pi'il s'empressait d'accourir à la demande des parents d'un nouveau-né, il fut pris en route par les Gueux, conduit dans la citadelle et enfermé avec les autres captifs. Les allées et venues que lui occasionnait l'exercice de son ministère de charité, le firent accuser de trahison, mais en réalité, on s'assura de sa personne parce qu'il était prêtre, religieux, et défenseur de l'Eglise romaine. On sait que les enflints de saint Dominique ont été renommés, de tout temps, pour leur attachement à la pureté de la doctrine catholique ; outre le plus profond des penseurs chrétiens, saint Thomas d'Aquin, l'Ordre des Frères-Prêcheurs a produit beaucoup de grands hommes, tels que : Albert-le-Grand, plus fécond même que saint Thomas, Vincent de Beauvais, dont l'érudition universelle étonne les plus savants ; saint Antonin, archevêque de Florence ; saint Vincent Ferrier, Noël Alexandre (1) et tant d'autres (lue nous passons sous silence pour arriver au plus brillant orateur de notre époque, au Père Lacordaire, de l'Académie Française.
in. — Adrien Van Beek, né en 1532, à Hilvarenbeeck, bourgade assez importante du Brabant septentrional, entra, aussitôt que ses études furent terminées, dans l'Ordre des Prémontrés. Ce fut vers l'an 1547 qu'il prononça ses vœux à Middelbourg, en Zélande. D'une modestie touchante,
(1) Giov. Micli., Pio File degll uomini illuslri delV ordine di San Domenico. Bolognii, 1620.
d'un caractère doux et pacifique, il a su se faire aimer de toutes les personnes qui ont vécu en rapport avec lui. Après un séjour de vingt-cinq ans dans son couvent où il s'exerça à la pratique du saint ministère, en évangélisant les campagnes environnantes, il fut désigné par son supérieur, immédiatement après la fête de Pâques de l'an 1572, pour aller desservir la paroisse de Munster, située à l'embouchure de la Meuse et dans le voisinage de la Haye. Il devait remplacer un religieux de son ordre, nommé aussi Adrien, qui venait de mourir, laissant vacante la charge pastorale.
En l'envoyant dans cette localité infestée par l'hérésie, on ne lui dissimula pas combien le fardeau qu'on lui imposait était pesant, mais, rempli de l'esprit de Dieu, Adrien ne songe qu'à obéir et il part sans même s'inquiéter des choses les plus nécessaires à ses besoins. Les disciples de , saint Norbert se sont toujours distingués par leur amour de la pauvreté. Le Prévôt du monastère, sur la recommandation de Nicolas de Castro, évêque de Middelbourget abbé, fut chargé de remettre au nouveau pasteur, l'argent et les objets qui lui étaient indispensables.
Notre saint religieux s'embarque donc pour la Hollande, mais bientôt une tempête survient, la mer mugit, le vent ballotte, au gré des vagues, le frêle navire, un naufrage est imminent. H encourage les autres passagers, car toujours prêt à paraître devant le souverain Juge, il ne craint rien pour lui-même, et puis il se met en prières.
Dieu qui le réservait à d'autres épreuves, fit succéder le calme à l'orage et il arriva sain et sauf au milieu de son troupeau. Les habitants de Munster eurent à peine le temps de connaître et d'apprécier Adrien ; ils le virent bien combattre les hérétiques par des instructions solides et pathétiques, secourir de tout son pouvoir les malheureux, donner, en un mot, l'exemple de toutes les vertus, mais au bout de quelques mois, il disparut pour toujours.
Dans la nuit du 6 au 7 juillet, les Gueux de mer, pirates qui désolaient les côtes des Pays-Bas, firent tout-à-coup irruption à Munster et se saisirent du curé, du vicaire et du père de ce dernier, pour les emmener en captivité, h Brielle. En passant par le village de Heidam qui dépendait de la paroisse de Munster, les brigands offrirent à quelques pêcheurs de leur remettre les prisonniers, moyennant le prix d'une barrique de cervoise, espèce de bière en usage dans le pays. Mais, comme nous l'avons dit, le venin de l'hérésie avait tout infecté ; et il ne se trouva personne, parmi ces brebis infidèles, qui voulût faire le moindre sacrifice pour délivrer de la mort les bons pasteurs dont le dévouement était sans bornes. Les Juifs autrefois, donnèrent trente deniers pour se rendre maîtres de la personne adorable du Sauveur, les barbares dont nous parlons, refusèrent à peu près la même somme pour sauver la vie à trois hommes de bien. Etrange rapprochement! étrange opposition ! Moyennant cet argent, Jésus-Christ fut mis à mort ; faute de quehiues pièces de monnaie, deux
de ses ministres conduits en prison n'en sortirent que pour marctier au supplice.
IV. — Jacques Lacops, né en 1541, h Audenarde, dans la Flandre orientale, se fit remarquer de bonne heure par la subtilité de son esprit, et il brilla, dans la suite, par ses connaissances littéraires et scientifiques. Il parlait plusieurs langues, se rendait agréable à tous par ses manières aimables, et chacun, en l'écoutant, se sentait saisi d'admiration, tant on découvrait en lui de grâce et de talent. C'est avec ces heureuses dispositions qu'il entra dans l'ordre des Prémontrés où il fut accueilli comme un sujet d'élite. En effet, tout prévenait en sa faveur : sa jeunesse, sa bonne humeur, sa figure distinguée, son air prévenant, lui gagnèrent, en peu de temps, l'affection de tous les religieux. On lui donnait, par amitié, le nom de Jacobelle, c'est-à-dire, petit Jacques. Pourquoi, faut-il, hélas ! que Dous soyons forcé d'ajouter une ombre à ce tableau 't Le cœur humain est un abîme que Dieu seul peut sonder.
Les Pays-Bas, en 1566, furent en proie à des désordres qui rappellent le souvenir des anciens iconoclastes (1). Sous prétexte de bannir du christianisme, toute idolâtrie, les protestants s'acharnèrent à détruire les crucifix et les images de la sainte Vierge et des saints, pour mettre à
(1) Briseurs d'images, hérétiques qui prirent naissance au v« siècle, et qui soulevèrent des guerres terribles, surtout en Orient. Consulter à ce sujet : Y Histoire erclcs. de Fleury, tom. VII, VIII et IX ; et la controverse des images des empereurs de Byzance ; dissertation historico-critique, par Marx (Trêves, 1839.)
leur place les portraits de Luther et de Mélanchton, ou même, comm^; cela s'est surtout pratiqué en Angleterre, des figures de lions et de dragons. Jacques Lacops se laissa séduire par les discours des héréti(iues à ce sujet ; il voulut même entraîner dans sa révolte contre l'enseignement de l'Eglise catholique d'autres memhres de son couvent, et, poussé par son orgueil, il se mit au nombre des prédicants, pour qui il composa un libelle diffamatoire intitulé : Défloration de la légende dorée. Mais avant de poursuivre notre récit, voyons quelle est la doctrine orthodoxe touchant les saintes images.
Le concile de Trente s'exprime ainsi : « Les fidèles auront dans leurs églises des images du Christ, de la bienheureuse Vierge et des autres saints ; ils les conserveront et leur accorderont l'honneur et le respect qui leur sont dûs ; non pas qu'on puisse croire qu'il y ait dans ces images quelque divinité, en vertu de laquelle on les vénérerait, on leur adresserait sa prière, on leur accorderait sa confiance , comme il arrivait autrefois chez les païens, qui plaçaient leur espoir dans leurs idoles ; mais parce que l'honneur qu'on leur témoigne remonte au modèle qu'elles représentent. Nous adorons le Christ, nous honorons les saints, que les images représentent, en les baisant, en nous découvrant, en nous agenouillant devant elles (1). » Tous les catholiques tant soit peu instruits savent que lorsque nous donnons aux saintes images des marques de
(1) Sess. XXV, de Invoc. Sanct.
respect et de vénération, ce n'est point la matière dont elles sont faites, comme l'or, l'argent, la pierre, le plâtre, le bois, la toile ou le papier que nous honorons, mais que notre hommage s'adresse à ce qui est réprésenté par l'objet que nous avons sous les yeux.
Comment donc un homme éclairé, tel que Lacops s'estil laissé entraîner à combattre un culte si rationnel?... Il est permis d'abord de se demander s'il ne s'est pas aveuglé volontairement, et si désireux d'acquérir une vaine renommée il n'a pas fait taire la voix de sa conscience. Quoiqu'il en soit, nous nous réjouirons de son retour à la vérité, et nous croirons à la sincérité de son repentir, en le voyant pleurer ses égarements et confesser la foi de l'Eglise romaine au milieu des plus cruelles souffrances.
Quelques mois s'étant écoulés, un rayon de la grâce divine descendit dans l'âme du prêtre infidèle ; il fut ému, comme saint Pierre sous le regard Je Jésus, et accablé sous le poids de sa douleur, il versa des larmes abondantes. Le prince des Apôtres, pour expier son reniement, s'attacha à donner les preuves d'un dévouement sans bornes à son divin Maître, et dès le jour de la Pentecôte, il ne craignit plus d'affronter la colère des Juifs. Il fldlait aussi un grand courage au pauvre moine repentant, pour retourner dans son couvent et se présenter au milieu de ses frères qu'il avait tant scandalisés. Mais rien ne l'arrête : il foule aux pieds la honte et le respect humain et il arrive en
disant comme l'enfant prodigue : fai péché contre le ciel et contre vous (1).
Accueilli par ses supérieurs avec celte bonté paternelle qui pardonne et console, il abjura, en présence de tous les religieux, toute erreur, toute hérésie, toute impiété, et . demanda lui-même les moyens de satisfaire à la justice de Dieu, pour son péciié. Il commença par jeter au feu le livre qu'il avait eu le malheur de composer, puis, vivant dans le recueillement, il s'adonna à la prière, à la mortification et à l'obéissance la plus parfaite, de sorte qu'après avoir été une pierre d'achoppement, il devint un sujet d'édification.
Il voulut aussi, à l'exemple de saint Paul, racheter par des œuvres de zèle le temps qu'il avait passé à persécuter l'Eglise. S'appliquant donc à l'étude, il composa plusieurs livres pour réfuter les hérétiques et travailla, de tout son pouvoir, à détruire les funestes impressions qu'il avait pu causer par la publication d'un écrit dangereux. Le comte van Lummen, persécuteur féroce, dont il sera plus tard question, lui rappelant un jour publiquement sa désertion de son couvent, il lui répondit : « Je ne nie point ma faute, je la déplore amèrement, et je déteste l'erreur où je suis tombé ; mais je suis maintenant fermement résolu à persévérer dans la bonne voie, moyennant la grâce de Dieu, malgré tous les périls et les tourments qui pourraient me menacer. y>
(,i) Luc, XV, 18.
Jacques Lacops avait un frère honoré aussi du sacerdoce, qui se faisait remarquer par sa piété et son attachement à l'Eglise romaine, et qui contribua, sans doute, par ses prières, à le retirer de son égarement. Ce bon prêtre était curé de Munster et avait auprès de lui son père et sa mère dont il prenait soin avec un amour vraiment filial. Et comme il ne pouvait suffire seul aux nombreuses occupations de sa charge, il demanda un aide. Les supérieurs de Jacques en étant informés, résolurent de le lui envoyer, jugeant bien qu'après sa chute, il ne pouvait que se raffermir dans la vérité et la vertu, sous l'influence de la direction et des exemples d'un frère animé de l'esprit de Dieu.
Peu de temps après, le digne pasteur étant venu à mourir, il eut pour successeur Adrien Van Beek, de l'ordre des Prémontrés (1). Nous avons vu plus haut qu'à peine entré en fonctions, le nouveau curé fut pris par les Gueux et emmené en captivité. Jacques Lacops qui avait conservé, auprès de lui, sa qualité de vicaire, partagea son sort. Nous sommes heureux d'avoir pu rappeler au souvenir, le langage que le nouveau converti tenait, peu de temps auparavant, au comte van Lummen. Son retour à la vérité fut sincère ; il confessa au milieu des tourments la foi
(1) Quoique Estius n'ait donné ici au fri're de Jacques Lacops que le titre de curé de Munster, il y a tout lieu de croire qu'il appartenait aussi à l'ordre des Prémontrés, puisqu'il a été dit précédemment, par le même historien, 'que Adrien Van Beek succéda à un religieux qui avait été élevé dans le même couvent que lui.
catholique qu'il avait un instant abandonnée ; enfin, on peut dire de ces deux moines dont nous venons d'esquisser la vie : Quils ont lavé leurs blanches étoles dans le sang de V agneau (1).
Y. — André Wouters, curé de Heinort, dans le district de Dordrecht, fut comme les deux précédents, pris dans sa maison par les Gueux et conduit à Brielle où il fut retenu prisonnier avec ceux qui étaient venus deGorcum. 11 est impossible de ne pas admirer la bonté de Dieu et son infinie miséricorde quand on considère ce que l'histoire nous apprend de ce pasteur. Aridré, raconte Estius d'après ce qu'il a entendu (2), n'aurait pas toujours mené une vie irréprochable et même il aurait été un sujet de scandale par ses mœurs relâchées. Mais ayant conservé la foi au fond de son cœur, malgré sa légèreté, il est devenu entre les mains de la Providence un vase d'élection. Celui qui scrute les cœurs et les reins pourrait seul nous rendre compte de ce miracle. Adorons ses desseins cachés et rendons lui grâces d'avoir mis à la place des désirs charnels, le feu sacré de son amour. Nous pouvons néanmoins essayer de nous faire une idée de l'action de Dieu sur le cœur humain, par ce qui suit :
« Voyez-vous, dit Bourdaloue, la conduite de la grâce dans la conversion d'Augustin ? ce fonds de conscience
(1) Apocal. vu, U.
(2) Cum enim ut accepimus, etc. etc. Hist. Martyr. Gorcom. lib. III, cap. xl, p. 234.
qui était reste en lui, et que le péché même n'avait pu détruire, fut le fonds de toutes les miséricordes que Dieu voulait exercer sur lui : le trouble de cette conscience criminelle, mais, malgré son péché, conforme à la loi, fut la dernière grâce, mais en même temps la plus efficace et la plus invincible de toutes les grâces que Dieu s'était réservées pour fléchir et amollir la dureté de ce cœur impénitent. Pensée consolante pour un pécheur intérieurement agité, et livré aux remords de sa conscience. Tandis que ma conscience me fait souffrir cette gêne cruelle, mais salutaire ; tandis qu'elle me reproche mon péché, Dieu ne m'a pas encore abandonné, sa grâce agit encore sur moi : il y a encore pour moi de l'espérance ; mon salut est entre mes mains, et les miséricordes du Seigneur enfin ne sont pas encore épuisées : ces remords dont je suis combattu m'en sont une preuve et une conviction sensible, puisque Dieu me marque par là la voie que je dois suivre pour retourner à lui. Et en effet, avec une conscience droite, quelque éloigné de Dieu que l'on puisse être, on revient de tout(l). »
Les exemples de conversion malheureusement trop rares parmi les grands pécheurs, le sont bien plus encore chez les prêtres, qui ont abusé de grâces plus abondantes. Il faut donc penser que si les commencements de la vie sacerdotale de Woutcrs laissèrent beaucoup à désirer, il éprouva ensuite ce que le grand orateur, nous dépeint si
(1) Sermon pour le 3" dira, de l'A vent, sw la fausse conscience.
bien au sujet de saint Augustin. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fut entièrement transformé sous l'impression de la grâce divine, et que fidèle à y correspondre, il scella de son sang son attachement à Jésus-Christ et à sa sainte Eglise.
Ici se termine l'aperçu que nous nous sommes efforcé de donner de la vie des bienheureux martyrs des Pays-Bas ; nous ne les perdrons pas de vue dans la suite de notre récit. Nous n'avons pu admirer encore que des vertus privées et la conduite de la Providence à l'égard des élus ; il nous reste une grande carrière à parcourir. Nous allons retrouver ces hommes que nous connaissons maintenants dans une situation qui attristera souvent notre cœur, mais qui manifestera hautement l'héroïsme et la force invincible que Dieu communique à ceux qui combattent pour lui.
Avant d'assister à la prise de la citadelle de Gorcum, rappelons-nous ces paroles de Frayssinous : « Mourir pour sa religion plutôt que d'y renoncer, lors même qu'en y renonçant on peut ne pas mourir, c'est là le vrai caractère du martyre. Ainsi on vous propose l'apostasie ou la mort, le choix vous est donné ; librement vous préférez la mort, vous êtes martyr ; et voilà qu'elle était la condition du très-grand nombre des martyrs chrétiens (1). » Et voilà aussi, pouvons-nous ajouter, quelle était la condition
(1) Défense du Chrislianisnie, 3= édition, in-ia, tome II, p. 260.
de ceux dont nous allons retracer les combats et le triomphe.
Nous avons à considérer non un seul martyr, mais dixneuf, qui, animés du même esprit de foi, ont soutenu le parti de la vérité avec la môme constance. Si leur pays, leur naissance et leur éducation n'ont pas été les mêmes, leurs sentiments n'ont point différé, quand il s'est agi de confesser la foi de Jésus-GIirist, et voilà pourquoi ils ont remporté une même couronne de gloire. A ceux qui se demanderaient avec inquiétude pourquoi Dieu expose ainsi ses fidèles serviteurs à de si cruels supplices, nous répondrons ce que disait Bossuet au sujet des quatre premiers siècles de l'Eglise, quand il se faisait la même question.
ft Quand je considère tant de sortes de cruautés qu'on a exercées sur les chrétiens, pendant quatre cents ans, avec une fureur implacable, je médite souvent en moi-même pour quelle cause il a plu à Dieu, qui pouvait choisir des moyens plus doux, qu'il en ait coûté tant de sang pour établir son Eglise. En effet si nous consultons la faiblesse humaine, il est malaisé de comprendre comment il a pu se résoudre à ce qu'on lui immolât tant de martyrs, lui qui avait rejeté dans sa nouvelle alliance les sacrifices sanglants ; et après avoir épargné le sang des taureaux et des boucs, il y a sujet de s'étonner qu'il se soit plu, durant tant de siècles, à voir verser celui des hommes, et encore celui de ses serviteurs, par tant d'étranges supplices. Et toutefois, chrétiens, tel a été le conseil de sa Providence ;
et je ne crains point de vous assurer que c'est un conseil (le miséricorde. Dieu ne se plaît pas dans le sang, mais il se plait dans le spectacle de la patience. Dieu n'aime pas la cruauté, mais il aime une vertu éprouvée ; et s'il la fait passer par un examen laborieux, c'est qu'il a le pouvoir de la récompenser selon ses mérites (1). ^^
L'exemple des martyrs est pour nous un puissant encouragement. Si personne ne vient aujourd'hui nous demander notre sang pour la défense de la foi, sachons au moins souffrir quelque chose pour Jésus-Christ, et si nous ne sommes pas appelés à mourir pour lui, vivons d'une manière digne de lui, quoiqu'il nous en coûte.
(1) Panégyrique de saint Victor, exorde.
deuxlieme: i»arxie.
LE COUVENT DES FRÉRES-MINEDRS, l'ARRIVÉE DES REBELLES