‹ Les martyrs de l'honneur [microforme]Chapitre 6 sur 15 · SR R · texte numérisé non relu

SR R

— Etes-vous donc réellement dépourvu de tout sentiment de justice et de convenance? s'ecria le vieillard, stupéfait d'une audace si extraordinaire. Ne savez-vous pas que je puis vous traduire devant les tribunaux et vous faire chàtier ?

— L'homme qui à lui-même des choses graves

à cacher ne traduit personne devant les tribunaux, riposta Hugo.

Ces paroles firent frémir M. von Oberheim, et il jeta sur le jeune homme un regard perçant qui semblait vouloir fouiller jusqu'au fond de son âme.

— Voyez-vous bien, monsieur ? vous me poussez à vous manquer de politessee, dit Hugo. Ne me demandez pas de vous expliquer ma conduite. Dans peu de jours vous en connaîtrez parfaitement le mobile. Laissez-moi partir, je m'en irai par où je suis venu.

I voulut s'éloigner en effet. Mais M. von Oberheim lui barra le passage en disant :

— Cela ne finira pas ainsi ! Je veux savoir ce que vous êtes venu faire chez moi. Ida est venue auprès de vous, Qu'avez-vous à faire avec elle ? Parlez, je vous l’ordonne. Que lui avez-vous dit ?

… Ma mère vous l'apprendra, monsieur.

— Ni votre mère ni vous n'avez à vous miler

des affaires de ma famille, Vous parlerez sur-lechamp ! ‘

— Et si je ne veux pas ?

— Ah ! je vous en prie, s'écria le vieillard en tremblant, ne me poussez pas à bout, obéissez! Je suis vicux, mais j'ai encore assez de force Pour vous écraser sous mes pieds. Ne me contraignez pas à la violence,

Le jeune homme eut-il peur ou fut-il pris de pitié pour l'agitation du vieillard ? Toujours est-il qu'il parut prendre la résolution d'être moins raide dans sa resistance.

— Calmez-vous, monsieur von Oberheim ; si vous l'exigez absolument, je parlerai ; mais ce que j'ai à vous apprendre ne peut vous être que désagréable.

— C’est égal. Pourquoi avez-vous pénétré traitreusement dans ce parc ? Qu'avez-vous dit à Ida ?

— Eh bien, monsieur, vous allez l'apprendre, répondit Hugo. Je sais depuis longtemps que Mile Ida est profundément malheureuse, que vous la tenez ici séquestrée, séparée du monde, comme dans une prison, que vous la torturez, et que si Dieu ne lui suscite pas un libérateur, la pauvre créature AOurra victime de votre ty-

rannie. Je connais les raisons de votre cruauté, mais il ne convient Pas que je vous en parle maintenant...

— Les raisons ? vous en connaissez les raisons ? rugit M. von Oberheim, dont le visage se couvrit d'une pâleur mortelle. Ces raisons... que

vous croyez connaître, je veux, je dois les savoir,

— L'avarice, la cupidité aveuglent l'homme et le rendent insensible, dit Hugo,

— Ah ! ah! la cupidité ! s'écria le vieillard avec un rire joyeux ; oui, oui, la cupidité ! c'est vrai, la cupidité !

Et, se calmant aussitôt, il demanda :

— Et, maïntenant, qu'avez-vous dit à Ida ?

— Je lui ai dit que je l'aime et que je veux devenir son époux, c'est-à-dire, monsieur, son libérateur ; car la loi donne au mari le droit et le devoir de défendre sa femme contre l'injustice, fât-elle commise par un père.

La stupéfaction du vieillard était extrime, 1] ne pouvait en croire ses oreilles et paraissait éprouver plus de terreur que de colère.

— Et elle, Ida, que vous a-t-elle tépondu ? demanda-t-il.

Hugo se tut, hésita

-— Parlez, vous aime-t-elle ?

— Elle ne l'a pas dit : mais j'en suis c nvaincu, et cela me suffit,

— Un mariage entre vous & Ida ! s'écria M.

von Oberheim. Cela est aussi impossible que de prendre le soleil avee la main. Et quand mime le roi, quand le monde entier le voudraient, quand je le voudrais moi-même, encore serait-ce impossible, Otez cette idée folle de votre es-

prit, jeune homme, sinon vous vous préparez la plus pénible, la plus amère désillusion.

— Oui, monsieur, je sais que vous vous y opposerez de toutes vos forces, dit Hugo ; mais Vous avez tort, soyez-en sûr, Ma mère est tn's riche. La dot qu'elle exigerait ne serait pas considérable : vous pourriez garder tout le reste. Comment pouvez-vous être aussi impitoyable, monsieur, pour cette Pauvre innocente demoiselle ? Quelle vie mène-t-elle ici ? Est-ce mtme une vie ? À son âge, belle et sensible comme elle est, languir dans une prison ! ne voir personne ! ct s'étioler dans une obscure solitude, faute d'espace et de liberté ! Allons, monsieur,

soyez généreux, je vous honorerai, je vous aimeraï comme un bienfaiteur, Acceptez-moi pour fils, et je m'efforcerai d’embellir votre vieillesse.

— Impossible ! impossible ! Une loi inexorable a décidé pour jamais du sort d'Ida ; personne ne peut devenir son époux, soupira M!

von Oberheim, profondément ému par les paroles du jeune homme,

Tout à coup l'expre-sion sévère du vieillard fit place à un sourire amical.

Hugo, prévoyant une réponse favorable, poussa un cri de joie ; mais il eut bientôt l'explication de ce changement subit. A l'extrémité du chemin où ils étaient avait paru un domestique qui venait appeler son maître,

M. von Oberheim fit un sighe pour dire an Valet qu'il avait compris et qu'il allait venir tout, de suite, Le valet s'arrèta,

— Si M. Hugo van Giersteen désire se retirer, dit le vicillard d'un ton souriant ct avec un salut plein de courtoisie, j'aurai l'honneur de l'ac- Compagner jusqu'à Ja porte du parc,

I marcha en avant, suivi du jeune homme abasourdi, ct lui dit chemin faisant :

— De beaux arbres, n'est-ce pas, monsieur van Giersteen ? C’est dommage qu'ils se fassent si vieux ; leur couronne commence à se dépouiller,

La Campagne de madame votre mère est aussi très vaste, jele sais. Mais on n'y voit pas d'arbres séculaires tels que ceux-ci, Cependant les tilleuls de votre avenue sont très beaux.

Ils étaient arrivés à l'endroit où le’ domestique s'était arrêté, 11 dit quelques mots à son maître touchant le travail auquel on était occupé.

— C'est bien, Jean, répondit M. von Oberheim. J'y vais. Allez jusqu'au pavillon là-bas sur la hauteur. Je crois que j'y ai oublié un livre.

Le valet s'éloigna, et M. von Oberheim vscorta son jeune Compagnon, toujours avec le même politesse, jusqu’à Ja porte de sortie,

Là, Hugo s’enhardit à Jui demander :

— Eh bien, monsieur, puis-je espérer ?

— Espérer, jeune fou ! grommela le viciilard,

dans les yeux duquel se ralluma une étincelle de colère.

— Vous refusez ? balbutia Hugo.

— Je n'ai pas besoin de refuser. Rien au monde ne peut rendre possible la réalisation de vos vœux insensés,

— C'est votre dernier mot, monsieur ? Eh bien, pour délivrer Ida de vos mains, j'essayerai de vous prouver que l'amour peut réaliser ce qui vous semble impossible,

En ce moment, Hugo était près de la porte.

Le vicillard lui saisit les mains et les serra avec tant de force, qu'il lui fit craquer tous les os.

— Mon dernier mot, impudent jouvenceau ?

grommela-t-il d'une voix sourde et rauque.

Ecoutez bien, je vais vous le dire. Si vous osez encorc mettre un pied, un seul, vous m’entendez bien, dans l'enceinte d’Ouden-Steen, je vous brûle la cervelle !

— Vous me brûler la cervelle ?

— Comme à un voleur de nuit, comme à un chien enragé... Ne l’oubliez pas, pour l'amour de votre mère, car je suis cruel et impitoyable. Adiey !

Cette fois, les yeux enflammés et la terrible menace firent sans doute quelque impression sur l'esprit du jeune homme, malgré son état d’exaltation, car il fit un pas en arrière, traversa le pont ct s'éloigne en côtoyant le fossé.

Le vieillard le suivit un instant des yeux, puis traversa lentement une des allées du parc, et bientôt, arrivé dans un endroit solitaire, il se laissa tomber sur un banc.

Demeuré un instant immobile et, silencieux, il dit enfin en levant les yeux au ciel :

— O Dieu ! de quelle croix écrasante avezvous chargé mes épaules ! Etre l'impitoyable oppresseur de ma fille et de sa pauvre enfant, le gcôlier de leur prison ! Voir couler leurs larmes, les voir languir pendant des années, et assister, froid et insensible en apparence, au spectacle de leurs douleurs ! En être réduit à menacer de mort, comme si j'étais un bourreau ou un tyran sanguinaire, un jeune homme bon, aimable, désintéressé, généreux, dont l'âme est aussi pure que le cristal ! Combien ils sont tristes et désolés, les jours de ces misérables que Île sort a jetés hors de la société ! Pas de consolation possible pour eux. L’isolement, Ie rcpos, la retraite, voilà le bouclier sous lequel ils s’efforcent d'éviter le coup qui les menacæ à toute heure ! Ah ‘ pas de fin, pas d'espoir, pas d’avenir; cela doit durer ainsi jusqu’à ce que notre fatal secret soit enseveli avec nous dans la tombe ! Scigneur, Seigneur, ayez pitié de nous ! Donnez-nous la force de supporter patiemment l’amertume de notre sort !

11 se couvrit le visage de ses mains pour cacher les larmes qui s’échappaicnt de ses yeux.

Le même jour, au moment précis où Hugo avait vu de loin la jeune fille dans le pavillon rustique, une femme était assise dans une salle du château d'Ouden-Steen, absorbée depuis longtemps dans de profondes réflexions.

La pièce où elle se trouvait était richement meublée dans le goût moderne : mais les murs étaient tendus, peut-être depuis des siècles, de cuir frappé et doré. Au fond, au-dessus d’un prie-Dieu, un grand crucifix d’ébène avec un Christ en ivoire était suspendu à la muraille. Ces objets et la lumière douteuse qui pénétrait par les deux fenêtres à demi voilées donnaient à l'appartement la sombre et triste apparence d’une cellule expiatoire.

La personne qui avait coutume d'y prier et qui peut-être y passait sa vio devait être, sans nul doute, la dame assise en ce moment auprès du prie-Dieu, dont les Yeux pensifs étaient comme perdus dans l’espace. C'était la fille du vieux M. von Oberheim, la veuve que les villageois saluaient, le dimanche, près de l’église, du nom de Mme von Weiler.

Elle était vêtue de noir, comme une personne qui porte le deuil d’un proche parent. Sa taille droite et la régularité de ses traits permettaient,

de supposer qu'elle avait été très belle dans sa jeunesse. Mais aujourd'hui sa figure était pâle et flétrie. Les larmes semblaient avoir tracé leur sillon dans les rides de ses joues ; et lorsqu'on la considéreit avec attention, on ne pouvait lire dans ses yeux fatigués et sur son visage amaïgri que les mots: souffrance, résignation, désespoir.

On lui aurait donné uaran‘e-cinq ans, bien qu'elle n’en eût que trente-six, tant les chagrins Vavaient vicillie avant l'âge.

Un triste sourire annonça que ses pensées avaient pris une forme plus précise, et elle se

d't à elle-même en soupirant profondément :

— Déjà dix-huit ans ! C'était le 15 août, comme aujourd’hui... Que j'étais heureuse alors ! La vie me souriait comme un paradis plein de roses éternelles. Dieu m'avait donné tout ce qu’une femme peut désirer ici-bas : noblesse, fortune, beauté... Ah ! je le vois encore : il était debout à côté de moi, plein de joie et d'enthousiasme : sa main tremblait dans la m'enne... et lorsque nous nous jurâmes l’un à l’autre aue bientôt l'hymen scellerait à jamais notre amour, mon cœur battait si fort que, pour re pas m’é- Vanouir, je fus obligée de m'appuyer sur son bras, tant j'étais heureuse et fière ! Nous étions entourés de nos Parents, de nos amis, de personnes de haute naissance, qui nous félicitaient et se réjouissaient avec nous d'une alliance que

le ciel même semblait avoir préparée. Hélas ! qui de nous aurait pu penser que ce jour de bonheur pèserait sur moi et sur tous ceux qui me sont chers, comme une malédiction ? que nous en serions écrasés comme sous la pierre d’un tombeau ? Déplorable aveuglement du bonheur, qui nous ravit pour un moment le sentiment de la réalité !.… Ah! Dieu juste, pour cet instant de faiblesse, votre arrêt pèserait-il sur moi et sur les miens jusqu’à la fin de nos jours ? N'y a-t-il done plus d'espoir ? Non, n'est-ce pas ? Votre sainte volonté a gravé la loi de l'honneur dans la conscience humaine, et rendu cette loi aussi forte et aussi inexorable que la fatal'té même. Que me reste-t-il, à moi, pauvre et faible créature, sinon de courber la tête et de pleurer ?

En effet, quelques larmes roulèrent sur ses joues, et elle demeura un instant immobile.

Alors ses pensées prirent un autre Cours. Elle plongea ta main dans le fichu qui se croisait sur sa poitrine et en tira un bijou suspendu à son cou par une chaine d'or. Elle l'ouvrit, et ses yeux enflammés se fixèrent sur un portrait. La miniature devait être assurément l'œuvre d'un artiste renommé, car, malgré ses petites dimensions et son extrème finesse, elle avait toutes les apparences de la vie.

— Son portrait ! le présent des fiançailles, dit-elle. Image sur laquelle, dans l'égarement de

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