‹ Les martyrs de l'honneur [microforme]Chapitre 7 sur 15 · ST · texte numérisé non relu

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ma joie, j'ai pressé mes lèvres comme si je buvais à la source même du bonheur... Oui, le voilà bien tel qu'il était : noble, beau, imposant, avec le plaisir de vivre qui rayonnait dans ses beaux yeux noirs, et l'éclat de la jeunesse sur son mâle visage... Et maintenant ? est-il aussi vieilli que moi ? Le chagrin a-t-il effacé les fratches couleurs de ses joues et tracé autour de ses lèvres des rides prématurées ?.. Dix-huit ans déjà ! 11 est marié, ila sans doute des cnfants.. des enfants qui le rendent heureux ! C'était son devoir d'oublier la pauvre Hortense.…. Pourquoi Pleuré-je maintenant ? Insensée que je suis ? N'est-ce PAS assez que son cœur ait été cruellement déchiré Par cette séparation ? Doisje souhaiter qu’il souffre, sans espoir ct sans consolation, ainsi que moi? Quelles racines profondes l'égoisme ictte dans notre âme ‘… Peut-être, depuis longtemps, Dieu l'a-t-il rappelé à lui ? Infortante que je suis ! 11 m’est défendu même de savoir s'il existe encore !

Elle couvrit <a figure de ses mains et suivit, silencieusement Je cours de ses pénibles réflexions, Puis elle reprit au bout d'un instant :

Lui, déloyal ot perfile ! Ah ! cette affreuse pensée me perce le Cœur comme un poignard.

Mais cela est-il possible ? Mon père a reçu une

blessure qui saigne encore comme au premier jour. La douleur, la haine le rendent injuste ! Quof ! ce cour noble ut fidèle, qui m'aimait plus

que la vie, se serait laissé séduire par l’appât d’un mariage plus riche ? La passion politique aurait étouffé l'amour ? C'est de son plein gré qu'il aurait accepté la main de la comtesse de Hascot ?.. Mensonge, calomnie !

: Elle se leva tout émue, s’approcha d'une armoire et en tira un riche écrin de forme carrée comme un coffret. Puis elle retourna à son fauteuil, où elle s’assit, posa l’écrin sur ses genoux, l'ouvrit et y prit une feuille de papier toute chiffonnée,

Elle la regarda longtemps, avec un doux sourire, et enfin elle murmura à demi-voix, comme si elle continuait la lecture d’une lettre :

ét Vous comprenez, ma chère Hortense, combien, je suis abattu, et comme mon cœur est doublement déchiré par mon propre malheur et par la pensée de votre tristesse. Ah ! je ne vois que votre image, je n’entends que votre voix, je ne pense qu’à vous, à vous seule, I] ya une chose, chère Hortense, que je croyais devoir vous taire. Mais pourquoi ? votre foi dans ma fidélité n'est-elle pas sans bornes ? Eh bien, cette chose, je vais vous la dire. Ce n’est pas assez qu'on m'assiège de toutes parts pour m'exciter contre vous ct contre votre père, on veut encore m'inspirer de la sympathie pour une certaine comtesse de Hascot qui donne ici le ton à la cour. Mais, fût-elle encore cent fois plus riche et plus belle, jamais je n'éprouverai pour

cette femme frivole et coquette autre chose que de l'aversion et du mépris. Chère Hortense, un cœur que vous remplissez tout entier jusque

dans ses plus intimes profondeurs est fermé pour

toutes les autres femmes. Soyez sans crainte, ct attendez avec patience, avec certitude, le jour trois fois heureux qui nous réunira pour toujours. Ce jour viendra, il doit venir. Quoi qu’on tente et quoi qu'on fasse, si vous persistez à me juger digne de votre amour, rien au monde ne peut m'empêcher de devenir votre époux. Si je devais renoncer à cette union qui fut si longtemps notre rêve, je prendrais la vie en horreur ct en dégoût. Plus de paix, plus de bonheur pour moi sur cette terre, si ce n'est auprès de ma’ bonne et chère Hortense. Ne vous désolez donc pas de notre séparation ; elle ne sera pas de longue durée. Le temps ne tardera pas à calmer les haïnes ardentes allumées par la revolution belge. Mon père redevicndra juste et généreux, comme il l'a toujours été... Et alors. alors je vole à Bruxelles, triomphant et plein d’orguéil,

Pour conduire à l’autel la fiancée que j'adore !

C'est ainsi que les choses se passeront. Des événements imprévus peuvent bien retarder notre” bonheur ; mais me faire perdre, avec votre main, tout espoir en ce monde ? O ma bonne, ma chère Hortense, ie préférerais recevoir à l'instant le

coup de mort ! ”’ 2

Mme von Wciler, sans quitter la lettre des Yeux, se dit à elle-même :

— Lui, parjure ! Lui, un trompeur, un hypocrite !.… Mais a-t-il tenu sa parole ? Une autre femme n’a-t-elle pas reçu ses serments et sa main ?

Et, sous le coup de cette pénible pensée, elle rouvrit l’écrin d'une main frémissante et en tira une seconde feuille de papier, usée et tachée en plusieurs endroits, comme si elle avait été plu: d’une fois mouillée de larmes.

Elle lut d'une voix altérée par l'émotion :

‘* Hortense, ma toujours chère Hortense, malheur, malheur sur moi ! Plaignez-moi, mais ne m'accusez pas. Je suis malheureux, désespéré, anéanti. Puisso Dieu m’accorder la grâce de mourir avant que le sacrifice ne s'accomplisse!.. Comment vous apprendrai-je la fatale nouvelle saus vous briser le cœur ? Elle est cruelle, affreuse, inouïc. Hortense, je deviens l'époux de la comtesse de Hascot ! Ah ! ne maudissez pas votre malheureux ami ! Je le dois, je le dois : mon père me haïrait ct me repousscrait ; mon oncle me déshériterait ; le roi le voulait. Et, moi, malgré tant d’obsessions, fou d’épouvante ct de désespoir, je résistais, je criais bien haut que j'aimais mieux mourir, Hortense, que de vous être infidèle. Hélas ! il y a des choses effrayantes sous lesquelles il faut courber la tête! Ma mère se jeta à mes pieds, qu’elle arrosait de

RS tn

ses larmes, elle embrassa mes genoux, elle me supplia à main jointes, et, comme je restais inébranlable, — elle me menaça de sa ‘‘ malédiction ””, — et je sentais que, dans son égarement, elle allait accomplir sa menace ! Déjà sa main frémissante se levait sur moi... Mon sang se glaça dans mes veines. Maudit par ma mère !… Pour détourner de mon front ce signe de réprobation, ,'ai prononcé le oui fatal ! Je suis le fiancé de la comtessse de Hascot. Tout le monde me félicite, mes parents se réjouissent, le roi me promet sa faveur ; mais, je pleure, je soupire, j'appelle la mort, afin qu'elle me laisse emporter dans la tombe votre pur et fidèle amour. M'écoutera-t-elle ? Je ne le crois pas. C‘’en est fait, ma pauvre amie. Le malheur sera mon partage. J'’épuiserai jusqu’au fond le calice d’amertume... Ah ! cette comtesse de Hascot, pourquoi Dieu l’a-t-il fait naître ? Je la hais, je l’exècre, son nom seul m'inspire de l’aversion, et c’est elle que je vais. que je vais. Ah! les larmes obscurcissent mes yeux, mes sens se troublent, la force de lumière dans -notre sombre nuit !.… Le devoir commande: étouffons la dernière espérance et, si nous le pouvons, la dernière étincelle dans notre cœur saignant... ” Elle laissa tomber la lettre sur ses genoux pour essuyer les larmes qui ruisselaient sur ses joues. En même temps, elle prononçait des paroles entrecoupées où respireit une pitié profon-

de pour l'infortune de son ami. Elle frémissait en songeant à ce qu'il avait dû souffrir en enchaînant sa vie à celle d'une femme détestée. Mais qui pouvait savoir ?. Peut-être que cette femme l'avait aimé et S'était montrée bonne pour Jui ? Et alors, Dicu merci ! sa vie n'avait pas été aussi malheureure qu'il le craignait…

Cette idée adoucit un peu la douleur de la dame, et elle se sentit une sorte de consolation mélancolique.

© : : , Êes larmes avaient cessé de couler lorsqu'elle

entendit tout à coup une voix qui criait du bas de l’escal'er :

— Mère, mère, où donc êtes-vous ?

Mme von Wciler, subitement tirée de sa rèverie, s'empressa de serrer soigneusement ses larmes, cacha le portrait dans «a poitrine, et, comme elle entendit qu'on montait l'escalier, elle essaya de rendre le calme à son visage ct le sourire à ses lèvres.

Une jeune fille fit irruption dans la chambre et s’écria avec agitation, en regardant autour d'elle d’un air étonné :

— Mère, où donc est restée Mme van Gier-:

steen ? Je la cherche en vain, je ne la trouve nulle part. Est-elle déjà partie ? Non, n'est-ce bas ? O mon Dieu, que je suis contente, que je suis donc contente !

— Je ne comprends pas, mon enfant, dit la,

veuve. Mme van Giersteen devait donc venir ici ?

— Mais oui, mère, elle était ici : sans cela, comment M. Hugo, son fils, serait-il venu m'appeler dans le parc ?

— Maintenant je ne te comprends plus du tout. Ilugo van Giersteen a tte aupris de toi dans le par, ? répondit Mme von Weiler avec une sorte de frayeur.

— Oui, mère, et nous avons mime causé longtemps ensemble. On voudrait entendre de si jolies choses pendant toute sa vie.

— Mais, pour l'amour du ciel, Ida, dis-moi donc de quoi il t'a parlé ?

La jeune fille entoura de ses bras le cou de sa mère, et repondit en l’embrassant tendrement :

— Mon grand-pire ne doit pas le savoir, car il sé reméttrait à gronder et à me faire peur. Mais à vous, mère, qui m'aimez tant et qui êtes si bonne pour moi, à vous, je diraitout, Ah!

c'est si beau ! beau comme le ciel mime.

— Eh bien, Ida, j'écoute.

La jeune fille se pencha sur l'épaule de #2 mè, re comme pour lui dire quelque chose à l'oreille. Mais elle cria tout haut avec l'accent d'une joie sans bornes,

— Mère, mêre, il m'aime !

— Malheureuse enfant ! I] aurait osé ?..

— Malheureuse ? Oh ! non, non,

Sa.MIrC vü

venir pour me demander en mariage : je vais être sa fiancée !

Madame von Weiler recula de quelques pas.

Elle était pâle et tremblait d'angoisse.

— Sa mère va venir ici ? balbutia-t-elle, De l'amour ? un mariage ? Dieu miséricordieux, venez à notre aide !

Mais la jeune fille, se méprenant sans doute sur la nature de l'émotion de sa mère, lui sauta au cou de nouveau, et reprit à mots précipités:

— Non, non, chère mère, soyez bonne : vous ne savez pas tout encore. Ecoutez et jugez comme tout cela est séduisant pour vous autant que pour moi. Nous allons demeurer loin d'ici, à Bruxelles, Join de cet affreux vieux chàteau. Nous irons dans le monde quand cela nous plaira ; nous suivrons les soirées, les concerts ; nous verrons la meilleure société de la capitale ; nous serons vêtues comme des princesses. Hugo nous aimera toujours et ne pensera qu'à notre bonheur ; car, voyez-vous, chère mère, il veut que vous ne nous quittiez jamais: nous devons toujours demeurer ensemble, toujours !.. Ah ! voilà que vous recommencez à

pleurer, mère ! Et moi qui croyais que vous auriez rendu grâce au ciel de notre délivrance !

Mme von Weiler s'était laissé tomber sur un s'ège ; les larmes coulaient en effot sur ses joues ; elle était si profondément émue, soit par

la compassion, soit par l'inquiétude, qu'elle demeura muette quelques instants,

- Mais quel mal ai-je donc fait, mire, reprit tristement la jeune fille, pour que vous vous affligiez ainsi ? M. Jiugo van Cicrstcen n'est-il pas de bonne maison ? Mme van Giersteen n'est-elle pas riche ? Ne m'avez vi pas dit plus d'une fois que Huyo est un jeune homme aimable et bien élevé, et que la bonté de son âme brille dans ses wrands veux noirs ? Et maintenant qu'il nous offre, avec sa main, l'amour, la délivrance, la liberte et le bonheur voilà que vous pleurez ? Y a-t-il donc un secret un arrêt mystérieux qui nous a condamnés ; user éternellement notre vie dans cette solitude désolée ? Non, n'est-ce pas, ma mère chérie, ce la n’est pas ? C’est mon grand-père seul qui ic veut ainsi; et, vous aussi, vous avez peur de lui, et vous courbez humblement la tîte sous sa tyrannie ? Mais Hugo, qui connait les lois, assure que grand-père n'a pas le pouvoir d'empicher notre mariage : c’est vous seule qui en êtes la maîtresse.

— Tais-toi, malheureuse venfini, tais-toi, gémit la veuve en levant le. bras , iu me déchires le cœur ; tes paroles sont insensrea, Ton grandpère est la bonté même !

— Alors, pourquoi tremblez-vous devant jui, ma mère ? pourquoi le son de sa voix me fa::-ii frissonner ?.. Tenez, mère, peut-être avez-vor ;

Sie

raison ; parfois, en effet, mon grand père est généreux et bon. Excusez la hardiesse de mon langage... Tenez, je vous embrasse tendrement !

Vous recevrez Mme van Giersteen avec amitié, et vous lui accorderez ce qu'elle vous demandera, n'est-ce pas, ma chère mère ?

Le visage de la veuve devint tris sévère, et sa voix prit un accent ferme et décidé, comme si elle allait effectivement prononcer un arrtt.

— Ida, dit-elle, écoute avec attention ce que je vais te dire ; cela te rendra peut-être malheureuse pour quelque temps, mais ce n’en est pas moins une verité inexorable. Ne pense ja ais à l'amour ; ce sentiment doit te rester étranger, car il ne peut être pour toi qu’un calice d’amertume, de chagrin, de honte et de désespoir; oui, oui, car l'amour sans le mariage est un sentiment coupable que Dieu punit sans pitié, et le mariage, vois-tu, mon enfant, t’est interdit à jamais ; et non seulement il t’est interdit, mais complètement, absolument impossible. Hugo fût-il le plus parfait des hommes, le plus noble, le plus riche, le meilleur, un Hu entre lui ct toi demeurerait encore une impossibilité dont aucune puissance humaine ne pourrait triompher... Tu pleures, Ida ? Ah ! je le comprends. N'est-ce pas qu’il est pénible de devoir renoncer au plus doux espoir de sa vie ? Mais, ma chère enfant, épargne-moi autant que possible le spectacle de tes larmes ! Ta pauvre mère a déjà

bien assez de peines à porter sans fléchir le poids de ses propres douleurs !

La jeune fille, se révoltant contre la cruauté de cet arrêt, découvrit son visage, qu'eHe avait caché dans ses mains, et murmura avec un dépit mal dissimulé :

— Oui, ma mère, je sais bien ce que c’est :

vous n’osez parler autrement parce que vous avez peur de grand-père. Je suivrai le conseil de Hugo ; je ne veux plus être tyranniséte ainsi ie ne mourrai pas dans cette prison !

— Je t'en conjure, mon enfant, tais-toi : tu ne sais pas ce que tu dis, soupira la veuve.

— Ainsi, ma mère, je ne pourrai jamais me marier ? jamais ?

— C'est impossible, Ida.

— Impossible ? Pourquoi ?

— Ah! j'entends ton grand-pire au bas de l'escalier ! s'écria la veuve avec une expression où la joie s’alliait à l'anxiété. Ne parle plus de cette terrible affaire, ma chère Ida ; n'en dis rien à ton grand-père. (Cela exciterait sa colère et le rendrait malade : je lui parlerai petit à

petit avec précaution de.

Maïs, avant que Mme von Weiler eût achevé sa phrase, la jeune fille s'était enfuie hors de la chambre et on l'entendit monter rapidement l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur.

Immédiatement après, M. von Oberheim parut sur le seuii de la porte.

me —

— Ida, a-t-elle été ici ? demanda:t-il d’un air sombre.

— Voilà qu’elle monte à l'instant, répondit tranquillement la veuve.

— Et vous a-t-elle dit que le jeune M. van Giersteen a pénétré dans le parc, et lui a parlé de choses qui sont cffrayantes pour nous ?

— Oui, mon père, elle m'a tout dit.

— Vous paraïissez calme ? Vous ne tremblez pas, Marie ? Ne prévoyez-vous pas quelle honte, quels malheurs nous menacent ?

— J'espère que ce nuage passera, mon père.

— Oui ? Et, au lieu de punir sévèrement votre fille, vous avez encore pleuré, par compsssion, par faiblesse !

— La pauvre enfant est innocente, mon père...

— Innocente ! Ah ! vous appelez cela innocente ? Une fille de dix-huit ans qui, à l'apparition soudaine d’un jeune homme, loin de prendre la fuite avec indignation, avec épouvante, écoute ses déclarations d'amour, et lui dit ou du moins lui laisse croire qu'elle l'aime,

— Mon père, il s'est montré plein de respect. 11 lui a parlé de mariage...

— De mariage, malheureuse ! s'écria le vieillard dont les veux lançaient des éclairs : de mariage ! Mais où sont donc vos esprits ? Avezvous donc oublié que nous vivons ici sous un faux nom ? que nous devons, sous peine d’une honte éternelle, cacher à tout le monde qui nous

eme eee

sommes ? Peut-on se marier sous un faux nom?

— Je ne l’ouliie pas, mon père, répondit la veuve. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour convaincre Ida que l'accomplissement d'un pareil vœu est absolument impossible pour elle.

— Et elle a abandonné tout espoir ?

— 11 faudra bien qu'elle l’abandonne.

— Ah ! toujours, toujours cette fatale faiblesse ! gronda le vicillard en frappant du pied avec colère. Non, Marie, cela ne peut pas durer ainsi. Votre manque de courage nous entraîne infailliblement vers l’abîme que rous avons réussi à éviter depuis dix-huit ans. Eh bien, moi “ni suis un homme, j'aurai de la force pour + Ida est dans l’âge où la voix de la natu-

+ + rte les jeunes gens à rechercher la compaaie … : Jeurs semblables. Si nous n’étouffons pp... :. pitoyablement en celle ces aspirations

“euses, elle deviendra la cause de notre #, car et du sien. Ce n’est pas après avoir

t sacr'fié pendant vingt années que j'irai là- ‘lement détruire le fruit de nos souffrances. Îda doit se résigner à courber le front sous la fatalité ; sinon, j'emploicrai la force pour éteindre dans son cœur jusqu'à la dernière lueur d’espérance.…..

— Oh! mon père, mon père, un peu de pitié du moins pour ma pauvre enfant ! s'écria la veuve en tendant vers lui ses mains suppliantes. Nous sommes tous courbés

Pas de pitié !

Sous une loi de fer qui doit nous dominer fatale-

ment jusqu’à la fin de notre vie. Ida obéira

SPmme nous à cette Joi, Elle y obéira plus que

Rous-mêmes ! A partir d'anjourd’hui, elle ne mettra plus les Pieds dans le Parc ; elle restera dans sa chambre... Et, si je la Surprends encore hors de la, maison, malheur à elle !

La veuve ne sut Pas maîtriser plus lon l'angoisse de son Cœur de mère :

larmes et en sanglots,

Cette explosion de douleur Parut calmer Je COHrroux du vieillard, 1} Contempla un instant sa fille en silence, aPprocha un siège, lui prit la main ct reprit d’un ton plus doux :

— Allons, Marie, ne pleurez Pas si amèrement.: nous sommes malheureux, profondément.

heureux mais vous savez bien.

— Enfermée dans sa chambre, dans un cachot!

gémit-elle. Elle n’est done Pas encore assez pri-

Sonnière ? O mon enfant, ma Pauvre enfant !

— Oui, certes, Pauvre enfant, répéta M. von Oberheim. Si Je sacrifice de ma Vie pouvait, améliorer son sort, je la sacrificrais à l'instant, et j'en remercierais le ciel. Vous le Savez, n’estce pas ?.. Soyez done raisonnable, Marie. Ré. sistez à votre amour maternel :

gtemps elle éclata en

mal-

ne faites pas d’inutiles efforts Pour vous débarrasser de votre croix. Depuis dix-huit ans et plus, ?

ous errons Par le monde, cherchant les €

ndroits Jos plus iso- Chaaue fois

lés Pour y cacher natye existence,

que la curiosité des hommes est venue nous inquiéter, chaque fois que nous avons été menacés du danger de faire des connaissances, nous avons fui vers des contrées lointaines ; et c'est vous-même, Marie, qui vous êtes montrée le plus soucieuse d'échapper aux regards indiscrets. Et cependant, Ida n'était alors qu'une enfant sans malice. Pendant notre dernier séjour dans les montagnes du Portugal, où nous pouvions vivre tout à fait tranquilles, le mal du pays vous rendit souffrante. Vous aviez besoin de respirer l'air natal de la Belgique. Si je vous ai opposé si longtemps de lu résistance, c'est que je voyais qu'Ida allait bientôt devenir jeune fille, et qu'elle aurait peur de l'isolement. Ida ne connaissait pas la langue portugaise ; j'avais veillé à dessein à ce qu’elle n’en apprit pas un seul mot, Cette ignorance écartait le danger. Mais com: bien ne devait-il pas en être autrement en Belgique, où Ida allait entendre sa langue maternelle de la bouche de tout le monde ? Ah ! ce que je craignais est arrivé ! Les nuages s’amoncellent sur notre-tête ; si nous manquons de clairvoyance ou de courage, l'orage éclate, et nous som: mes perdus pour toujours, et Ida avec nous. Al lons, Marie, résignez-vous, ce n’est qu’une goutte de plus dans le calice d’amertume de notre vie,

— Ida enfermée, prisonniire comme une criminelle ! Et ne plus pouvoir sortir sous le ciel

bleu ! Soupira la veuve, dont les larmes avaient Presque cessé de couler.

— Il le faut, Marie; il ne peut pas en être autrerient, du moins Jusqu'à ce que ce danger soit passé.

— Quel sort ! C’est affreux de voir Passer ainsi sa jeunesse dans l'esclavage, sans consolations, sans aucun plaisir, ct sans aucune des joies du cœur. Et clle est innocente comme l'a- &neaü qui vient de naître.

— Vos sens s’égarent, Marie, dit le vicillard, avec un accent de reproche. Suis-je donc coupable, moi ? Ai-je jamais oublié mes devoirs envers Dieu ou envers la société ? Et n'ai-je pas souffert ? Ma vie ne se passe-t-elle pas sans re- Pos et sans plaisir ? J’etais le rejeton d’une grande famille, riche, honoré, estimé ; ma place était près du trône royal ! une noble ambition brûlait dans mon Cœur ; j'étais destiné à occuper de hautes fonctions dans le gouvernement de mon pays... Et maintenant ? Maintenant, je suis un homme qui a peur des regards curieux, et qui ne demande, comme faveur suprême, que de rester ignoré comme s'il n'avait jamais existé.

M'en suis-je plaint ? Si l'inquiétude: toujours en éveil, si le sentiment de mon ‘“ honneur ”’ compromis ne me tourmentaient pas sans cesse, Vous rappellerais-je jamais ce que j'ai perdu? Et vous, ma pauvre Marie, votre existence n'est-elle pas une perpétuelle torture ? Votre

" Fu ñ

jeunesse ne s'est-elle pas écoulée dans les larmes ? Comprimez donc Votre pitié maternelle.

Laissez Ida porter sa Part du sort inexorable qui pèse sur nous tous. Voudriez-vous risquer, après tant de sacrifices, de voir le nom de notre noble race déshonoré Par votre faiblesse de mère ? Pourriez-vous Supporter l'idée que le blason de nos ancêtres serait terni par votre propre faute ?

— Oh ! non, mon père, non ! s'écria la veuve en frémissant:; d'épouvante.

— Plutôt mourir, n'est-ce pas, Marie ?

— Oui, mon père, piutôt la mort !

— C’est bien ; votre soumission nécessaire calme un peu ma crainte d’un danger immédiat. Ecoutez ce que j'ai résolu : ce Hugo van Gier- Steen est un jeune homme courageux et enthousiaste ; il aime Passionnément et sincèrement Ida, j'en suis convaincu, et son amour s'accroît encore à l'idée qu'Ida est opprimée et maltraitée.

Son cœur chevaleresque lui fait considérer sa délivrance comme une tâche héroïque et gloricuse, Ïl m'a menacé de tenter l'impossible Pour la soustraire à Ma puissance. Nous devons donc être sur nos gardes, et il dépend de nous de faire en sorte que cette menace reste vaine. A cet effet, il est, indispensable que Hugo ct Ida ne puissent plus se voir ni de Join ni de près. J'ai décidé que nous irions à la messe chaque

dimanche à un autre village, et je ne dirai d’avance à personne, — pas même à Marie, — quel village je choisirai. Hugo a dit que sa mère viendra vous park: Je viens de donner les ordres les plus sév'.cs à tous nos gens : à dater d'aujourd'hui, ous n'y sommes plus pour personne. JÎda ne sortira plus de sa chambre, ct ses fenêtres seront masquées en dehors jusqu'à une hauteur suffisante,

— Ah ! mon père, cela ne se peut pas, répondit la veuve en soupirant. Ida deviendrait malade, sans lumière et sans air. Ayez pitié d'elle. Laissez-la se promener dans le parc, ne fût-ce qu’une couple d’heures chaque jour.

— Impossible, Marie, dans le parc il y a le pavillon, d'où l’on peut voir la campagne, et où l’on peut être aperçu de loin par les passants La vue de la personne aimée, un simple signe ne suffisent-ils pas pour donner de l'aliment à un amour qui n’a besoin que d’une étincelle pour s’enflammer ?.

— Alors, dans le jardin du moins, mon père ; la pauvre enfant desséchera si elle ne peut plus voir ses fleurs.

— Eh bien, essayons, ma fille, dit M. von Oberheim en cédant malgré lui. Pour vous satisfaire, j'y consens. Cela m'obligera à déployer une plus grande vigilance. Qu’Ida se promène donc dans le jardin : mais si je la surprends dans le parc une seule fois, alors point

de grâce : je l’enferme dans sa chambre, et je mets la clef dans ma poche. Allons, ma fille, soyez forte et courageuse, vous aussi. Faites descendre Ida,

— Ciel, voulez-vous la punir, mon père ? Ah!

ne la traitez pas trop durement '!]

— Je veux lui faire comprendre son devoir et la convaincre de la nécessité d'obéir,

— Vous la menaccrez ?

— Oui, cela est nécessaire.

— Malheureuse enfant ! souffrir et trembler, voilà toute sa vie.

— Mais, Marie, souhaitez-vous que cet amour se développe, grandisse ct fasse naître des aven. tures qui nous rendraient l'objet de la curiosité publique ? Voulez-vous êt re contrainte de

fuir encore votre pays natal ?

— Dieu ! un pareil malheur pourrait.il

nous atteindre ?

— Si cette crainte vous fait trembler,

hiurie, ayez une volonté ferme.

Au lieu de défendre Ida contre moi, aidez-moi plutôt contre elle. Oui, oui, je dois lui inspirer de nique moyen de faire de esprit.

la crainte, C'est l'ul'impression sur son

— Mais, mon père, si elle

se soumet volontairement ?

— Alors, je ne serai pas sévère, Marie

; au contraire... Maintenant, tenez-vous bien,

Il alla jusqu’au pied de l'escalier et cria d’une voix forte :

— Ida, descends !

Quelques instants après, on entendit ouvrir doucement une porte, et un pas lent descendre l'escalier.

Ida parut ; elle regarda son grand-père sans rien dire, mais d'un air si hardi que le vicillard en fut stupéfait.

— Ida, lui dit sa mère inquiète, sois raisonnable. Ce que ton grand-père veut te dire est la vérité pure, et tout ce qu'il fait est pour ton bonheur.

La jeune fille, qui, dans son isolement, avait peut-être résolu de suivre le conseil de Hugo, demeura silencieuse. Mais le vieillard fixa sur elle un regard s° pénétrant et si menaçant à la fois, que sa hardiesse fit place à la crainte, et qu’elle se mit à trembler visiblement.

— Ida, dit alors M. von Obcrheim, celui qui a l'intention de remplir son devoir n’a pas besoin de trembler. M. van Gicrsteen s’est glissé comme un traitre dans notre demeure, et il a cu l’imprudence de te parler de choses qu’une fille honnûte ne doit pas entendre de la bouche d'un homme.

-— Mais, grand-père, vous vous trompez, murmura la jeune fille ; il m'a dit que sa mère viendrait me demander cn mariage pour lui. Est-ce mal, cela ?

— Un mariage, malheureuse enfant ! exclama le vieillard. Ta mère te l’a déjà dit, un mariage pour toi et et demeure impossible.

-- Ne suis-je donc pas une femme comme les autres ? Le mariage serait-il une impossiblité pour moi seule ? Pourquoi ? Dites au moins pourquoi ? ù

— Tais-toi ! s'écria M. von Oberheim pour éluder cette question dangereuse. Tu es une enfant désobéissante, Que peut-il résulter pour toi de ce vain amour ? Rien autre chose que la honte, le déshonneur et an éternel chagrin. Promets-moi de ne plus penser à Hugo, et surtout de ne plus jamais chercher à le voir.

— Je ne puis pas vous promettre cela, je mentirais, répliqua la jeune fille avec fermeté.

— Ida, Ida, supplia la veuve, soumets-toi à cette nécessité que tu ne peux éviter. Sois obéissante par amour pour moi ! ;

— Mais, mère, puis-je contraindre mon cœur à ‘se taire ? Et si je rencontre Hugo près de l'église, où si je l'aperçois du pavillon ?

— Tu ne le verras plus, ni près de l'église” ni ailleurs, dit M. von Oberheim. A partir de « moment, l'accès du parc t'est interdit. Tu pourras te promener dans le jardin, sous le ciel ouvert ; mais si tu remets les pieds dans le pare, je t'enferme dans ta chambre, et tu n’en descendras plus, même à l'heure des repas. Ne résiste pas plus longtemps à mes ordres, fille valon-

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de

taire, ou je te Prouverai que tu luttes en vain contre ton devoir et contre ma volonté de fer! Si tu revois encore Hugo, Pour toujours,

Ida se mit à pleurer.

tu seras malheureuse

— Dis que tu obéiras, mon enfant, murmura la vetve à son oreille. Grand-père deviendra bon et indulgent pour toi.

— Mais si Hugo venait à escalader le mur, et si je l’apercevais malgré

moi ? sanglota la jeune fille.

L'expression du visage de M. von Oberhem devint terrible ; il saisit la jeune fille par le poignet, et murmura d'une Voix furieuse :

— Ah ! tu oses encore espérer ! Eh bien, écoute et retiens bien mes Paroles. Dès à présent je Porterai constamment sur moi un pistolet chargé. Je Surveillerai, j'espionnerai, je ne te perdrai par un instant des yeux... Et si j'aperçois Hugo sur lé mur Où à un autre endroit où tu Dourrais le voir toi-même, je lui envoie une balle dans la tête, et je le tue.

— Grâce ! grâce ! gémit la jeune fille en tombant à genoux. Oh ! grand-papa, ne Pas, Car ce serait me tuer moi-même, rais du même coup.

le tuez Je mour-

:— Eh bien, sa vie est dans tes mains, Vois ce que tu dois faire. :

11 sortit en acheyant ces mots.

. Ida vola dans les bras de sa mère en poussant

un cri de détresse. La veuve, frémissant d'angoisse et de pitié, serra la Pauvre fille contre son cœur.

Quatre ou cinq jours s'taient écoulés, et les habitants d'Ouden-Steen n'avaient plus rien appris touchant le jeune Hugo van Giersteen. Ida, quoique toujours triste, semblait s’tre résignée à son sort.

Ce jour-là, après avoir prié une partie de la matinée devant son crucifix, la veuve se disait avec un certain apaisement que cet orage mena- Sant s'était dissipé sans nouveaux chagrins. Ce qui l’avait inquiétée le plus, c’est la pensée qi si Hugo n'avait Pas renoncé à ses projets, ils eussent peut-être été forcés de quitter la Belgique et de reprendre leurs lointains voyages. Ce danger, croyait-elle, était, pour le moment, écarté par la fermeté de son père. Il avait sans doute assez effrayé le jeune homme pour lui ôter l'envie de nouvelles tentatives.

Ida descendit pendant que sa mère faisait ces réflexions. Elle l’embrassa tendrement, avança une chaise, et dit d’une voix émue :

-- Mère, le cœur me bat aujourd’hui d’une facon singulière, mes sens sont troublés ; j'ai eu cette nuit un rêve bien étrange.

— Tu auras sans doute dormi dans une fausse position,

— Je n’en sais rien, mère, mais ce que j'ai vu m'a si profondément émue que j'en suis encore toute tremblante.

— Eh bien, dis-moi ce que tu as rêvé de si effrayant.

— Cela n’est pas effrayant, ma mère, mais bizarre et surprenant. J'ai rêvé que mon père était encore en vice; je l'ai vu ; il m’a serrée dans ses bras çt m’a appelée sa fille chérie. Son tendre baïser me brûle encore le front. Vous semblez effrayée, mère ? Ah ! ce n’était qu’un rève, un beau rêve !

La veuve, pâle de surprise, avait écouté le récit de sa fille sans rien dire. Elle murmura avec une indifférence mal ‘ouée :

— Qu'est-ce qu'un rêve, mon enfant ? Une vaine illusion des sens. Tu sais bien que. ton

père est mort lorsque tu n'avais pas encore un an.

— Certainement, mère. J'avais pleuré, un peu pleuré, et je m'étais endormie avec l’idée que, si mon père avait vécu, il n’aurait pas, comme grand-papa, repoussé M. van Giersteen.

Vers le matin, toujours dans mon rêve, je me vis dans le parc. Hugo avait escaladé le mur et s’avançaïit vers moi. Il paraissait triomphant, et me criait de loin qu’il venait me chercher pour me conduire à l'autel. Mais alors je

vois accourir mon grand-père, armé d’un couteau qui brillait dans sa main. Je pensai mourir de peur, et je criai au seccurs., Alors commença une lutto affreuse, Mon grand-père terrassa Hugo, ct il allait Je percer de son couteau.. Mais tout à coup surgit à côté de lui un monsieur, un bel homme, qui lui arracha le couteau des mains, le mit en fuite d’un seul regard de ses yeux noirs. Ce monsieur me pressa sur son cœur, me nomma son enfant, et, mettant ma main dans celle de Hugo, me dit : ‘ Ida, ma chère Ida, plus de chagrin désormais : Hu- £0 est ton fiancé ! ”” Je m'’éveillai en sursaut, et, lorsque je reconnus que ce n’était qu’un rêve, des larmes de regret jaillirent de mes yeux.

11 y eut un moment de silence. Mme von Weiler paraissait troublée et secouait la tête d’un air pensif.

— Singulier rêve, n'est-ce Pas, ma mère ? demanda la jeune fille.

— Ida. répondit la veuve, {u n'agis pas bien. Qu'est ue ton rêve, sinon la représentation de tes propres pensées, produite par le souvenir de ce qui s'est passé la semaine dernière, Ne nous avais-tu pas promis de te soumettre à ton

sort et de faire tous tes efforts pour oublier Hugo ?

— J'essaye, ma chère mère. Puisqu’il est absolument impossible que je devienne la fiancée

de Hugo, je souhaite de ne plus penser à lui ; mais cela n’est pas si facile. Petit à petit.

— Va, tu es une brave fille, dit Mme von Weiler en l’embrassant avec attendrissement. Va te Promener un peu au jardin pour prendre le grand air;ilfait un très beau temps aujourd’hui. ;

— Ma mère, je vous en prie, laissez-moi d'abord revoir le portrait de feu mon père !

La veuve secoua la tête en signe de refus.

— Ah ! grand-père n’en saura rien. Un seul coup d'œil.

La veuve lui remit le bijou. Ida l'ouvrit.

— Oui ! oui ! mon rêve ne m’a pas trompée !

s'écria-t-elle, seulement il paraissait plus âgé, ct son visage était pâle ; mais, lorsqu'il arracha le couteau des mains de grand-père, ses yeux noirs lançaiïent des flammes. Mon père était bien beau, n'est-ce pas, ma mère ?

— Oui, oui, mais rends-moi le portrait, et promène-toi dans le jardin. Pas du côté du parc, entends-tu !

Ida baisa le bijou, le rendit à sa mère, et sortit en disant :

— Non, mère, je resterai près de mes ileurs…. Et, si j'ai envie de m'asseoir, grand-père a fait placer un bane à l'ombre, près de la remice.

La veuve l'écouta un instant s'éloigner, puis elle dit en soupirant, les yeux baissés :

ET ie

*— Pauvre enfant ! elle rêve que son père vit encore ! [J'où lui viennent de Pareilles idées ?

Et elle se mit à sé Promener de long en large, en se parlant à elle-même, jusqu’à ce qu'elle fût troublée inopinément dans ses réflexions par l'arrivée de M. von Oberheim.

Le vicillard avait l'air inquiet et irrite,

— Qu'est-il arrivé, mon père ? demanda la veuve. Vous paraissez avoir du chagrin.

— Ah ! nous ne jouirons donc jamais d'un moment de tranquillité ? dit-il en soupirant, Nous nous bercions de l'espoir que Hugo van Giersteen aurait renoncé à toute tentative de réaliser ses vœux. C'est le contraire qui est vrai: il met tout € œuvre pour exécuter ses Menaces ; et’ Dieu sait quelles affreuses persécutions nous avons à redouter de lui ! Je suis extrêmement malheureux.

— Vous m'effrayez, mon père ! Que fait donc Hugo ?

— Ce matin J'avais envoyé Jean, notre domestique, au Reigerspoel, Pour chercher quelques ouvriers, Chemin faisant, Jean a rencontré Hu- #0 ; et savez-vous ce que cet audacieux jouvenceau a osé lui Proposer ? 1] lui a offert mille .

— Qu’ést-ce que cela ve stupéfaite.

— Jean n’est Pas seulement Je plus fidèle de

fos serviteurs ; c’est aussi un homme intelligent. Ila feint d’être tenté par les propositions du jeune homme, il l’a fait parler, et il a appris quelles sont ses intentions. Hugo voulait, avec son aide, enlever votre Ida...

— Enlever mon enfant, Ô ciel ! s’ecria Mme von Weiler.

— Inouï, insensé, n'est-ce pas ? Vous n'avez pas à redouter qu’une pareille entreprise puisse réussir. Ce n’est pas le plus grave. D’après ce qu'il a dit, il voudrait conduire Ida auprès d’un de ses oncles qui habite un château du côté de Courtrai. 11 invoquerait le secours de la justice, m’accuserait de séquestration arbitraire, ct me ferait condamner. Ce sont ses propres paroles.

— Paroles vaines ! dit la veuve dont les yeux s’illuminèrent d'un rayon de joie. Ne suis-je pas maîtresse de ma fille ? et tous nos domestiques n’attesteront-ils pas ma tendresse et vos bons soins ? Ida elle-même ne proclumerait-elle pas que pour rien au monde elle ne voudrait être séparée de sa mère ?

— Oui, oui, murmura M. von Oberheim, ve n’est pas là qu'est réellement le danger, Marie! Me voir condamner, moi ! Mais il serait ridicule de supposer la possibilité d’une pareille ‘:hose. Seulement, si la ‘ustice se présentait ici pour faire une enquête, si l’on prétendait nous interroger, la première formalité à laquelle vn

hous obligerait, ce serait de décliner nos vérita. bles noms, notre lieu de naissance et notre qua. lité. Pouvons-nous satisfaire à ces exigences, Marie, sans faire Connaître au monde entier ca que nous avons tenu caché depuis vingt ans au prix de notre bonheur ? Et déclarer de faux noms à la justice, signer de ces faux noms nos dépositions, est un délit que la loi punit de la prison. Hélas ! de toutes parts la honte et le déshonneur nous menacent,

Mme von Weiler avait écouté cette communication sans rien dire ; la situation lui Paraissait si dangereuse qu’elle ne :: ouvait pas la force, comme elle en avait l'habit:de, de combattre les terreurs de son père.

— Je ne vois qu’un moyen, Marie, continua M. von Oberheim, c’est, de faire immédiatemeiit nos préparatifs et de quitter la Belgique.

Ces paroles, qui arrachèrent à la veuve un cri d'angoisse, la rappelèrent violemment au sentiment de la réalité. Elle représenta d’abord à son père que les menaces de Hugo ne seraient probablement suivis d’aucun effet, 1] était naturel que le jeune homme, déçu dans son amour et dans ses espérances, formât pendant plusieurs jours mille vains projets inspirés par le désespoir ; mais cette excitation ne tarderait pas à se calmer,

Dans tous les Cas, On pouvait attendre engore Un peu sans prendre une résolution extrême, Si

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