Voyez Abélard j par Charles de Réinusat, tome I, p
tont une discussion publique, qui n'eût pas manqué de tourner à Thonneur de ce maître aussi consommé dans la dialectique et dans l-art de la parole que versé dans la science des Ecritures. Aussi, lorsque^ le dernier jour du concile étant arrivé, dans une conférence préparatoire, Tévêque de Chartres, Geoffroy de Lèves, demanda qu'Abélard fût appelé devant l'assemblée pour y répondre librement aux accusations portées contre lui, et qu'il invoqua cette parole de Nicodème voulant sauver Jésus-Christ : -« Est-ce que notre loi condamne un homme, s'il n'a pas été ouï auparavant et sans qu'on sache ce qu'il a fait? » cet avis fut-il accueilli par des murmures. On écouta plus volontiers celui qu'ouvrit ensuite le même évéque de renvoyer l'affaire à une autre réunion, et, en attendant, de faire reconduire Abélard à Saint-Denis par son abbé, qui était présent ; mais ceux qui avaient poussé l'archevêque de Reims à convoquer cette assemblée persuadèrent à celui-ci qu'il serait ignominieux pour lui que la cause fût renvoyée à un autre tribunal, et qu'il était à craindre que l'accusé n'échappât ainsi à toute condamnation. Ils craignaient en effet que, si l'affaire se traitait hors de leur diocèse, leur ennemi n'échappât à leur haine. Il fut donc décidé qu' Abélard serait immédiatement jugé, et qu'il serait jugé, c'est-àdire condamné, sans être entendu. Il fut appelé devant le concile pour s'y voir ainsi condamner sans
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examen et sans discussion ; on le força de jeter de sa propre main son livre dans les flammes.
Pendant que ce livre brûlait au milieu du silence de rassemblée et que tout semblait fini, Abélard recouvra un moment l'espoir de se défendre. Quelqu'un ayant dit à demi-voix qu'il y avait lu quelque part que Dieu le Père était seul tout-puissant, le légat, qui avait entendu ces paroles, lui répondit, avec un grand étonnement, qu'une telle erreur serait incroyable même chez un jeune enfant, puisque la foi commune tient et professe qu'il y a trois toulpuissants. Ayant entendu cette réponse, un maitre des écoles, nommé Terric, riposta en souriant par ces paroles d'Athanase : « Et pourtant il n'y a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant. » Et, comme son évèque voulait le gourmander, Terric tint bon ; et, rappelant les paroles de Daniel : « Ainsi, dit-il, fils insensés d'Israël^ sans juger et sans connaître la vérité, vous avez condamné un de vos frères. Retournez au jugement^ et jugez le juge luimême... Celui qui devait juger s'est condamné par sa propre bouche. Fasse aujourd'hui la miséricorde divine que vous renvoyiez absous un homme manifestement innocent, comme autrefois Suzanne fut délivrée de ses faux accusateurs. » Alors l'archevêque se levant appuya la pensée du légat, en disant qu'en effet le Père était tout-puissant, le Fils toutpuissant et le Saint-Esprit tout-puissant, et que
celui qui s'écartait de cette doctrine était manifestement dans Terreur et ne devait pas même être écouté; mais il ajouta que, si on le voulait bien, il trouvait bon que le frère exposât sa foi devant tous, afin qu'on pût l'approuver ou l'improuver et la corriger. Déjà Abélard s'était levé pour défendre sa pensée devant le concile ; mais ses adversaires, qui avaient résolu d'étouffer sa parole ,* s'écrièrent qu'il n'était besoin que de lui faire réciter lé symbole (l'Athanase ; et, de peur qu'il ne prétextât qu'il ne le savait point par cœur, ils firent apporter le livre et le lui mirent sous les yeux. « Je lus comme je pus, dit Abélard en finissant ce récit * ; je lus comme je pus, au milieu des soupirs, des sanglots et des larmes. » Et il ajoute : « Je fus aussitôt remis, comme un accusé convaincu, à l'abbé de Saint-Médard, qui était présent, et emmené dans son couvent comme dans une prison. »
Ainsi Abélard expiait le crime qu'il avait commis envers la théologie : non qu'il eût voulu rompre avec l'orthodoxie catholique sur la question de la Trinité (on n'en était pas encore là au douzième siècle) ; mais A s'efforçait de raisonner la foi et d'interpréter la religion par la philosophie, et il donnait ainsi l'exemple d'une méthode qui, comme je l'ai déjà dit, contenait 6n germe le principe du libre examen.