Hist calam,, cap. X
On conçoit aisément la douleur, la honte, le désespoir qui s'emparèrent du maître Pierre, quand il se vit enfermé dans le monastère de Saint-Médard. Le bon accueil qu'on lui fit et les consolations qu'on lui prodigua, dans l'espoir de le garder, ne purent adoucir l'amertume de son chagrin. Il retrouvait d'ailleurs dans ce couvent ce Gosvin avec lequel nous l'avons déjà vu aux prises sur la montagne Sainte-Geneviève, et qui était venu là pour travailler, en qualité de prieur, à la réforme des abus et au rétablissement des études. Obsédé par les conseils hypocritement charitables de ce docteur, qui lui prêchait sans cesse la patience, la modestie, l'honnêteté : « L'honnêteté, l'honnêteté, s'écria Abélard; qu'avez-vous donc à me tant prêcher, conseiller, vanter l'honnêteté ? Il y a bien des gens qui dissertent sur toutes les espèces d'honnêteté et qui ne sauraient répondre à cette question : Qu'est-ce que l'honnêteté ? — Vous dites vrai , reprit aussitôt Gosvin avec aigreur ; beaucoup de ceux qui veulent disserter sur les espèces d'honnêteté ignorent entièrement ce que c'est ; et, si dorénavant vous dites ou tentez quoi que ce soit qui déroge à l'honnêteté, vous nous trouverez sur votre chemin, et vous éprouverez que nous n'ignorons pas ce que c'est que l'honnêteté à la façon dont nous poursuivons son contraire. » — « A cette réponse, ferme et mordante, dit le moine qui a écrit la vie de saint Gosvin, le
rhinocéros prit peur ; il se montra les jours suivants plus soumis à la discipline et plus craintif du fouet. » — « Voilà, remarque M. de Rémusat *, après avoir raconté cette anecdote , voilà comment, dans les retraites de la vie spirituelle , le xn'' siècle traitait et instruisait les héros de la pensée. »
Ramené dans son couvent de Saint-Denis, dans ce couvent dont les moines l'avaient si fort révolté par leurs mœurs dépravées et leurs propos indécents, et où il retrouvait presque autant d'ennemis qu'on y comptait de frères, il y souleva bientôt un nouvel orage. Vous n'imagineriez jamais à quelle occasion ► Il concluait d'un passage de Bède le Vénérable, qu'il avait par hasard trouvé dans ses lectures, que Denis^ le fondateur de l'abbaye, n'était pas le même que Denis l'Aréopagite, celui que saint Paul convertit. L'indignation fut au Comble dans le couvent. L'abbé se hâta d'assembler son conseil, et, en présence de tous les frères, il censura vivement Abélard, lui dit qu'il allait envoyer au roi pour que celui-ci vengeât sa gloire et sa couronne outragées, et ordonna qu'on le surveillât de près jusqu'à ce qu'il le remît au roi. On dit même que le fouet, ce châtiment monacal, lui fut infligé pour le punir de son audace.
Poussé à bout par tant de stupidité et de violence^ Abélard, d'accord avec quelques frères qui compa-