Rcmusat, Vie dt Abélard, p
trouver plus de charité : c'était chez les ennemis du Christ qu'il se voyait réduit à chercher un asile.
Dans ces circonstances, une abbaye située en basse Bretagne , au sommet d'un rocher battu par les flots de l'Océan, l'abbaye de Saint-Gildas, parut lui ofl^rir le refuge qu'il cherchait. La communauté, ayant perdu son pasteur, élut Abélard pour le remplacer. Il accepta, pour échapper aux persécutions dont il se voyait menacé ; mais il ne tarda pas à se repentir d'avoir quitté son Paraclet : en voulant éviter les dangers qu'il redoutait, il avait couru audevant de périls plus certains et plus terribles. Il avait affaire à un troupeau de moines déréglés, violents, sauvages, sans parler d'un seigneur redoutable qui tyrannisait le monastère et dont les satellites infestaient les environs ; il souleva contre lui ces moines désordonnés et indomptables en voulant les ramener à des mœurs plus régulières et plus honnêtes. Bientôt sa vie ne fut plus en sûreté : on chercha un jour à l'empoisonner; une autrefois, on menaça de l'égorger. Il lui fallut fuir encore une fois : il gagna la mer par un passage souterrain, et se cach^ dans une retraite où il ne se croyait pas même à l'abri de tout danger. C'est là que, cherchant en quelque sorte un soulagement dans le souvenir même de ses malheurs, il entreprit d'en écrire l'histoire dans une lettre adressée à un ami ; mais, quand il composa cette lettre déjà si remplie, il n'était pas encore au bout de ses cala-
mités. L'histoire devait continuer et se compléter.
Il retrouva cependant quelque consolation , et ce fut encore au Paraclel. Il l'avait cédé à Héloïse, qui y avait fondé une communauté dont elle était l'abbesse; il se plut à diriger cette communauté, et il goûta enfin dans ce pieux asile un peu de ce repos qu'il avait tant souhaité, mais dont il était condamné à ne pas jouir longtemps. Il le mit à profit en composant de nouveaux ouvrages, ou en retouchant les anciens, et cette époque, qui fut la période la plus tranquille de sa vie, fut aussi celle de sa plus grande activité intellectuelle. Il voulut même reprendre son enseignement public : à l'âge de cinquante-sept ans, il ouvrit son école de dialectique sur cette montagne Sainte-Geneviève qui avait été un des premiers théâtres de ses succès, et il y retrouva la vogue de sa jeunesse *. Mais il suspendit bientôt ses leçons, on ne sait pourquoi ; peut-être la persécution l'avait-elle inquiété encore une foit. En tout cas, nous allons la voir reparaître et lui porter de nouveaux coups.
Un moine de Citeaux, Guillaume de Saint-Thierry, dénonça, dans une lettre adressée à la fois à l'abbé de Glairvaux, saint Bernard, et à l'évêque de Chartres, Geoffroy, la Théologie de Pierre Abélard, où il avait découvert toutes sortes de propositions condamnables. Il était difficile de convaincre Abélard
i. Rémusat, Vie iVAhélard, p. 170.
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d'hérésie ; mais sa méthode excitait des ombrages chez les représentants du principe de Tautorité, et son exemple avait déjà enhardi les révoltes de la raison individuelle chez ses disciples, plus audacieux que leur mattre. Un d'entre eux, Gilbert de La Porée, chancelier de Téglise de Chartres, avait hasardé sur la Trinité des propositions dont il devait plus tard répondre à son tour devant deux conciles. Un autre, Pierre Bérenger, ne cachait pas la haine que lui inspirait le despotisme ecclésiastique. Un autre encore, le fameux Arnauld de Brescia, qui devait être un jour brûlé vif à Rome, venait d'être banni de cette ville pour y avoir soutenu la réforme spirituelle et temporelle de l'Eglise chrétienne, préludant ainsi, comme dit M. de Rémusat \ à l'insurrection des Yaudois, à celle des Albigeois et à la Réforme, et mêlant déjà à la passion de l'indépendance religieuse le sentiment de la liberté politique. Ainsi, de toutes parts, l'esprit d'examen et de liberté commençait à se relever. Comment, en présence d'un tel danger , le principe d'autorilé n'eût-il pas aiguisé ses armes? Il était encore toutpuissant.
Le plus grand représentant de ce principe à cette époque, saint Bernard, éclata. Il dénonce au pape et aux cardinaux: Abélard, et avec Abélard l'esprit