Ibid., p
humain. « L'esprit humain, s^écrie-t-il dans son premier appel aux cardinaux, il usurpe tout, ne laissant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus haut, fouille ce qui est plus fort que lui ; il se jette sur les choses divines, il force plutôt qu'il n'ouvre les lieux saints... Lisez, s'il vous plaît, le livre de Pierre Abélard, qu'il appelle Théologie *. » Dans sa lettre au pape, il a bien soin de rapprocher du maitre Pierre son disciple Arnauld de Brescia, ces deux serpents qui réunissent leurs écailles, et il finit en suppliant le saint-père de prendre en main la défense de l'Église. « Ceins ton glaive, lui dit-il. Déjà l'abondance de l'iniquité refroidit la charité d'un grand nombre. » Vous voyez ce qu'est devenue pour ces chrétiens la charité évangélique. Dans une circulaire adressée à tous les évêques et cardinaux de la Cour de Rome, il présente Abélard comme un persécuteur de la foi et un ennemi de la croix r « moine au dehors, hérétique au dedans, religieux sans règle, prélat sans sollicitude, abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons, en repousse sept autres, » etc., etc.
Abélard ne voulut pas attendre qu'on le déférât à un nouveau concile : il prit les devants, afin de mieux détourner le coup qu'on lui voulait porter.
1. J'emprunte cet extrait et les citations suivantes à M. de Rémusatf ibid,^ p. 197.
Une exposition solennelle des reliques de la cathédrale de Sens devait réunir dans cette ville, avec le roi lui-même, Louis VII, un- grand nombre de prélats : Abélard demanda que cette réunion devînt un concile où il lui fût permis de répondre à ses adversaires et de défendre sa foi. Cette demande lui fut accordée, et saint Bernard, après avoir commencé par refuser le duel théologique qui lui était proposé, en disant qu'il n'était qu'un enfant auprès <ie cet homme, formé au combat dès sa jeunesse , que d'ailleurs il jugeait indigne de laisser ainsi agiter la foi par de petites raisons humaines (Awmanis ratiunculn)^ et. qu'enfin les écrits d'Abélard suffisaient sans discussion pour le condamner, saint Bernard finit par se décider à se rendre au concile. Il se répétait sans cesse à lui-même cette parole de l'Evangile : Ne préméditez pas votre réponse^ elle vous sera donnée à l'heure de parler; mais, remarque M. de Rémusat \ « s'il ne se préparait point pour le débat, il avait tout disposé pour le jugement. »
La rencontre entre ces deux hommes, je pourrais dire entre ces deux principes, eut lieu dans l'église métropoUtaine de Saint-Étienne, en présence du roi assis sur son trône, des Pères rangés autour de lui, et de la foule des seigneurs, des moines et des pré-
très. Saint Bernard était debout dans la chaire^ tenant à la main les livres incriminés, d'où Ton avait extrait dix-sept propositions réputées hérétiques . Abélard s'avança au milieu des regards et du silence de tous. On raconte qu'en traversant la foule des assistants, qui s'ouvrait pour lui faire place, ses yeux rencontrèrent ceux de ce Gilbert de La Porée dont je parlais tout à l'heure, et qu'il lui dit en passant, comme par une sorte d'avertissement prophétique, ce vers d'Horace :
Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet *.
Tout le monde attendait avec anxiété le grand débat qui allait s'ouvrir, et les amis d'Abélard ne doutaient point que ce maître si éloquent et si habile ne confondît ses adversaires et saint Bernard. Mais, chose singulière, à peine la lecture des propositions incriminées était-elle commencée qu'Abélard l'interrompit en s'écriant qu'il ne voulait rien entendre, qu'il ne reconnaissait d'autre juge que le pontife de Rome, et il sortit.
Le cœur lui manqua-t-il à ce moment décisif? ou bien, comme le suppose M. de Rémusat 2, avait-il lu son arrêt écrit sur le front de ses juges, et pensa-t-il que toute défense était inutile, et qu'en essayant de
i. Ta maison est en danger quand brûle celle de ton voisin. 2. P. 208.
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se justifier il ne ferait qu'accepter et aggraver sa défaite? Peut-être. Quoi qu'il en soit, cet incident imprévu causa une grande émotion dans l'assemblée et embarrassa beaucoup le concile. Saint Bernard fit décider que l'on continuerait à juger la doctrine à défaut du docteur : il ne voulait pas laisser échapper cette occasion de la condamner, et il craignait que, si le concile se séparait sans statuer, l'autorité de l'Église de France n'en fût ébranlée. On jugea donc la doctrine, en laissant au saint-siège, auquel Abélard avait fait appel, le soin de statuer sur la personne, et cette doctrine fut déclarée pernicieuse, manifestement condamnable, opposée à la foi^ contraire à la vérité, ouvertement hérétique. Abélard quitta la ville le jour même.
Saint Bernard ne se tint pas encore pour satisfait. Il rédigea les deux lettres synodiques que l'archevêque de Sens et celui de Reins adressèrent au pape pour lui rendre compte de l'affaire et le supplier de confirmer leur sentence, de frapper d'un juste châtiment ceux qui s'obstineraient à défendre les articles condamnés, enfin d'imposer silence au maître Pierre en lui interdisant d'enseigner et d'écrire et en supprimant ses livres. Il écrivit lui-même, en son nom, au saint-père pour l'adjurer de ne pas hésiter à frapper ce Goliath et son compagnon d'armes, Arnauld de Brescia ; et il envoya en même temps aux principaux cardinaux de la cour.de Bôme
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des lettres « habilement calculées, comme dit M. de Rémusat % pour les intéresser à sa cause. » Toutes ces lettres joignent en effet une profonde habileté à ce zèle pour la maison du Seigneur qu'il prend pour de la charité, et qui lui inspire des paroles comme celles-ci : « Je ne sais si la bouche qui parle ainsi ne serait pas plus justement brisée à coups de bâton que réfutée par le raisonnement. »
Abélard, de son côté, ne négligea pas de se défendre, et son disciple Bérenger écrivit en sa faveur une apologie où il fait du concile qui Tavait condamné une peinture satirique dont les couleurs sont peutêtre un peu chargées, mais qui n'est pas sans doute sans quelque vérité * ; et où, s'adressant à saint Ber-
2. En voici un extrait, que j'emprunte à M. de Rémusat (p. 235 à 237) :
« Après le dîner, le livre de Pierre est apporté, et Ton ordonne à quelqu'un de faire à haute voix lecture de ses écrits. Mais le lecteur, animé par la haine, arrosé par le fruit de la vigne, non pas de cette vigne dont il est dit : Je suis la vigne véritable (Jean, xv, 1), mais de celle dont le jus coucha le patriarche tout nu sur le sol, '<^e met à crier plus fort qu'on ne le lui demandait. Après quelques mots, vous eussiez vu les graves pontifes se moquer de lui, battre des pieds, rire, jouer comme gens qui accomplissent leurs vœux, non au Ôirist, mais à Bacchus; en môme temps, on salue les conpes, on célèbre les pots, on loue les vins ; les saints gosiers 8'arrosent... et c'est alors que, comme dit le satirique :
loter pocola qanrant Pontifloes satori qaid dia poemata narreoi.
« Pais, quand arrive jusqu'à eux le son de quelque passage subtil et divin, auquel les oreilles pontificales ne sont pas accoutumées, Tauditeur se dégrise dans son cœur; ce ne sont plus que grincements de dents contre Pierre, et ces juges, aux yeux
nard et lui rappelant cette parole du prophète : Le juste me corrigera en miséricorde^ il ajoute : « Où manque en eflfet la miséricorde, n'est pas la correction du juste, mais la barbarie brutale du tyran. »
La décision de Rome demeura quelque temps incertaine, et elle ne fut pas connue tout de suite tout entière. Une première lettre, immédiatement ostensible, condamnait la doctrine de Pierre et imposait à Pierre , comme hérétique , un perpétuel silence. Une seconde lettre, remise le lendemain et qui devait être tenue quelque temps secrète, contenait ceci :
« Par les présents écrits, nous mandons à votre fraternité de faire enfermer séparément, dans les
fie taupe pour voir clair en philosophie, s'écrient : — Quoi ! nous laisserions vivre un pareil monstre ! — et, remuant la tête comme des juifs : — Ah ! disent-ils, voilà celui qui renverse le temple de Dieu! (Matth., xxvi, 40). Ainsi des aveugles jugent les paroles de lumière; ainsi des hommes ivres condamnent un homme sobre; ainsi de vrais pots pleins de vin prononcent contre Torgane de la Trinité... Ils avaient rempli, ces premiers philosophes du monde, le tonneau de leur gosier, et la chaleur du breuvage leur était montée au cerveau, de sorte que tous les yeux se fermaient noyés dans un sommeil léthargique. Cependant le lecteur crie,. Fauditeiu* dort. L'un s'appuie sur son coude pour mieux sommeiller; l'autre, sur un coussin bien mou, cherche à fermer ses paupières ; un troisième penche sa tête sur ses genoux. Aussi, quand le lecteur trouvait quelque épine dans le champ, il criait aux sourdes oreilles des Pères : Damnatis (Vous condamnez) T Alors quelques-uns, à peine éveillés à la dernière syllabe, d'une voix somnolente, la tête pendante, disaient : Damnamus (Nous condamnons). — Namus, disaient d'autres qui, éveillés à leur tour par le bruit que les premiers faisaient en jugeant, décapitaient le mot (faisant ainsi allusion à leiuc iwesse : Namus^ nous nageons). »
maisons religieuses qui vous paraîtront le plus convenables, Pierre Abélard et Arnauld de Brescia, fabricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler les livres de leur erreur partout où ils seront trouvés. Donné à Latran, IS'' jour des calendes d'août. »
Cependant Abélard, qui ignorait la sentence rendue contre lui par la cour de Rome, s'était mis en route, malgré son âge et ses infirmités, pour aller se défendre auprès du pape. Surpris, une fois, par la nuit, il alla frapper à la porte du monastère de Cluny, dont Pierre le Vénérable était le prieur. Celui-ci était tout l'opposé de saint Bernard : il avait cette vraie charité qui manquait à l'abbé de Clairvaux, auquel il écrivait un jour : « Vous remplissez les devoirs pénibles et difficiles, qui sont de jeûner, de veiller, de souffrir, et vous ne pouvez supporter le devoir facile, qui est d'aimer ^ » Il accueillit Abélard avec compassion et respect. Ce fut dans cette retraite que le malheureux philosophe apprit la sentence qui l'avait condamné ; il demanda et obtint la permission d'y passer le reste de ses jours. Il n'y njourut pas cependant. Une maladie lui étant survenue, qui exigeait un changement d'air, on l'envoya, auprès de Chalon-sur-Saône, dans le prieuré
i. Et pourtant ce doux Pierre de Cluny lui-même a écrit ces Wstes paroles : « Tout hérétique doit être traité comme une bête féroce, n
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de Saint-Marcel, où il mourut le 21 avril 1142, à l'âge de soixante-trois ans.
Telle fut la destinée, tourmentée et orageuse, d'Abélard. « Il a le droit, comme le dit l'historien de la philosophie Brucker, d'être compté parmi les martyrs de la philosophie. » Il a été en effet, comme le pouvait être un homme du douzième siècle, un représentant de la libre pensée, et il a été persécuté pour elle toute sa vie. Si le principe qu'il tenta de rétablir, sans en apercevoir lui-même toute la portée, a succombé dans sa personne sous le principe contraire, sous le principe de l'autorité, dont saint Bernard fut alors le plus vigoureux champion et le représentant victorieux, ce principe nouveau devait lui survivre, et, passant de génération en génération, communiquer aux esprits une impulsion féconde d'où sont sorties, quelques siècles plus tard, la Réforme et, après la Réforme^ la philosophie moderne.
RAMUS (pierre DE LA RAMÉe)
Mesdames et Messieurs,
Je laisse aujourd'hui le moyen âge, qui nous offrirait, après Abélard, bien des héros et des victimes, si je pouvais suivre ici la libre pensée dans tous ses combats contre le principe d'autorité et retracer l'histoire de tous ses martyrs, et j'arrive à l'époque de la Renaissance et de la Réforme, c'està-dire aux temps modernes. C'est en effet une ère nouvelle qui commence. La Renaissance, en rouvrant les sources, jusque-là fermées ou mal connues, de la sagesse antique, réveille et féconde les esprits engourdis et desséchés par la scolastique. En même temps, la Réforme, rompant avec l'autorité jusqu'alors loute-puissante de l'Église catholique, opposant à <îette autorité celle de l'Évangile interprété par la
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raison individuelle, et faisant par conséquent appel, au moins dans une certaine mesure, au libre examen, la Réforme vient concourir, pour sa part, à Témancipation de Tesprit humain. En même temps aussi, par une merveilleuse coïncidence, la découverte de rimprimerie a fourni l'instrument le plus propre à multiplier et à propager l'expression de la pensée, ancienne ou moderne. Mais le vieux principe n'a pas désarmé : il lutte en désespéré contre l'esprit nouveau, frappe partout où il peut atteindre, et fait autour de lui un nombre incalculable de victimes. Qui pourrait dire en effet toutes celles qui succombèrent sous ses coups à cette époque si agitée et si sanglante de l'histoire de l'esprit humain, à celte époque si féconde en héros et en martyrs I Prenonsen un entre tous (comme nous avons fait pour le moyen âge), l'un des plus illustres et des plus glorieux, et celui aussi qui représente le mieux la cause de la libre pensée, de la philosophie, Pierre de La Ramée, ou, pour laisser à son nom la forme latine que lui a donnée le seizième siècle et sous laquelle il est devenu immortel, Ramus.
A toutes les époques de transformation i, on voit
1. Tout le reste de cette leçon est la reproduction textuelle de deux articles que j'ai publiés, pour rendre compte d'un exceUent livre de M. Charles Waddington sur Ramus, dans les derniers numéros de V Avenir ^ recueil littéraire et philosophique fondé à Paris, en 1855, par quelques-uns de mes amis et moi (à qui le nouveau régime français avait fait des loisirs)^ et supprimé, après
aux prises deux espèces d'hommes : les uns, esprits novateurs, âmes généreuses, s'appliquent à découvrir ou à propager les idées réformatrices, et vouent à cette noble cause leur repos, leur bien-être, leur vie même; les autres, au contraire, aveuglément atta- €hés aux vieilles autorités^ aux vieilles institutions, à tous les préjugés où ils vivent et dont ils vivent, s'indignent qu'on ose battre en brèche leur arche sainte, et, d'autant plus furieux que leur esprit est plus étroit et leurs convoitises plus ardentes, ils appellent à leur aide toutes les persécutions et les plus cruels supplices. Il n'y a pas de types plus saillants de ces deux espèces d'hommes que lé philosophe Ramus et son ennemi Charpentier, ce novateur martyr et ce réactionnaire persécuteur, dont l'un représente si bien l'esprit de progrès et de liberté dans ce qu'il a de plus noble, et l'autre, l'esprit de routine et d'autorité dans ce qu'il a de plus odieux.
Cet indomptable courage, si nécessaire aux hommes qui embrassent la cause du progrès, Ramus le montra dès ses premières années : à l'âge de huit ans, poussé par l'amour de l'étude hors de son village natal (Cuth, entre Soissons et Noyon), il fait
^ïuelques mois d'existence, par la police correctionnelle. J'ai lu ce travail, non-seulement parce qu'il se trouvait parfaitement 'ipproprié à l'objet de cette leçon, et que ma tâche était sûnsi toute ^aite, mais aussi parce que c'était pour moi une occasion toute uaturelle de montrer au public genevois l'ancienneté de mes idées et de mes sympathies.
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seul, à pied, le voyage de Paris; et, après s'en être vu chassé par la misère, il y revient une seconde fois pour en être une seconde fois chassé par la même cause. Ayant pu enfin s'y fixer, grâce à un oncle maternel qui avait consenti à le prendre chez lui, mais privé de cet appui dès l'âge de douze ans, il trouve le moyen de continuer ses études en se faisant le domestique d'un riche écolier du collège de Navarre : occupé le jour au service de son maître^ il consacrait au travail une bonne partie de ses nuits. « Admirable modèle de courage et de patience, dit fort bien M. Waddington *, après ayoir rapporté un autre exemple du même genre et du même temps, celui du savant Guillaume Postel ; dans la pauvreté, dans la domesticité même, ces hommes énergiques conservaient tbute leur liberté d'esprit et menaient à bonne fin des travaux dont le récit ferait pâlir la jeunesse de notre temps. Ramus pouvait donc dire plus tard avec un légitime orgueil : « J'ai subi pen- « dant de longues années la plus dure servitude, mais « mon âme est toujours demeurée libre ; elle ne s'est (( jamais vendue ni dégradée. »
Avec ce courage plein de fierté qui se montra en lui de si bonne heure et ne l'abandonna jamais, Ramus ne tarda guère à sentir et à manifester cette indépendance d'esprit, cette haine de la routine et