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4 PREinÈRE LEÇON
ne manque pas d'ennemis, déclarés ou cachés, qui aspirent à Tétouffer. Voilà pourquoi il m'a paru bon, ne pouvant dérouler ici tout le martyrologe de la libre pensée, d'esquisser du moins les principale» figures de l'histoire de ses persécutions, dans l'antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes. Je me bornerai aux noms les plus illustres ; mais je les ai choisis de manière à vous montrer dans ses diverses figures la libre pensée aux prises avec les divers ennemis qu'elle a trouvés successivement en face d'elle, avec le paganisme grec, avec le despotisme des empereurs romains, avec le fanatisme catholique, avec le protestantisme lui-même, du moin» avec un certain protestantisme infidèle à son propre principe, et enfin, comme si, en dépit de la doctrine du progrès, le monde était condamné à en revenir toujours au même point, avec un nouveau despotisme impérial, plus savamment organisé que celui des Césars, et mille fois plus oppressif que le régime qu'il prétendait remplacer. De cette manière, j'espère rendre ce court enseignement aussi complet et aussi instructif que possible.
Je commence par Socrate. Il ouvre la liste des martyrs de la philosophie, et il en est peut-être le plus grand et le plus glorieux. Voyons par quelles leçons et par quels exemples il mérita de boire la ciguë.
SOGRATE 5
Mais d'abord il faut savoir quel était l'état philosophique^ religieux, moral et politique de la Grèce, et en particulier d'Athènes, au moment où parut Socrate, c'est-à-dire vers la fin du cinquième siècle et le commencement du quatrième avant Jésus-Christ.
La philosophie grecque avait déjà presque deux siècles de développement; mais, quelque brillants qu'eussent été ses débuts, ou bien elle s'égarait en de vaines spéculations sur l'origine de la nature des choses, sans se demander compte de la marche que l'esprit humain devait suivre dans ses recherches et sans faire à l'étude de l'homme et de ses devoirs la part qui leur convenait; ou bien elle se jetait dans un scepticisme frivole, qui réduisait la science à l'art de soutenir le pour et le contre d'une manière également spécieuse, et qui à l'amour de la vérité et de la justice substituait le désir de briller et d'acquérir des richesses : telle était la philosophie dominante, la philosophie des sophistes.
Quant à la religion, ce ramas de fables ridicules et indécentes : un Jupiter, le maître des dieux et 4es hommes, adultère et débauché ; une Vénus impudique; un Mercure, dieu de l'éloquence et des voleurs, etc. ; cette religion excitait depuis longtemps le dédain des esprits cultivés et l'incrédulité du peuple : les poètes la livraient même sur le théâtre aux railleries de la foule; mais on ne pouvait la discuter publiquement : la politique, avec laquelle elle fai-
sait corps, soutenait ici le zèle jaloux des prêtres, car le paganisme eut aussi son intolérance, à la fois religieuse et civile.
Je n'ose parler des mœurs : comment nommer seulement ces amours infâmes auxquelles les Grecs se livraient sans rougir? La femme, regardée comme indigne d'être aimée, était reléguée dans le gynécée^ et, à part l'intérêt de la conservation de la race^ comptait pour peu de chose.
Je ne dirai qu'un mot des institutions politiques : elles étaient dominées par l'esprit de cité, esprit étroit, jaloux, cruel, qui n'est que l'esprit de caste agrandi, et en général elles se fondaient beaucoup plus sur le droit de la force que sur les principes de la justice absolue. Pour vous donner un exemple, entre mille, de ce qu'était la politique extérieure des Athéniens, j'emprunte ces quelques lignes à un travail tout récemment publié par M. Bétant dans la Bibliothèque universelle * {Une visite au temple dÉgine) :
« La rivale d'Athènes était terrassée ; cependant son ombre troublait encore ses implacables ennemis. Périclès appelait Égine une tache dans l'œil du Pirée ; il fallait la faire disparaître à tout prix. L'occasion ne se fit pas longtemps attendre : à peine la guerre du Péloponèse était-elle commencée que les Athéniens , sous prétexte d'assurer leur propre