‹ Les Martyrs de la Libre PenseeChapitre 3 sur 44 · Décembre · texte numérisé non relu

Décembre

fiùreté, décrétèrent la confiscation de l'île d'Égine. La population tout entière fut expulsée de ses foyers, et les terres furent partagées entre des colons athéniens désignés par le sort. Les Éginètes expatriés se répandirent misérablement dans les cités doriennes. Lacédémone leur donna pour asile la ville de Thyrée, d'où les Athéniens ne tardèrent pas à les chasser de nouveau. Si Ton en croit Thucydide, ceux qu'on fit prisonniers furent mis à mort; selon d'autres historiens, on leur coupa le pouce de la main droite, afin de les mettre hors d'état de servir autrement qu'en qualité de rameurs. »

Vous avez là un échantillon de la politique extérieure des Athéniens ; quant à leur politique intérieure, le cours même de cette leçon vous en fournira d'assez tristes exemples.

Voilà la philosophie, la religion, les mœurs et la politique que Socrate trouvait à Athènes et qu'il entreprit de réformer. Telle fut en effet la mission à laquelle se voua cet obscur et pauvre citoyen d'Athènes, ce fils du sculpteur Sophronisque et de la sage-femme Phénarète,qui devait rendre à jamais illustre le nom de Socrate.

Ayant lu sur le fronton du temple de Delphes ces mots : Connais^toi toi-même, il fut frappé du sens profond, mais jusque-là incompris, de cette parole. Comme le Verbe de l'Évangile, elle était dans le monde, mais le monde ne l'avait pas connue. So-

crate s'en fit le révélateur. Connais-toi toi-même : ces simples mots contenaient en germe la réforme de la philosophie, et, par la philosophie, de la religion, des mœurs et de la politique. La connaissance de soi-même est en effet le principe de toute sagesse. Par là l'homme connaîtra la mesure de son esprit, et, au lieu de se perdre en de vaines hypothèses, il saura se renfermer dans la réserve qui lui convient. C'est cette réserve que Socrate opposait au dogmatisme tranchant des anciennes écoles, comme aussi à l'outrecuidance des sophistes, et dont, en haine de ce dogmatisme et de cette outrecuidance, il exagérait ironiquement l'expression en disant : « Pour moi, tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. » Mais par là aussi l'homme, ramené à lui-même, apprendra à connaître la dignité de sa nature et l'étendue de ses devoirs, et il pourra ainsi marcher dans la vie à la lumière du flambeau qu'il aura allumé dans son âme. Aussi Cicéron .avait-il raison de dire que Socrate avait fait descendre la philosophie du ciel sur la terre : il l'avait en effet rappelée, des vaines spéculations où elle s'égarait, à l'étude de l'homme moral, comme à la première et à la plus importante de toutes les sciences. Voyons maintenant ce que Socrate tira lui-même de cette étude.

Elle lui apprit à ne voir dans le corps qu'un instrument de Fâme, et par conséquent à placer la fin de la vie non dans la satisfaction des besoins physi-

ques, mais dans le développement des facultés morales, d'où ce spiritualisme pratique opposé par Socrate au grossier matérialisme de ses contemporains.

Elle lui apprit qu'il y a au dedans de nous une lumière que nous voyons briller en nous regardant en quelque sorte, suivant Texpression de Platon, dans la partie la plus pure et la plus intellectuelle de nousjnéme, c'est-à-dire, pour parler sans métaphore et en termes modernes, en sondant notre conscience et en dégageant en nous la raison.

Elle lui apprit, au moyen de cette lumière même, que la distinction du juste et de l'injuste, ou du bien et du mal, n'est pas, comme le prétendaient les sophistes, une distinction arbitraire, fondée sur la force ou sur des conventions; qu'au-dessus du prétendu droit de la force il y a le droit absolu de la justice; au-dessus des lois positives ou écrites, des lois naturelles non écrites^ et que c'est dans celles-ci, et non dans les premières, qu'il faut chercher le fondement de toute justice parmi les hommes.

Elle lui apprit par suite à discerner les devoirs de l'homme, les vertus qu'il doit pratiquer et sans lesquelles il ne peut y avoir pour lui de vrai bonheur, c'est-à-dire, avec la sagesse onlsi prudence^ qui consiste à cultiver en général notre raison et à reconnaître nos qualités ou nos défauts, afin de nous conduire en conséquence, et avec la Justice, qui est

précisément l'obéissance à ces lois naturelles non écrites dont je viens de parler, la tempérance^ qui nous empêche de devenir les esclaves de nos plaisirs et de notre corps, et maintient ainsi notre dignité, et le courage^ qui nous rend supérieurs à la douleur et au danger.

Elle lui apprit enfin à s'élever, sur les traces d'Anaxagore et sur les ailes de la raison, jusqu^à ridée d'une intelligence suprême , principe de la nature et de l'humanité, témoin invisible et incorruptible juge de nos actions.

Telle était en général la doctrine morale que Socrate opposait à la philosophie de son temps, et par laquelle il voulait épurer la religion, corriger les mœurs, humaniser la politique.

En religion, c'est le monothéisme et un culte essentiellement moral tendant à remplacer le polythéisme et son culte matériel. Ce n'est pas que la religion de Socrate fût déjà exempte de toute superstition : il croyait à la divination, aux oracles, aux songes, aux prodiges, à l'intervention de certaines divinités particulières, et lui aussi il sacrifiait aux dieux, autant sans doute par l'effet de cette superstition dont il n'avait pu encore se dégager entièrement que par respect pour les coutumes de la république; mais les divinités qu'il reconnaissait n'étaient évidemment pour lui que les intermédiaires d'un Dieu suprême et unique ; et, s'il sacrifiait, soit sur les au-

tels publics, soit dans sa propre maison, il procla* mait que les offrandes les plus agréables à la divinité étaient celles d'un honnête homme, et que le culte le plus pur qu'on pût lui rendre était la pratique de la vertu. Il spiritualisait et moralisait ainsi la religion.

Si donc il n'était pas exempt de superstition, la superstition même revêtait chez lui un caractère moral. C'est ainsi que, s'il croyait à un démon familier qui veillait sur lui, il attribuait en général à ce démon une fonction toute morale : celui-ci l'avertissait de ce qu'il ne devait pas faire et lui traçait ainsi la route à suivre. On a beaucoup discuté sur le démon de Socrate. Les uns y ont vu un artifice employé par le philosophe pour donner plus de crédit à ses paroles et opérer plus sûrement sa réforme : cette opinion, qui ferait de Socrate un imposteur, ne mérite pas même d'être réfutée. D'autres ont pensé que ce n'était là qu'une figure dont Socrate se servait pour représenter les inspirations de sa conscience ou de son génie. Cette explication, plus admissible que la première, est tout à fait insuffisante : quand Socrate parlait de son démon familier, il y avait là évidemment pour lui quelque chose de plus qu'une simple métaphore. D'autres, au contraire, se fondant sur les signes qu'il croyait recevoir de son démon, sur les avertissements prophétiques qu'il lui attribuait au sujet de lui-même ou des autres, sur les extases

auxquelles il se livrait parfois, comme au siège de Potidée, où il resta vingt-quatre heures debout et immobile, ont cherché à démontrer qu'il était sujet à de véritables hallucinations et qu'il fallait le mettre au rang des fous. Quelque singuliers que semblent les faits que Ton allègue, les hallucinations de Socrate ne me paraissent nullement prouvées. Tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'en personnifiant, comme il le faisait, ses sentiments ou même ses pressentiments, il tombait dans une illusion résultant à la fois de leur vivacité et de sa croyance à l'intervention de certaines puissances intermédiaires entre Dieu et l'homme. Mais cette illusion allait-elle, comme on l'a prétendu, jusqu'à l'hallucination? C'est ce qui reste au moins douteux. Que si le fait de l'hallucination était prouvé, et s'il fallait accepter la conclusion qu'on en tire, je dirais alors qu'il y a de sublimes folies, qu'il y a des folies qui valent mieux que la sagesse des gens raisonnables, et qu'il serait à souhaiter, pour l'honneur et le bonheur du monde, qu'il y eût beaucoup de pareils fous. Que l'on songe en effet (et ici je reviens au point que je voulais surtout faire ressortir), que l'on songe au caractère essentiellement moral et aux merveilleux effets de cette /bftV/ A part quelques faits excentriques, qui ne sont peut-être pas eux-mêmes bien certains, le démon de Socrate ne représente-t-il pas l'instinct moral le plus pur et le plus sublime? Et si par ce que l'un de vos

compatriotes, un écrivain aujourd'hui trop oublié, M. Stappfer, a nommé fort ingénieusement une illusion d'optique psychologique^^ Socrate personnifiait cet instinct et le transformait en une sorte de moniteur divin^ quelle puissance ne puisait-il pas dans cette illusion superstitieuse pour suivre sa vocation en dépit de toutes les résistances et braver la mort même! Ainsi la religion de Socrate, même dans ce qu'elle retenait de Tantique superstition, avait une moralité et une grandeur que ne connaissait guère la religion de son temps.

De là aussi la réforme tentée par Socrate dans les mœurs dont je parlais tout à l'heure. Pour l'opérer, il s'attachait de préférence aux jeunes gens et s'appliquait à purifier en eux l'amour, en le reportant du corps sur l'âme, ou, suivant une expression dont je puis bien me permettre ici l'anachronisme, puisqu'elle a été tirée du nom de son plus grand disciple, en le platonisant. L'amour ainsi purifié devenait entre ses mains l'auxiliaire de la vertu et le mobile des grandes actions. Avec ces nouvelles mœurs, la femme devait aussi reprendre le rang qui lui convient. Il faut voir dans les Mémorables et dans Y Économique de Xénophon avec quel respect et quel bon sens Socrate parlait de la femme et de son rôle dans la famille, et quel idéal à la fois gracieux et

1. Mélanges f tome I, ou Bibliographie universelle de Michaud, article Sogratb.

sévère il se faisait de la vie domestique. Personne n'en a eu depuis un sentiment plus vif et plus juste, et il est fâcheux que son disciple Platon se soit écarté de lui sur ce point. C'était aussi un langage bien nouveau que celui de Socrate au sujet des esclaves. Sans se prononcer encore contre la légitimité de l'esclavage, il cherche à relever la condition de l'esclave en le montrant tout aussi capable de vertu et d'honneur que l'homme libre, et en recommandant au maître de le traiter comme un homme libre. Il attaquait d'ailleurs le mal à sa racine, en réhabilitant le travail, regardé par les anciens comme une- œuvre servile. « Qui appellerons-nous sages? disait-il; sont-ce les paresseux ou les hommes occupés d'objets utiles? quels sont les plus justes, de ceux qui travaillent ou de ceux qui révent, les bras croisés, aux moyens de subsister? » Et comme on lui objectait que des personnes libres ne sauraient travailler : « Eh quoi ! répondait-il, parce qu'elles sont libres, penses-tu qu'elles ne doivent rien faire que manger et dormir * ? » En politique, Socrate représente la justice absolue proclamée comme la règle et la mesure des lois positives ; les droits de la personne humaine et de la conscience individuelle opposés à l'omnipotence de l'État ; Y esprit d'humanité enfin commençant à se dégager de Y esprit de cité. « Je ne suis pas seulement citoyen

Page 1