‹ Les Martyrs de la Libre PenseeChapitre 22 sur 44 · Loc, cit. y p · texte numérisé non relu

Loc, cit. y p

(;luant à ce que la partie instante lut autorisée dans sa poursuite , Nicolas de La Fontaine adressait à ce même Conseil une requête où il avait bien soin de rappeler que, outre les blasphèmes que Servet avait écrits contre Dieu et les* hérésies dont il avait infecté le inonde, il avait publié de méchantes calomnies et (le fausses diffamations contre les vrais serviteurs do Dieu et notamment contre M. Calvin, et où il demandait que l'accusé fût contraint de répondre formellement sur chaque article sans extravaguer^ « afin, ajoutait la requête, qu'il ne se moque plus de Dieu ni de Vos Seigneuries , et aussi que le dict proposant ne soit frustré de son bon droit. »

Le Conseil, après avoir pris connaissance de cette requête et de ce rapport du lieutenant, décida qu'il se rendrait le même jour à l'évêché pour interroger Servet. Celui-ci fut en effef appelé à comparaître ce jour-là devant les membres de la Seigneurie, avec son accusateur de La Fontaine. Il répondit comme il l'avait déjà fait, mais en termes encore plus explicites, au sujet de l'article 5 , qu'il n'avait pas tenu à Calvin qu'il n'eût été brûlé tout vif à Vienne; et, Hprès avoir expliqué avec beaucoup d'habileté à la fois et de franchise les opinions dont on l'accusait, arrivé à l'article qui lui reprochait ses attaques contre 'Eglise de Genève dans la personne de Calvin , ayant répété qu'il n'avait fait que se défendre, il proposa ^e réfuter les opinions de son adversaire « en pleine

congrégation par dives raisons et autorités de la sainte Escriture. » — « Il se eomplaignait, dit Calvin, que ce n'était point chose décente ni convenable de traiter devant la justice terrienne et même en prison les affaires de la chrétienté. » Il avait bien raison de se plaindre d'avoir à justifier, du fond d'une prison, ses opinions théologiques devant des magistrats civils.

Mais le Conseil n'accueillit point cette proposition, que Calvin d'ailleurs ne repoussait pas ; et, retenant Servet pour le juger suivant les voies ordinaires, il ordonna que son accusateur, Nicolas de La Fontaine, fût mis en liberté, sauf à prendre l'engagement de suivre son instance et de se représenter toutes les fois qu'il serait appelé. Il fallait que le secrétaire de Calvin présentât quelqu'un pour sa caution ; ce fut le frère de Calvin , Antoine Calvin , qu'il désigna pour cet office. Ainsi, dans toutes les phases de ce procès, nous retrouvons la main et les instruments de Calvin.

A l'audience du lendemain, 16 août, un nouveau personnage intervient pour assister de La Fontaine en qualité de parlier ou d'avocat. C'est Germain Colladon, le bras droit de Calvin, le plus habile avocat que celui-ci pût donner à son secrétaire, le plus redoutable antagoniste qu'il pût opposer à Servet, en attendant qu'il lui convînt de descendre lui-même dans l'arène. Un autre personnage parait aussi pour

la première fois, [mais* tout différent du premier : Philibert Berthelier, le fils de cet héroïque Berthelier, ce grand mépriseur de mort, comme l'appelle Bonivard, mort en effet en vrai martyr de la liberté de son pays. Philibert Berthelier, qui tenait ici comme auditeur la place du lieutenant absent, était, avec Amied Perrin, que nous verrons [figurer plus lard, le chef le plus illustre du parti des libertins et des patriotes, de ce parti qui, en ce moment même, était engagé dans une lutte si vive contre Calvin et son régime. Il ne dépendit pas d'eux que leur patrie ne se souillât point du meurtre de Michel Servet. Mais malheureusement tous leurs efforts pour le sauver furent impuissants : malgré la présence de Berthelier et d'Amied Perrin dans le Petit Conseil, l'esprit de Calvin y dominait toujours. Dans la séance dont je parle, Berthelier entreprit de défendre Servet contre Colladon ; mais le syndic-président se hâta de lever la [séance pour mettre fin au débat.

Calvin vit que le moment était venu de paraître en personne. Il se fit autoriser par le Conseil à assister, lui et « quel il voudra avecque luy », aux interrogatoires de Servet, « afin que mieux lui puyssenf êlre remontrées ses erreurs. » Dès ce moment, le sort de Servet ne pouvait plus être douteux.

11 est triste de voir, dans les procès-verbaux du procès, ou dans le compte rendu que Calvin a fait

lui-même des séances du Conseil où il intervint, avec quelle violence et souvent quelle mauvaise foi l'avocat de Calvin, Colladon, ou Calvin lui-même, aveuglé par son fanatisme et par sa haine, attaquaient Michel Servet. Ils l'accusaient d'avoir été condamné en Allemagne, et ils citaient à l'appui de cette accusation des passages de Mélanchthon et d'Œcolampade qui blâmaient sévèrement sa doctrine. Servet répondait que l'opinion de ces réformateurs ne prouvait pas qu'il eût été l'objet d'une condamnation judiciaire, et Colladon répliquait que, si Servet eût été appréhendé, il eût été certainement condamné. « Argument commode, » dit fort bien M. Rilliet de CandoUe *, que je cite ici d'autant plus volontiers que je suis rarement d'accord avec lui dans ses jugements et dans ses conclusions, « argument commode, où l'avocat posait en fait ce qui était précisément en question. »

Servet avait publié, à Lyon, vous vous le rappelez, une édition de la géographie de Ptolémée. Calvin lui reprochait comme un crime une phrase de cette géographie, où la Terre-Sainte était représentée comme une contrée stérile, tandis que le récit de Moïse en vante la fertilité. C'était là, disait Calvin, un propos d'athée. — Mais je n'ai fait que traduire, répondait Servet. - — Pourquoi alors, lui

demande Calvin, as-tu signé le travail d'un autre? « Je fus bien aise, dit-il lui-même, de clore ainsi la bouche à ce mécréant, tant y a, ajoute-t-il, que ce villain chien, estant ainsi abattu par de si vives raisons, ne put que torcher son museau en disant : Passons outre, il n'y a point là de mal. » Disons aussi comme Servet : passons outre; malheureusement nous ne sommes pas au bout.

Dans une autre séance, Servet ayant soutenu que les Pères antérieurs au concile de Nicée, particulièrement saint Justin, n'avaient pas reconnu explicitement la Trinité, Calvin, à l'appui de la thèse contraire, apporta un passage de l'écrivain grec. « Or, ajoute le réformateur, qu'il faut ici laisser parler luimême, cet habile homme de Servet, qui se glorifiait partout d'avoir le don des langues, seut presque aussi bien lire en grec qu'un enfant qui serait à l'a, é, c. Se voyant pris au trébuschet avec grande confusion, demanda en colère la translation latine. Je respondis qu'il n'y en avait point et que jamais homme n'en avait imprimé. Sur quoi je prins occasion de lui reprocher son impudence. — Que veut dire cecy? Le livre n'a point esté translaté en latin et tu ne sais lire en grec! Néantmoins tu fais semblant d'avoir familièrement conversé en la lecture de Justin. Je te prie, d'où te viennent ces tesmoignages que tu produis si franchement comme si tu avais l'autheur en ta manche ? Luy-,' avec son front d'airain

selon sa coustume, sauta du coq à Tasne et ne donna le moindre signe du monde d'estre touché de vergongne. » Il n'y avait pas lieu en effet d'être touché de vergogne. Servet savait très bien le grec, puisqu'il avait publié une excellente édition de la géographie de Ptolémée et des notes sur l'Ecriture sainte où il se livrait à de savantes discussions philologiques ; mais il pouvait fort bien ne pas être en état de lire couramment, surtout dans un pareil moment, un auteur qu'il n'avait point étudié à fond, et il avait fort bien pu le citer d'ailleurs sans en avoir fait une étude approfondie. Calvin triomphait trop aisément de la prétendue ignorance de son adversaire. Tout cela ne serait rien, si le résultat de ce procès , poursuivi par Calvin avec tant d'acharnement, ne devait être une condamnation à mort.

Dans les séances dont je viens d'indiquer quelques mcidents, Calvin avait porté les grands coups : il avait convaincu Servet de nier la distinction des personnes dans la Trinité, et même toute distinction de substance entre Dieu et le monde * ; il pouvait dé-

l . On ne connaît les détails de la discussion qui s'engagea sur ce dernier point entre Servet et Calvin que par le récit qu'en a fait ce dernier (Déclaration, p. 1353). Ce récit est assez curieux pour que je le rapporte ici. Après avoir dit que Servet soutenait que « toutes créatures sont de la substance de Diea et que toutes choses sont pleines de dieux infinis >', « moy, poursuit Calvin, estant fasché d'une absurdité si lourde, répliquay à rencontre : Comment? poure homme, si quelqu'un frappoit ce pavé ici avec le pied, et qu'il dist qu'il foulle ton Dieu, n'auroistu point horreur d'avoir assubjeti la maiesté de Dieu à tel op-

sonnais s'effacer de nouveau , sauf à continuer de stimuler sous main le zèle des juges et à peser par tous les moyens en son pouvoir sur leur décision. Son secrétaire, Nicolas de La Fontaine, et son frère Antoine , qui avaient servi de caution au premier , avaient été libérés de toute responsabilité, et c'était désormais au procureur général, à Claude Girot, qu'était dévolu le droit de poursuivre l'affaire. Un nouvel acte d'accusation fut rédigé, où Ton ne relevait plus les attaques dirigées par Servet contre la doctrine de Calvin, mais où on l'accusait toujours de blasphèmes, d'hérésies, de perturbations de la chrétienté, et où on le représentait comme un esprit brouillon et dangereux. Ces nouveaux articles donnèrent lieu à une nouvelle série d'interrogatoires, où la personne et la vie de Servet furent soumises à la plus minutieuse inquisition, et où il montra, comme

probre? — Alors il dit : Je ne fay nuUe doute que ce banc et ce buffet, et tout ce qu'on pourra monstrer ne soit la substance de Dieu. — Derechef, quand il luy fut objecté que doncques à son compte le diable seroit substantiellement Dieu. — En se riant il respondit bien hardiment: En doutez-vous? Quant à ^oy» je tiens cecy pour une maxime générale, que toutes choses sont une partie et portion de Dieu, et que toute nature est sou Esprit substantiel. » Tel est le récit de Calvin. Sans démentir ou confirmer ces détails, le procès- verbal, conservé aux archives, Bttodifle singulièrement, malgré sa brièveté, la réponse de Servet, ^D y ajoutant un point capital, omis par Calvin. Comme on de- Jûandait à Servet s'il avait enseigné que Dieu est une seule chose contenant cent mille essences, tellement qu'il est une portion de nous et nous fine portion de lui, Servet « respond 9^'il ne Va point dict aMin. sinon pour les idées ». Cf. Saisset, p. 208.

Jules Barni. 11

toujours, avec beaucoup de franchise, beaucoup de finesse et d*habileté, mais plus de modération que dans les interrogatoires précédents, parce qu'il n'avait plus en face de lui un instrument de Calvin ou Calvin lui-même.

Cependant il avait adressé au Conseil une requête (22 août) pour demander à être mis en dehors de Taccusation criminelle; et, à l'appui de cette demande, il alléguait que « c'est une nouvelle invention ignorée des apostres et disciples et de l'Eglise ancienne, de faire partie criminelle pour la doctrine de l'Ecriture, ou pour questions procédan tes d'icelle; » et, reproduisant une thèse qu'il avait déjà soutenue dans ses lettres à Calvin, il rappelait que, dans les premiers siècles de l'Eglise chrétienne, c'était l'Église elle-même qui prononçait sur l'hérésie, qu'on ne punissait que ceux qu'elle avait convaincus ou condamnés, quand ils ne voulaient pas se soumettre à sa décision, et qu'en pareil cas on se contentait de les bannir, comme fit Constantin à l'égard d'Anus. Il ajoutait qu'il n'avait joué nulle part le rôle d'un séditieux et d'un perturbateur, que les questions qu'il avait traitées étaient difficiles et ne s'adressaient qu'à des savants, et il repoussait toute solidarité avec les anabaptistes « séditeux contre les magistrats et qui voliont faire les choses communes ». Il tenait à faire cette dernière déclaration, parce que son opinion sur le baptême des enfants l'avait fait accuser

(l'anabaptisme , et que cette accusation, d'ailleurs sans fondement, était une des plus dangereuses qui lui pussent être intentées. II demandait enfin que, comme il était étranger et ne savait pas comment il fallait parler et procéder en jugement, on voulût bien lui donner un procureur qui parlât pour lui.

Saus faire droit à cette requête, si légitime et si modérée dans ses termes, le Conseil se contenta de la faire insérer dans les pièces du procès ; mais elle attira à Servet un nouveau réquisitoire de la part (lu procureur général, ou plutôt de Calvin. Ce réquisitoire établissait que les premiers empereurs chrétiens s'étaient attribué la connaissance et le jugement des hérésies, et que leurs lois prononçaient la peine de mort contre les blasphémateurs et contre ceux qui sentaient mal de la foi touchant la Trinité, Il maintenait contre Servet, mais sans aucune preuve, l'accusation d'anabaptisme, et voici en quels termes dérisoires il repoussait la demande que l'accusé avait faite d'un avocat :

« Veu qu'il sait si bien mentir, n'y a raison à ce qu'il demande ung procureur. Car qui est celuy qui 'ui peust ou vouUust assister en telles impudentes nienteries et horribles propos? Joinct aussi qu'il est <leffendu par le droict et ne fut jamais veu que tels séducteurs parlassent par interposition de procureur. Et davantage, ny a ung seul grain d'apparence d'in-

nocence qui requière ung procureur. Parquoy doit sur le champ estre débouté de telle requeste tant inepte et impertinente. »

Ce nouveau réquisitoire donna lieu encore à un nouvel interrogatoire, où Servet se montra ce qu il avait été dans le précédent, ferme et habile. Je n'en rapporterai qu'un point, mais d'une importance capitale, parce qu'il fait parfaitement ressortir Tinconséquence de ces réformateurs qui invoquaient contre les hérétiques le code Justinien, et parce qu'il montre dans Servet le vrai représentant de l'esprit qui avait inspiré la Réforme à ses débuts et qui aurait toujours dû l'animer. On lui objectait que, puisqu'il avait étudié le droit, il devait connaître les articles du code Justinien dirigés contre les hérétiques. Il répondit que « Justinien n'estoit pas de la primitive et ancienne Eglise, mais que de son temps il y avait ja beaucoup de choses dépravées, et que les évêques commençoient ja leur tyrannie, el estoient desjà introduites les accusations criminelles en l'Eghse. »

Pendant que le procureur général poursuivait ainsi Servet devant le Conseil, Calvin, de son côté, prêchait contre le prisonnier, qui ne pouvait lui répondre, et il faisait tous ses efforts pour étouffer dans l'esprit du peuple toute pitié à l'égard de sa victime*.

1. Ou avait eu soin de clouer les feuâtres de la prisou, afin que Servet ne pût avoir aucune communication avec le dehors. Cette

Le Conseil n'était pas encore bien convaincu de la culpabilité de Servet : Thabile défense de l'accusé jetait de l'indécision dans les esprits. Il décida donc (le mettre de nouveau en présence les prisonniers et les ministres pour les ouïr en leur discussion contradictoire et arriver ainsi à une conclusion. Cette décision ne pouvait être que fatale à Servet, car il avait dans Calvin un adversaire implacable ; et lui-même, en présence de l'homme qui l'avait trahi et continuait de machiner sa perte, il ne savait plus conserver son sang-froid et sa modération ordinaires. Joignez à cela les souffrances qu'il endurait dans sa prison. « Les pouls me mangent tout vif, écrîvaitil au Conseil le 15 septembre ; mes chausses sont (lescirées, et n'ay de quoi changer, ni perpoint, ni chemise, que une méchante... » Ces souffrances l'exaspéraient de plus en plus contre celui qui était l*auteur de ses maux et qu'il accusait, dans la même lettre, de vouloir le faire pourrir en laprison ^. Dans

précaution ne prouve pas nécessairement, comme on l'a prétendu, qu'il eût des intelligences dans la ville, mais seulement <ïue Ton craignait qu'il n'y en eût ou ne s'y en créât.

!• Le cœur saigne quand on voit, aux archives de Genève, dans le précieux cahier qui contient toutes les pièces relatives ^ l'affaire de Michel Servet, les lettres mêmes que, du fond de ^on cachot, au milieu de ses souffrances et si peu de jours avant d'être brûlé, le pauvre prisonnier traçait d'une main si ferme et <^ù il déposait des plaintes si déchirantes.

^* Les expressions qu'emploie ici Servet semblent empruntées à Calvin lui-même. Celui-ci écrivait à Mme de Cany, à propos d'un inconnu : « Sachant en partie quel homme c'estoit, f eusse voulu 1^'U fust pourry en quelque fosse, si ce eust esté à mon sou-

son exaspération , il oublie toute prudence ; et ce qui était d'ailleurs parfaitement naturel et je dirai presque légitime en de telles circonstances, mais bien téméraire et en tout cas bien inutile, il demande que son faux accusateur soit détenu prisonnier comme lui et puni de la peine du talion. Il renouvelle cette demande dans une seconde lettre datée du 22 septembre, qu'il finit par ces mots : « Je vous demande justice, messeigneurs. Justice, justice, justice. »

Cette exaspération ne lui permit pas de répondre à la réfutation écrite que Calvin venait de faire de sa doctrine. Il se borna à couvrir de notes et souvent d'invectives les marges et les intervalles du manuscrit ; mais il faut dire que les injures ne lui étaient pas épargnées dans cette pièce, bien que Calvin eût annoncé qu'il voulait traiter simplement les matières dont il était question. Au-dessous des noms des treize ministres qui avaient signé avec Calvin, il écrivit ces fières paroles : « Michel Servetus signe seul, mais il a dans le Christ un protecteur assuré. »

En refusant ainsi de répondre par écrit à Calvin, Servet courait-il, comme on l'a dit *, à sa perte? Non, car il était perdu de toutes façons. Une fois

hait... Et vous asseure, madame, s'il ne se fust si tost échappé, que, pour m'acquitter de mon debvoir, il n'eut pas tenu h moi qu'il ne fust passé par le feu... »

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