Saisset, p
tombé entre les mains de Calvin et du tribunal où régnait l'esprit de Calvin, il n'avait plus qu'un moyen
de se sauver : c'était de rétracter ses opinions ; mais c'était aussi un moyen auquel il ne pouvait s'abaisser.
Cependant le Conseil, qui n'allait pas aussi vite que Calvin l'aurait voulu, mais qui devait finir par lui' donner satisfaction, résolut de consulter les Eglises de Berne, Bâle, Schaffhouse et Zurich. GdVin s'opposa à cette décision, parce qu'elle semblait porter atteinte à son autorité, et parce qu'il se rappelait que, dans l'affaire de Bolsec, les Eglises suisses, celle de Berne en particulier, avaient opiné pour la modération et la mansuétude. Mais il avait eu soin de prendre les devants. Il avait écrit aux principaux pasteurs des Eglises suisses, à Bullinger, chef de l'Eglise de Zurich; à Sulzer, pasteur de TEghse de Bâle, etc., pour préparer les esprits et en obtenir l'avis qu'il souhaitait. Il feignait, comme dit M. Saisset *, un profond découragement, et, ainsi qu'il avait coutume de le faire dans toutes les occasions critiques, annonçait qu'il allait se retirer. Les lettres des Eglises suisses au Conseil de Genève répondirent aux manœuvres et aux vœux de Calvin ; cependant, à l'exception de celle de Bâle, aucune n'osait indiquer la peine de mort, et celle de Berne conseillait clairement une peine plus douce :
« Nous prious le Seigneur^ disait-elle, qu'il vous donne un esprit de prudence, de conseil et de force, afin que vous mettiez votre Eglise et les autres à Tabri de cette peste, et qu'en même temps vous ne fassiez rien qui puisse paraître malséant chez un magistrat chrétien. »
Les gouvernements de Berne et de Zurich, qu'on avait également consultés, répondirent dans le jnême sens que les Eglises, mais avec beaucoup de réserve quant à la peine.
Le moment était venu pour le Conseil de prononcer sa sentence. Calvin ne doutait guère du résultat : suivant Fexpression de M. Rilliet de CandoUe, il ne paraissait pas inquiet. « On ne sait, écrivait-il à Bullinger, le 25 octobre, la veille même du jour où fut rendue la sentence, on ne sait ce qui adviendra de rindividu. Je suppose cependant que son jugement sera rendu demain au Conseil, et qu'il sera aprèsdemain conduit au supplice. » De son côté, Amied Perrin tenta un dernier effort dans le Conseil pour sauver Servet. Dans la séance décisive, qui eut lieu le 25 octobre, et où le Conseil, solennellement convoqué, était à peu près au complet, il demanda d'abord que Servet fût déclaré innocent et absous. Ayant échoué sur ce point, il proposa que, suivant la demande faite par Servet lui-même (dans sa lettre du 15 septembre), la cause fût portée au tribunal des Deux-Cents. Grâce aux dernières élections, le parti
hostile à Calvin était en majorité dans ce Conseil, tandis que c'était le contraire dans le petit Conseil. Mais c'est précisément pour cette raison que les efforts d'Amied Perrin devaient rester impuissants. Le Conseil rendit la sentence capitale que demandait Calvin (sauf le mode de la peine), et qui est consignée en ces termes dans ses registres :
« Veu le sommaire du procès de Michel Servet, prisonnier, le rapport de ceux esquelz on a consultez, et considéré ses grandes erreurs et blasfemes est été arresté, Il soyt condamné à estre mené en Champel, et là bruslez tout vifz, et soit ezéquuté à demain et ses livres bruslez. »
Servet ne s'attendait pas à une telle sentence. Elle était en tout cas si horrible, que, dans le premier moment, il en fut comme en délire, du moins suivant le récit de Calvin.
« Quand on lui eût apporté, dit celui-ci, les nouvelles de sa mort, il estoil par intervalle comme ravi, après il jettoit des soupirs qui retentissoient en toute la salle. Parfois il se mettoit à hurler comme un homme hors de sens. Bref, il n'y avoit non plus de contenance qu'en un démoniaque. Sur la fin, le cri surmonta tellement que sans cesse, en frappant sa poitrine, il crioit à l'espagnoUe : Misericordia ! misericordia ! »
Ce récit est-il parfaitement exact? Il est permis d'en douter quand on voit le co^lrage héroïque que
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Senret montra devant le bûcher, et la manière dont Calvin parie de ses derniers moments. Mais je veux croire son récit littéralement exact : eh quoi! lui dirai-je, quand votre Jésus-Christ, quand celui que vous appelez votre divin maître et que vous prétendez prendre pour modèle, a éprouvé de si mortelles angoisses à l'approche du supplice qui s'apprêtait pour lui sur le Golgotha ; quand il a senti une sueur de sang ruisseler sur son visage et que, prosternant son front dans la poussière du mont des Oliviers, il a supplié son Père d'éloigner de lui ce caUce d'amertume, vous venez reprocher à cette pauvre créature humaine que vous torturez dans son cachot depuis trois mois et que vous avez poussée à une mort horrible, vous venez lui reprocher un moment de faiblesse, le cri de la nature en face de cette horrible mort, et vous allez jusqu'à railler votre victime de son accent espagnol !
L'orgueil et la cruauté de Calvin ne fléchirent pas un moment, pas même dans le cachot de Servet et en présence de la victime qu'il avait terrassée. Farel, appelé à Genève par Calvin pour assister le condamné dans ses derniers moments, après avoir inutilement tenté de lui arracher une rétractation, ménagea une entrevue entre Calvin et Servet, dans l'espoir que celui-ci, terrifié par l'arrêt rendu contre lui, finirait par abjurer ses opinions entre les mains du chef de l'Eglise de Genève. Les conseillers qui
accompagnaient Calvin dans la prison ayant demandé à Servet ce qu'il voulait lui dire : « Demander mon pardon, » répondit le condamné. Servet s'humiliait devant son ennemi : il sollicitait de lui son pardon ; Calvin, implacable, voulut encore terrasser sa victime sous le poids de son orgueil. « Tu dois te ramentevoir, lui dit-il, qu'il y a plus de seize ans, estant à Paris, je ne me suis point espargné de te gagner à Nostre Seigneur, et, si tu t'estois accordé à raison, je me fusse employé à te réconcilier avecque tous les bons serviteurs de Dieu. Tu as fui alors la lutte, et je n'ay laissé pourtant à t' exhorter par lettres ; mais tout a été inutile ; tu as jette contre moy je ne says quelle rage plustôt que colère. Du reste, je laisse là ce qui concerne ma personne. Pense phistôt à crier merci à Dieu, que tu as blasphémé en voulant eflfacer les trois personnes qui s^ont en son essence ; demande pardon au Fils de Dieu que tu as défiguré et comme renié pour Sauveur. » Ces paroles hautaines n'étaient pas faites pour ramener Servet. D'ailleurs, s'il avait pu crier miséricorde et demander -pardon même à Calvin, il ne voulait pas se rétracter. « Voyant enfin, continue Calvin, que nies exhortations ne servaient à rien, je ne voulus pas être plus sage que notre maître ; et, . selon le précepte de saint Paul, je me séparai de cet hérétique qui s'était condamné lui-même. »
Le même jour, 27 octobre, à onze heures du ma-
lin, on amenait Servet de la prison de l'Evèché aux portes de Thôtel de ville pour ouïr la lecture solennelle de Tarrét qui allait recevoir son exécution. Après avoir entendu retentir les dernières paroles de ce long arrêt, qui, « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, » le condamnait à être « bruslé tqut vifz * », Servet, terrifié de nouveau par cette horrible
1. Je veux donner ici cet arrêt tout au long^ parce qu'il a été rarement imprimé et qu'il est curieux à lire :
« Le procès faict et formé par devant noz très redoubtés seigneurs scindiques, juges des causes criminelles de ceste cité /i la poiursuite et instance du seigneur lieutenant de ceste dicte cité, es dictes causes instant
« Contre
« iMichel Servet de Villeneufve, au royaume d'Aragon en Uespagne^
« Lequel premièrement est esté atteint davoir, il y a environ vingt troys à vingt quatre ans faict imprimer ung livre à Agnon en Alemagne contre la saincte et individue Trinité, contenant plusieurs et grans blasphèmes contre icelle, grandement scandaleux es Eglises desdictes Alemagnes : lequel livre il a spontanément confessé avoir faict imprimer, nonobstant les remonstrances et corrections à lui faictes de ses fausses opinions par les savants docteurs évangélistes desdictes Alemagnes.
« Item, et lequel livre est esté par les docteurs d'icelles églises d'Alemagne, comme plein dhérésie réprouvé et ledict Servet rendu fugitif desdictes Alemagnes h cause dudict livre.
« Item, et nonobstant cela, ledict Servet a persévéré en ses faulses erreurs, infectant dicelles plusieurs à son possible.
« Item, et non content de cela pour mieulx divulgtier et espancher son dict venin et hérésie dempuys peu de temps en ça il a faict imprimer un aultre hvre à cachettes dans Vienne en Daulphiné remply desdictes hérésies, horribles et exécrables blasphèmes contre la saincte Trinité, contre le Filz de Dieu, contre le baptesme des petis enfants et aultres plusieurs saincts passages et fondemens de la religion chrestienne.
« Item a spontanément confessé quen iceluy livre, il appelle ceux qui croyeut en la Trinité, trinitalres et athéistes.
u Item et quil appelle icelle Trinité ung diable et monstre à Iroys testée.
sentence, s'écria qu'il avait erré par ignorance, qu'il avait toujours voulu suivre l'Ecriture, et il supplia qu'on le fît périr par l'épée. Farel lui ayant dit que, pour obtenir cette grâce, il fallait qu'il avouât sa faute et en témoignât de l'horreur, Servet se contenta de répondre qu'il n'avait point mérité la mort, et qu'il priait Dieu de pardonner à ses accusateurs.
« Item et contre le vray fondement de la religion chrestienne et blasphémant détestablement contre le Filz de Dieu, a dict lesus Christ nestre Filz de Dieu de toute éternité, ains tant seulement dempuis son incarnation.
(< Item et contre ce que dit lescripture, lesus Christ estre filz de David selon la chair^ il le nye malheureusement, disant iceluy estre créé de la substance de Dieu le Père, ayant receu troys élémens diceluy, et un tant seulement de la Vierge; en quoy meschamment il prétend abolir la vraye et entière humanité de Nostre Seigneur lesus Christ, la souveraine consolation du pouvre genre humain.
'( Item et que le batesme des petis enfants nest que uue invention diabolique et sorcellerie.
« Item et plusieurs aultres pointz et articles, et exécrables blasphèmes, des quelz ledict livre est tout farcy, grandement scandaleux et contre Ihonneur et majesté de Dieu, du Filz de Dieu et du Sainct Esprit, quest un cruel et horrible murtrisselûent, perdition et ruine de plusieurs pouvres âmes, estant par sa dessus dicte desloyale et détestable doctrine trahies. Chose épouvantable à réciter.
« Item et lequel Servet rempli de malice intitula iceluy son livre, ainsi dressé contre Dieu et sa saincte doctrine évangélique, Christianismi restitutiOj quest à dire restitution du christianisme, et ce pour mieulx séduyre et tromper les pouvres ignorans, et pour plus commodément infecter de son malheureux et meschant venin les lecteurs de son dict livre soubz lumbre de bonne doctrine.
« Item et oultre le dessus dict livre, assaillant par lettres mesmes nostre foy, et mettant peine icelle infecter de sa poison a voluntairement confessé et recogneu avoir escriptes lettres à ung des ministres de ceste cité, dans laquelle entre aultres plusieurs ûorribles et énormes blasphèmes contre nostre saincte religion évangéUque, il dit nostre évangile estre sans foy et seins Dieu,
Il est à remarquer qu'à ce moment suprême, comme dans tout le coufs de son procès, jamais un mot de rétractation ne sortit de sa bouche : ses convictions étaient invincibles, et il avait fait à la cause de la vérité le sacrifice de sa vie. Jl y avait longtemps qu'il avait prophétisé sa mort. Dans une lettre adressée à un collègue de Calvin, Abel Poupin, et qui est
et que pour nng Dieu nous avons un Cerbère à troys testes.
« Item et a davantage voluntairement confessé que au dessus dict lieu de Vienne, à cause diceluy meschant et abominable livre et opinions, il fut faict prisonnier ; lesquelles prisons perfidement il rompit et eschapa.
« Item et nest seulement dressé ledict Servet en sa doctrine contre la vraye religion chrestienne, mais comme arrogant innovateur dhérésies, contre la papistique et aultres, si que à Vienne mesmes il est esté bruslé en effigie, et de sesdictz livres cinq basles bruslées.
« Item, et nonobstant tout cela, estant icy es prisons de ceste cité détenu na laissé de persister malicieusement en sesdictes mescbantes et détestables erreurs, les tÂcbant soustenir avec iniures et calumnies contre tous vrays chrestiens et fidèles tenementiers de la pure immaculée religion chrestienne, les appelant trinitaires, athéistes et sorciers, nonobstant les remonstrances à iuy desia dès longtemps en Alemagne, comme est dict, faictes, et au mespris des repréhensions, emprisonnements et corrections à Iuy tant ailleurs que icy faictes. Comme plus amplement et au long est contenu en son procès.
« Et Nous sindiques^ juges des causes criminelles de cesti^ cité, ayans veu le procès faict et formé par devant Nous à Unstance de nostre lieutenant èsdistes causes instant, contre Toy. Michel Servet de Villeneufve, au royaume dArragon en Espagne, par lequel et tes voluntaires confessions en noz mains faictes, et par plusieurs foys reitérées, et tez livres devant nous produictz, nous conste et apart Toy Servet avoir dès longtemps mys en avant doctrine faulse et pleinement héréticale, et iceUe mettant arrier toutes remonstrances et corrections, avoir d'une malitieuse et perverse obtination, persévéremment semée et divulguée jusques à impression de livres publiques contre Dieu le Père, le Filz et le Saint-Esprit, brefz contre les vrays fonde-
restée annexée aux pièces du procès, il disait : « Je sais comme une chose certaine que je suis destiné à mourir pour confesser la vérité ; mais mon âme ne perd point courage, et je veux être en tout un disciple digne du divin Maître *. »
Pendant qu'on le conduisait au lieu du supplice, Farel, qui raccompagnait, fit de nouveaux efforts
mens de la religion chrestienne^ et par cella tâché de faire schisme et troble en Téglise de Dieu, dont meintes âmes ont pu estre ruinées et perdues ; chose horrible et espouvantable, scandaleuse et infectante, et n'avoir heu honte ny horreur de te dresser toutallement contre la majesté divine et sainte Trinité; ains avoir mys peyne et testre employé obstinément à infecter le monde de tez hérésies et puante poyson héréticale. Cas et crime dhérésie griefz et détestable, et méritant griève punition corporelle. A cez causes et aultres justes à ce Nous mouvantes, désirans de purger léglise de Dieu de tel infectement et retrancher dycelle tel membre pourry; ayans heu bonne participation de conseil avec noz citoiens et ayans invoqué le nom de Dieu, pour faire droit jugement, séans pour tribunal au lieu de nos majeurs, ayans Dieu et ses saintes escriptures devant nos yeux, disant au nom du Père, du Filz et du Saint-Esprit, par iceste nostre diffinitive sentence, laquelle donnons ycy par escript, Toy Michel Servet condamnons à debvoir estre lié et mené au lieu de Champel^ et là debvoir estre à un pilotis attaché, et bruslé tout vifz avec ton livre tant escript de ta main, que imprimé, que jusques à ce que ton corps soit réduict en cendre ; et ainsin finiras tes jours pour donner exemple aux aultres qui tel cas vouldraient commettre.
« Et à Vous nostre lieutenant, commandons nostre présente sentence faictes mectre en exécution. »
!• Gomme on lui demandait, dans un de ses interrogatoires, ce qui, malgré les avertissements qui lui avaient été donnés, l'avait poussé à faire imprimer son livre de la Restitution du christianismej il répondit « qu'il pensoit qu'il offenseroit Dieu s'il ne le faisoit et qu'il le faisoit d'aussi bon zèle que s'il se debvoit salver... que la lumière qu'il (Dieu) nous a donnée, nous ne la debvons pas mettre sous le banc ni l'escabelle, mais en un lieu qu'elle luyse aux aultres... »
pour obtenir du condamné l'aveu de son crime, c'est-à-dire la rétractation de ses opinions. Il le menaça même de ne pas le suivre jusqu'au bûcher, s^il s'obstinait à soutenir son innocence ; Servet ne répondit rien : que pouvait répondre cette victime vouée et dévouée au sacrifice? C'est pourtant ce noble silence que Calvin appelle « une stupidité brutale ».
Quand le sinistre cortège fut arrivé sur les hauteurs de Campel, à l'endroit où était préparé le bûcher, Farel invita Servet à se recommander aux prières du peuple, afin que chacun priât avec lui. Servet obéit; puis, la prière achevée, il monta en silence sur le bûcher. Un pieu s'élevait au milieu ; Je bourreau y attache le patient avec une chaîne de fer et y fixe son cou par une corde épaisse. Sa tète est ceinte d'une couronne de chaume imprégnée de soufre, et son livre de la Restitution du ehristianisme, ce livre d'une métaphysique contestable sans doute (quelle métaphysique ne l'est pas !), mais sublime, et qui contenait des vues de génie, ce livre est lié à sa cuisse pour être brûlé avec lui. Bientôt le feu est mis au bûcher. A la vue de la flamme qui s'élève, un cri déchirant sort de la poitrine du patient et glace d'effroi la foule présente à cette exécution. On rapporte que les tourments de la victime durèrent une demi-heure et que , pour les abréger, quelques gens du peuple allèrent cher-
cher du bois mort qu'ils jetèrent dans le bûcher.
« Qui est-ce qui dira, s'écrie Calvin, après avoir rapporté à sa manière, c'est-à-dire de la façon la plus odieuse \ les derniers moments de Servet, qui est-ce qui dira que ce soit une mort de martyr? »
C'est moi qui le dirai, ô Calvin, et avec moi quiconque n'est pas aveuglé comme vous par le fanatisme et par l'orgueil. Oui, ne vous en déplaise,
1. Que le lecteur lise toute cette page, et qu'il juge : « Au reste, afin que les disciples de Servet ou des brouillons semblables à luy ne se glorifient point en son opiniastreté furieuse, comme si c'estoit une constance de martyre, il faut que les lecteurs soyent advertis qu'il a monstre en sa mort une stupidité brutale, dont il a été facile de juger que jamais il n'avoit parlé ny escrit à bon escient, comme s'il eust senti de la religion ce qu'il en disoit... Quand ce veint au lieu du supplice, nostre bon frère M. Guillaume Farel eut grand'peine à arracher ce mot, qu'il se recommandast aux prières du peuple, afin que chascun priast avec lui. Or cependant je ne say en quelle conscience il le pouvoit faire, estant tel qu'il estoit : car il avoit escrit de sa main la foy qui règne ici estre diabolique, qu'il n'y a ne Dieu, ne Église, ne chrestienté, pource qu'on y baptise les petits enfants. Comment doncques est-ce qu'il se conjoignoit en prières avec un peuple duquel il devoit fuir la communion, et lavoir en horreur?... Servet prioit comme au milieu de l'Eglise de Dieu. En quoi il montroit bien que ces opinions ne luy estoyent rieu. Qui plus est, combien qu'il ne feist jamais de dire un seul mot pour maintenir sa doctrine ou pour la faire trouver bonne, je vous prie que veut dire cela» qu'ayant liberté de parler comme il eust voulu, il ne feit nulle confession ne d'un costé ne d'autre, non plus qu'une souche de bois? Il ne craignoit point qu'on luy coppast la langue, il n'estoit point baaillonné, on ne luy avoit point défendu de dire ce que bon lui sembleroit. Or, estant entre les mains du bourreau, combien qu'il refussast nommer Jesus-Christ fils éternel de Dieu, en ce qu'il ne déclaira nullement pourquoy il mouroit, qui est-ce qui dira que ce soit une mort •le martyr?»
Servet fut un martyr, et il mourut en martyr. Un mot de rétractation pouvait le sauver : ce mot, ni vous, ni votre bon frère Guillaume Farel, ni personne ne put le lui arracher. Il pouvait faire ce que fit plus tard à Genève Valentin Gentilis, cette autre victime de votre fanatisme, qui, pour échapper à la mort, rétracta son opinion sur la Trinité et brûla de sa main le livre où il avait déposé sa doctrine ; Servet. en face de la mort même et du plus affreux supplice, ne voulut rien rétracter. Et vous ne voulez pas qu'on appelle cela une constance de martyr^ et cette mort une mort de martyr ! Il est vrai que ce n'est point la coutume des bourreaux de rendre hommage aux martyrs.