Mém., liv. IT, ch. vu. . i
d'Athènes, disait-il, mais citoyen du monde. » Ici encore, la pensée de Socrate devançait son temps. Ce n'est pas qu'il se donnât pour un réformateur politique. Il n'aspira jamais à gouverner l'État : il ne se sentait pas propre aux affaires publiques. D'autre part, il n'abordait guère la philosophie politique que par son côté moral et pratique. C'est ainsi qu'il enseignait aux jeunes gens destinés à devenir des hommes d'État la tempérance et la justice, en même temps qu'il leur démontrait la nécessité d'acquérir des connaissances précises touchant la situation et les affaires de la république. Mais par là même le réformateur des mœurs devenait un réformateur politique. On lui a reproché d'avoir pris parti contre la démocratie athénienne, et il est vrai qu'il en critiqua parfois très vivement les institutions dans ce qu'elles avaient de contraire à la justice et à la raison. « Quelle folie, disait-il, par exemple, qu'une fève décide du choix des chefs de la république, lorsqu'on ne tire au sort ni un architecte ni un joueur de flûte I » Mais il ne critiqua pas moins vivement la tyrannie, et cela au péril de sa vie : témoin cet apologue, dirigé contre les trente tyrans, du bouvier rendant chaque jour moins nombreux et plus maigres les bœufs qui lui ont été confiés. La vérité est que Socrate ne fut point un homme de parti, mais l'ennemi de toute tyrannie et l'apôtre de la justice et de l'humanité.
Vous connaissez l'esprit de sa philosophie et vous
avez pu mesurer avec moi le progrès qu'elle marquait dans riiistoire de la civilisation. Il faut dire maintenant quelle était sa manière d'enseigner, car il est curieux qu'avec des moyens si simples il ait exercé une si grande influence. Socrate n'était ni un écrivain ni un professeur : il ne faisait pas de livres et ne tenait point d'école; mais, se montrant partout où il y avait du monde, sur les promenades, à l'Agora, dans les gymnases, dans les maisons particulières, il engageait des discussions ou des entretiens avec ceux qu'il désirait réfuter ou persuader. Tantôt c'était un sophiste dont il voulait confondre l'ignorance ou l'absurdité, tantôt un jeune homme qu'il s'efforçait de ramener ^ la sagesse. Il causait volontiers avec tout le monde, et il donnait à tout le monde d'excellents conseils ; mais, comme je l'ai déjà dit, il s'attachait de préférence aux jeunes gens, qu'il aimait extraordinairement et chez qui il excitait une sympathie, une admiration, un enthousiasme dont nous ne saurions aujourd'hui nous faire une idée. Il avait, en général, deux procédés : l'un destiné à confondre l'erreur ou la présomption; l'autre, à enseigner la vérité. Le premier, qu'il employait aussi avec ses disciples, mais qu'il appliquait surtout aux sophistes, consistait à amener son interlocuteur, en l'interrogeant adroitement et en le forçant à répondre, à se contredire lui-même et à reconnaître la fausseté de son opinion. C'est ce que l'on a nommé V ironie so-
cratique. Le second consistait à tirer la vérité de l'esprit même de celui auquel il voulait l'enseigner, au moyen d'une série de questions habilement ménagées. Socrate appelait ce précédé Vart d'accoucher les esprits {maieutique)^ et il se comparait sous ce rapport à sa mère Phénarète.
Mais, par-dessus tout, il prêchait d'exemple. Il était le modèle de toutes les vertus qu'il enseignait, et l'on peut dire qu'il les devait à lui-même plutôt qu'à la bonté de sa nature. On raconte qu'un physionomiste célèbre , un Lavater de ce temps-là, nommé Zopyre, ayant rencontré un jour Socrate entouré de ses disciples, examina sa figure, qui rappelait l'image du dieu Silène, et déclara que ses traits attestaient des penchants vicieux. Comme ses disciples éclataient de rire à ce jugement, Socrate les arrêta en disant qu'il était né en effet avec de mauvais penchants, mais qu'il avait su les vaincre par la force de sa volonté. Ce qu'il y a de sûr, c'est que sa tempérance, sa patience, son désintéressement, son dévouement à ses amis et à la justice étaient admirables. Je veux rappeler seulement les plus beaux traits de sa vie. Au siège de Potidée, il sauve Alci- Wade et lui fait ensuite décerner le prix de la valeur qu'il avait mérité lui-même. A la bataille de Délium, il dégage du milieu des ennemis Xénophon tombé de cheval, et, dit-on, le porte pendant quelques stades sur ses épaules, tout en faisant face aux en-
nemis qui le poursuivaient. Ce sont là de beaux traits de courage militaire et de dévouement à ses amis ; en voici de courage civil et de dévouement à la justice, qui ne sont pas moins beaux et qui sont peut-être plus rares, en tout temps. Pendant que Socrate exerçait les fonctions de prytane (les prytanes étaient les magistrats désignés chaque année par le sort pour diriger les affaires publiques et les délibérations du peuple), les généraux vainqueurs au combat naval des Arginuses furent traduits devant le peuple pour avoir négligé de recueillir les morts. L'accusation était injuste ; car les généraux avaient confié ce soin à d'habiles capitaines, tandis qu'euxmêmes poursuivaient l'ennemi pour rendre leur victoire plus complète ; mais un violent orage avait empêché les triérarques de remplir leur mission. En outre, Tarrêt qui appelait les Athéniens à voter sur tous ces généraux ensemble était illégal : un décret ordonnait que, toutes les fois que plusieurs personnes seraient accusées du même crime, on instruisît à part la cause de chacune d'elles. Quelquesuns des prytanes disaient qu'il ne fallait pas voter contrairement aux lois ; mais devant les clameurs du peuple, s'écriant qu'il était bien le maître de faire ce qui lui plaisait et menaçant d'envelopper dans la même accusation ceux qui n'étaient pas de son avis, les prytanes effrayés consentirent tous à faire voter; tous, dis-je, à l'exception de Socrate, qui
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déclara qu'il ne ferait rien de contraire aux lois. Malheureusement sa courageuse opposition devait être impuissante : les généraux furent condamnés et mis à mort ; mais bientôt le peuple se repentit de ne l'avoir point écouté : revenant sur son erreur, il décréta à son tour celui qui l'avait égaré, Callyxène. Celui-ci ne put échapper au supplice que par la fuite ; rentré plus tard à Athènes, il s'y vit l'objet de l'exécration universelle et y mourut dans la misère, — La conduite de Socrate sous la domination des trente tyrans ne fut pas moins admirable. Critias, qui avait été le disciple de Socrate, mais que celui-ci avait gourmande pour ses mauvaises mœurs, était au nombre des Trente. Pour se venger de son ancien maître, il fit défendre par une loi d'enseigner l'art de la parole. Et, comme Socrate ne tenait pas compte de cette tyrannique défense et ne se gênait nullement pour dire ce qu'il pensait de la conduite des Trente, Critias et son collègue Chariclès le firent venir, et après lui avoir interdit, au nom de la loi qu'ils avaient portée, tout entretien avec les jeunes gens, ils le menacèrent en lui disant, par allusion à l'apologue du bouvier, qui leur avait été rapporté : « Prends garde de diminuer à ton tour le nombre des bœufs. » Socrate n'en continua pas moins son genre de vie ordinaire. Il refusa encore, au péril de sa vie, d'obéir à un ordre de Critias, qui lui prescrivait de se rendre à Salamine pour y saisir un
riche citoyen, Léon le Salaminien, que le tyran avait résolu de faire périr et dont il voulait confisquer les biens. — Enfin, seul de tous les Athéniens, il défendit un des collègues des Trente, Théramène, qui s'était séparé d'eux par horreur de leurs crimes, et que Critias fit mourir après l'avoir rayé de la liste des Trente. Voilà par quelle conduite et par quels exemples Socrate réhabilitait la philosophie discréditée par les sophistes. Tous ces exemples devaient être couronnés par la mort la plus sublime. Il est temps d'arriver à ce dénouement de sa vie.
On conçoit combien Socrate avait dû s'attirer d'ennemis par la nouveauté de ses idées à la fois et par son inflexible équité. C'étaient d'abord les conservateurs du temps, dont il combattait les préjugés et dérangeait les habitudes. C'étaient ensuite les ministres de la religion païenne, dont, malgré son respect pour le culte de son pays, il excitait le courroux en témoignant son incrédulité touchant les vieilles fables et en enseignant une religion plus rationnelle, plus pure et plus sainte. On peut voir par VEutyphron de Platon avec quelle ironie il savait réfuter les idées des prêtres de la religion officielle sur la nature de la sainteté. Quel scandale, d'ailleurs, pour ces prêtres que ce démon de Socrate, qui, suivant l'expression de M. Stappfer, faisait du for intérieur le sanctuaire de la divinité, l'organe immédiat de ses oracles, et tendait ainsi à supprimer leur inter-
médiaire! C'étaient encore, outre les tyrans dont nous venons de le voir braver si courageusement l'iniquité, les démagogues, ces corrupteurs du peuple. C'étaient enfin tous ceux dont il avait blessé la vanité en démasquant leur ignorance ou leur folie.
La guerre avait commencé autrefois par la comédie, en attendant la sanglante tragédie qui devait la couronner. Aristophane, se faisant sur le théâtre le vengeur de la religion et de l'ordre établis, et confondant impudemment Socrate avec les sophistes dont ce sage philosophe fut le constant adversaire, l'avait livré, dans sa comédie des Nuées ^ aux rires de la foule. Il le représentait comme un athée : c'était être athée alors que de ne pas croire au Jupiter Olympien ; et* comme un corrupteur de la jeunesse, instruisant les jeunes gens à plaider également le juste et l'injuste, à gsfgner tous les procès possibles, à mépriser et à tromper leurs parents. Il va même, par l'effet d'un emportement assez ordinaire en pareil cas, jusqu'à en faire une sorte de filou. Aux yeux de certaines gens, on est capable de tous les crimes, par cela seul qu'on ose s'écarter de leur routine. La comédie des Nuées ^ antérieure de vingttrois ans au procès de Socrate, a-t-elle eu quelque influence sur ce procès et sur sa déplorable issue ? C'est une question qui a été beaucoup discutée. Je ne puis la reprendre ici ; je me bornerai à faire remarquer que les deux chefs d'accusation dirigés
contre Socrate par Anytus et Mélitus sont précisément les points sur lesquels roule la comédie d'Aristophane. Quels sont en effet ces deux chefs d'accusation ?
Voici le premier : Socrate est coupable de ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la cité et d'introduire des extravagances démoniaques.
Dans les Nuées^ Socrate est représenté comme ne croyant pas à Jupiter. « Mais, dis-moi, je te prie, demande Stepsiade, Jupiter Olympien n'est-il pas dieu? — Quel Jupiter? répond Socrate, tu te moques. Il n'y a pas de Jupiter. »
Second chef d'accusation : Socrate est coupable de corrompre les jeunes gens.
Dans les Nuées^ Socrate est partout représenté comme le corrupteur de la jeunesse.
Vous le voyez, ici et là, ce sont les mêmes accusations ; mais pour le poète comique il ne s'agissait que de faire rire le peuple aux dépens de Socrate, et de venger ainsi par le ridicule la religion et la morale outragées ; pour Anytus et Mélitus, il s'agit, au nom des mêmes intérêts, d'envoyer Socrate à la mort. L'acte d'accusation finissait par ces mots : Peine : la mort.
Le premier chef d'accusation porté contre Socrate et la peine demandée par les accusateurs suffiraient pour prouver qu'il y avait chez les Grecs une sorte de religion d'État, qu'on ne pouvait, je
ne dis pas attaquer, mais seulement refuser de reconnaître sans s'exposer à la mort. Déjà Anaxagore, ce philosophe dont Aristote a dit qu'en s'élevant à ridée d'une intelligence qui gouverne le monde il avait paru seul conserver sa raison au milieu du délire de ses contemporains, Anaxagore, accusé d'impiété, n'avait échappé à la mort que grâce à la protection de Périclès , et il avait été exilé d'Athènes, qu'il habitait depuis trente ans. Que cette accusation d'impiété n'ait été qu'un prétexte, peu importe ici : elle n'en était pas moins légale. Diagoras de Mélos, un des sophistes qui précédèrent Socrate, également accusé d'impiété, n'échappa à la mort que par la fuite. Déclaré coupable et condamné à mort, sa tête fut mise à prix : un talent était promis à qui le tuerait, deux talents à qui le livrerait vivant. Plus tard, Aristote, accusé à son tour d'impiété, quitta Athènes pour épargner, disait-il, aux Athéniens un second attentat contre la philosophie. Pour en revenir à Socrate, c'est surtout soQs l'accusation d'impiété qu'il succomba. Je ne chercherai pas jusqu'à quel point cette accusation, à la prendre dans ses termes mêmes, était fondée ; qu'est-il besoin de la discuter? Oui, Socrate était coupable : il était coupable d'enseigner une religion plus pure que celle de ses concitoyens, et d'invoquer un dieu nouveau, le dieu qui parlait à sa conscience. Il était coupable aussi d'enseigner à la jeu-
nesse une morale à laquelle les oreilles de la jeunesse n'étaient point accoutumées. Voilà comment il était coupable et comment il mérita la mort : il paya de sa vie la nouveauté de ses doctrines et les services qu'il rendait à la philosophie. Il se livra en quelque sorte lui-même comme une victime expiatoire, et soutint sa mission jusqu'au bout avec une fermeté inébranlable.
Comme son ami Hermpgène le pressait de songer à son apologie : « Ne te semble-t-il pas, lui répondit Socrate, que je m'en suis occupé toute ma vie? » A quoi Hermogène lui ayant demandé en quelle manière : « En vivant, répliqua-t-il , sans commettre la moindre injustice, ce qui est à mes yeux le meilleur moyen de préparer une défense. » Hermogène lui ayant dit encore : « Ne vois-tu pas que les tribunaux d'Athènes ont souvent fait périr des innocents dont la défense les avait choqués, et souvent absous des coupables dont le langage avait ému leur pitié ou flatté leurs oreilles? — Mais, par Jupiter, dit Socrate, deux fois déjà j'ai essayé de préparer une apologie, et mon démon s'y est opposé. » Alors Hermogène lui ayant dit que son langage était étonnant : « Pourquoi t'étonner? avait dit Socrate, si la divinité juge qu'il est plus avantageux pour moi de quitter la vie dès ce moment même ! »
Si les paroles que Platon lui prête devant ses juges ne sont pas celles mêmes qu'il prononça, elles
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expriment très certainement les sentiments qui ranimaient, et à ce titre elles méritent d'être rapportées :
. « Si vous me disiez : Socrate, nous rejetons Ta vis d'Anytus, et nous te renvoyons absous, mais à la condition que tu cesseras tes recherches accoutumées.... Je vous répondrais sans balancer : Athéniens, je vous honore et je vous aime ; mais j'obéirai plutôt au dieu qu'à vous... Faites ce que vous demande Anytus ou ne le faites pas, je ne ferai jamais autre chose quand je devrais mourir mille fois... »
Les juges, qui étaient au nombre de 556, ayant opiné, 281 contre Socrate et 275 pour lui, et Socrate étant ainsi déclaré coupable à une majorité de 6 voix, il avait le droit, aux termes de la loi, de se condamner lui-même à une de ces trois peines : la prison perpétuelle, Texil pu l'amende ; il demanda d'être nourri au Prytanée jusqu'à la fin de ses jours, comme les vainqueurs aux jeux Olympiques ou ceux qui avaient rendu de grands services à l'Etat. C'était une ironie qui devait irriter profondément ses juges. Aussi, après une nouvelle délibération, le condamnèrent-ils à mort. C'est à quoi Socrate s'attendait et à quoi il était parfaitement préparé. Il quitta ses juges avec la sérénité d'un homme qui vient de remplir un devoir, et sans doute ceux qui venaient de le condamner n'avaient pas la conscience aussi tranquille que lui. Un de ses amis,
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Apollodore, lui disant dans sa douleur qu'il était insupportable de le voir ainsi mourir injustement : « Aimerais-tu mieux, lui répondit Socrate en souriant, que je mourusse coupable ? » Ses amis lui ménagèrent les moyens de s'évader de sa prison et le conjurèrent de sauver sa vie par la fuite : il refusa pour ne pas désobéir aux lois en vertu desquelles il avait été condamné, quoique injustement. Il avait su résister aux décrets arbitraires des Tyrans, quand ils lui ordonnaient quelque chose d'injuste ; il ne consentira pas, pour sauver ses jours, à donner l'exemple de la désobéissance aux lois régulières de son pays. Il congédie Criton, qui le suppliait de fuir, par ces simples paroles : « Restons-en là, mon cher €riton, et suivons la route que Dieu nous a tracée. » C'était la route du devoir et du sacrifice que Socrate voulait suivre jusqu'au bout.
Quand le jour marqué pour sa mort fut arrivé, il s'entretint avec ses amis de l'immortalité de l'àme, qui était pour lui plutôt une espérance qu'une certitude, et il leur parla de ce grand sujet avec autant de calme et de sérénité que s'il n'eût pas dû boire la ciguè tout à l'heure. Enfin... mais ici je ne puis mieux faire que d'emprunter à Platon le récit des derniers moments de Socrate, ce récit d'une vérité si touchante et d'une grandeur si simple :
« Déjà le coucher du soleil approchait... Le serviteur des Onze entra, et s'approchant de lui : So-
crate, dit-il, J'espère que je n'aurai pas à te faire le même reproche qu'aux autres : dès que je viens les avertir, par Tordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent ; mais, pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouvé le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison ; et en ce moment je suis bien assuré que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur et que tu connais bien. Maintenant, tu sais ce que je viens t'annoncer ; adieu, tâche de supporter avec résignation ce qui est inévitable. Et en même temps il se détourna en fondant ea larmes, et se retira. Socrate, le regardant, lui dit : Et toi aussi, reçois mes adieux; je ferai ce que tu dis. Et se tournant vers nous : Voyez, nous dit-il, quelle honnêteté dans cet homme : tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent et s'est entretenu avec moi : c'était le meilleur des hommes ; et maintenant, comme il me pleure de bon cœur ! Mais allons , Criton , obéissons-lui de bonne grâce, et qu'on m'apporte le poison, s'il est broyé ; sinon, qu'il le broie lui-même.
« — Mais je pense, Socrate, lui dit Criton, que le soleil est encore sur les montagnes, et qu'il n'est pas couché ; d'ailleurs , je sais que beaucoup d'autres ne prennent le poison que longtemps après que l'ordre leur en a été dftnné ; qu'ils mangent et boi-
vent à souhait... C'est pourquoi ne te presse pas, tu as encore du temps.
« — Ceux qui font ce que tu dis, Criton, répondit Socrate, ont leurs raisons : ils croient que c'est autant de gagné ; et moi, j'ai aussi les miennes pour ne pas le faire ; car la seule chose que je croirais gagner en buvant un peu plus tard, c'est de me rendre ridicule à moi-même, en me trouvant si amoureux de la vie que je veuille l'épargner lorsqu'il n'y en a plus *. Ainsi donc, mon cher Criton, fais ce que je te dis, et ne me tourmente pas davantage.
« A ces mots, Criton fit signe à l'esclave qui se tenait auprès. L'esclave sortit, et, après être resté quelque temps, il revint avec celui qui devait donner le poison, qu'il portait tout broyé dans une coupe. Aussitôt que. Socrate le vit : Fort bien, mon ami, lui dit-il, mais que faut-il que je fasse, car c'est à toi à me l'apprendre ? — Pas autre chose, lui dit cet homme, que de te promener quand tu auras bu jusqu'à ce que tu sentes tes jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit : le poison agira de lui-même. Et en même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec la plus parfaite sérénité, sans aucune émotion, sans changer de couleur ni de visage. Mais regardant cet homme d'un œil ferme et assuré, comme à son ordinaire :
1. Allusion à un vers d'Hésiode {les Travaux et les Jours, v. 367).
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u — Dis-moi, est-il permis de répandre un peu de ce breuvage, pour en faire une libation?
« — Soerate, lui répondit cet homme, nous n'en broyons que ce qu'il est nécessaire d'en boire.
« — J^entends, dit Soerate; mais au moins il est permis et il est juste de faire ses prières aux dieux, afin qu'ils bénissent notre voyage et le rendent heureux; c'est ce que je leur demande. Puissent-ils exaucer mes vœux I
« Apiùs avoir dit cela, il porta la coupe à ses lèvres et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuses.
« Jusque-là, nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes; mais en le voyant boire, et après qu'il eût bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s'échappèrent avec tant d'abondance que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moimême ; car ce n'était pas le malheur de Soerate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j'allais perdre. Criton, avant moi, n'ayant pu retenir ses larmes, était sorti; et ApoUodore, qui n'avait presque pas cessé de pleurer auparavant, se mit alors à crier, à hurler et à sangloter avec tant de force, qu'il n'y eut personne à qui il ne fît fendre le cœur, excepté Soerate : Que faites-vous, dit-il, ô mes bons amis? N'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyé les femmes, pour éviter des scènes aussi peu conve-
nables? car j'ai toujours ouï dire qu'il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos, et montrez plus de fermeté.
(( Ces mots nous firent rougir, et nous retînmes nos pleurs.
« Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'appesantir, et il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait ordonné. En même temps, le même homme qui lui avait donné le poison s'approcha, et, après avoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement et lui demanda s'il le sentait ; il dit que non. Il lui serra ensuite les jambes, et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que le corps se glaçait et se raidissait; et, le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid gagnerait le cœur, alors Socrate nous quitterait. Déjà tout le bas-ventre était glacé. Alors se découvrant, car il était couvert : Criton, dit-il, et ce furent ses dernières paroles, nous devons un coq à Esculape ; n'oublie pas d'acquitter cette dette *. — Cela sera fait, répondit Criton; mais vois si tu as encore quelque chose à nous dire.
« Il ne répondit rien, et un peu de temps après il fit un mouvement convulsif ; alors l'homme le décou-
1. Les Grecs avaient Thabitude de sacrifier un coq à Esculape quand ils relevaient d'une maladie dangereuse. En prononçant ces dernières paroles, Socrate veut exprimer qu'il regarde la mort comme une guérison.
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vrit tout à fait : ses regards étaient fixes. Criton, s'enétant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.
« Voilà quelle fut la fin de notre ami, de l'homme, nous pouvons le dire, le meilleur des hommes de ce temps que nous avons connus, le plus sage et le plus juste de tous les hommes *. »
Cette conclusion de Platon sera aussi la nôtre. Oui, Socrate fut le plus sage et le plus juste de tous les hommes ; mais ce n'est pas encore assez dire : il a été l'un des plus grands maîtres de l'humanité et l'un de ses plus utiles bienfaiteurs : il l'a servie par sa vie, et il l'a servie par sa mort. Aussi, bien qu'il n'ait pas laissé après lui une seule ligne, n'y a-t-il pas dans toute l'histoire de la philosophie de nom plus populaire.
1. Œuvres de Socrate, traduites par Victor Cousin, t. I, p. 318^ et suivantes.