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LES STOÏCIENS SOUS LES EMPEREURS ROMAINS

Mesdames et Messieurs,

Nous avons vu, dans la dernière leçon, la libre pensée persécutée dans la personne de Socrate par la tyrannie religieuses d'Athènes ; transportons-nous maintenant du monde grec dans le monde romain, à l'époque des empereurs : nous allons voir la philosophie aux prises avec le despotisme des Césars, et plusieurs de ses représentants tomber victimes de l'indépendance de leur esprit et de leur caractère. Si ce n'est plus chez eux, comme dans Socrate, le droit de la libre pensée en matière religieuse qui est particulièrement en cause, — bien que la religion officielle du temps intervienne aussi, comme vous le verrez, d'une manière qui serait vraiment comique, si elle n'était pas odieuse, — c'est le droit, non moins

sacré, de la pensée indépendante en matière politique, c'est le droit de la conscience en face des prétentions de l'omnipotence impériale. Voilà ce que les stoïciens, dont je veux parler aujourd'hui, ont admirablement représenté, et voilà ce qu'ils ont payé de leur vie. lis sont donc bien aussi des martyrs de la libre pensée ; car celle-ci ne s'applique pas seulement au domaine de la religion et du culte, mais aussi à celui de la politique et du gouvernement. Religieuse ou civile, il n'y a point d'autorité qu'elle n'ait, en tout cas, le droit de discuter; et, toutes les fois que les lois de la conscience sont outragées, c'est pour elle un devoir de les défendre, « advienne que pourra. »

Mais, pour bien apprécier la beauté des exemples que les stoïciens donnèrent alors au monde, il faut 8e faire une idée nette de ce qu'était alors le gouvernement du monde, le césarisme. On a cherché de nos jours à le réhabiliter, en le représentant comme nécessaire, en exaltant ses bienfaits, en atténuant ou en niant ses crimes. C'était là une des thèses favorites de Napoléon I", et cela était tout simple : il défendait ici ses modèles ; il est tout simple aussi que cette thèse recrute aujourd'hui de nouveaux partisans \ Pour moi, je n'ai pas besoin de discuter la

1. Voyez, entre autres, l'ouvrage de M. Dubois-Guchan, procu- ^^ur impénal à Nantes : Tacite et son siècle. C'est la plus complète apologie du césarisme et des Césars qui ait encore été publiée.

question de savoir jusqu'à quel point le césarisme était alors nécessaire, ni si les bienfaits de son administration à Rome et dans les provinces ont été aussi grands qu'on se plait à le dire ; quant à ses crimes, ils sont trop patents et trop scandaleux pour que la thèse que je rappelle mérite d'être discutée sur ce point. Laissons nos nouveaux apologistes du césarisme appeler de tels horreurs, les crimes de Néron par exemple contre son frère et contre sa mère, des difficultés de famille^ et passons. Il suffit de rappeler ce que c'était que le césarisme. On peut d'abord le définir d'un mot : le césarisme, c'est l'omnipotence absolue entre les mains d'un chef d'armée. Or une institution qui remet de la sorte tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme, non pas, comme la dictature au temps de la république, pour traverser une crise passagère, mais pour gouverner les hommes à perpétuité , qui dit à l'un : Tu seras le maître absolu de la liberté, des biens, de l'honneur, de la vie de tous les autres; et à tous les autres : Vous ferez, sous peine de mort, tout ce qu'ordonnera le bon plaisir de votre empereur; qui fait ainsi du premier plus qu'un homme, une sorte de dieu, mais de faux dieu, et des derniers moins que des hommes, des esclaves, un troupeau, une telle institution, quelques noms qu'elle affecte de conserver et sous quelques formes qu'elle se déguise, est par. elle-même une monstruosité, un attentat à l'humanité, un crime

de lèse-humanité ; et, si elle parvient à s'établir définitivement, elle a deux conséquences nécessaires : elle dégrade insensiblement tous les hommes sur lesquels elle étend son empire, et elle finit par perdre la société même qu'elle prétendait sauver. Voyez comme, sous le despotisme des Césars, la corruption gagne peu à peu tous ces citoyens romains, si fiers autrefois; combien en est-il qui résistent? Et voyez ce qu'en fin de compte Rome est devenue entre les mains de ces sauveurs : la proie des barbares. Nos apologistes du césarisme disent que les Césars ont retardé de quatre cents ans au moins la dissolution de Rome ; je dis, moi, qu'ils y ont travaillé pendant quatre cents ans. Le césarisme a encore un troisième effet, presque aussi infaillible que les deux autres, un effet relatif à la personne même du César, mais qui a nécessairement son contre-coup dans la société dont Tempereur est le maître absolu : il engendre la folie, et quelle folie I Vous avez voulu faire d'un homme une espèce de dieu : il se trouve en dernière analyse que vous en avez fait un misérable insensé. Sauf un très petit nombre qui surent résister au vertige, les empereurs romains ont été de véritables aliénés^ et des aliénés de la pire espèce. Tels furent Caligula, Néron, Vitellius, Domitien, et tant d'autres. C'est un sujet que je recommande aux méditations du savant médecin, membre du Corps législatif de l'empire français, qui a fait autrefois

un livre sur le démon de Socrate, c'est-à-dire, à son sens, sur la folie de Socrate ; il trouvera ici un autre genre de folie qui a bien aussi son intérêt.

Voilà ce qu'était ce césarisme qu'on voudrait réhabiliter aujourd'hui afin de nous faire accepter plus docilement sa copie. Eh bien ! c'est cette peste que les stoïciens combattirent autant qu'il fut en eux,, au péril même de leur vie. Je demandais tout à l'heure combien de citoyens romains avaient su résister à la tyrannie impériale, il y en eut cependant quelques-uns, et ce furent ces stoïciens. Ceux-ci du moins protestèrent, par leurs leçons et leurs exemples, contre la servilité et la dépravation générales. Que si ces exemples restèrent impuissants, ils ne nous en offrent pas moins un consolant spectacle. L'âme se sent soulagée à la vue de ces caractères qu'aucun despotisme ne peut fléchir, qu'aucune corruption ne peut atteindre, et qui seuls restent debout quand tout s'aplatit et se dégrade autour d'eux. Toute dignité humaine n'est donc pas perdue ! A côté de ce troupeau sans nom il y a donc encore des hommes I On éprouve ici un sentiment analogue à la joie du voyageur qui, jeté par la tempête sur une plage déserte, après avoir erré longtemps, désespéré, dans une contrée qu'il croit inhabitée, aperçoit enfin l'empreinte de pas humsiins. Hominiim vestigiaagnosco.

Mais avant de retracer les exemples que fournirent alors les stoïciens, je voudrais vous donner

une idée du caractère et du rôle de leur doctrine, afin que vous sachiez au moins d'une manière générale quelle était la philosophie qui trempait de tels caractères et produisait de tels exemples, et quels services cette philosophie rendit à Thumanité.

Pour les stoïciens, comme pour Socrate, de toutes les branches de la philosophie la plus importance est la morale, et le principe fondamental de la morale est de vivre conformément à cette nature raisonnable et libre qui nous distingue des animaux. Là est le seul bien qui ait une valeur absolue ; tout le reste , santé, richesses, grandeurs humaines, n'a qu'une valeur relative et n'est rien en comparaison de ce seul vrai bien qui consiste dans l'honnête. De là le mépris des stoïciens pour le plaisir et la douleur. Sans doute leur doctrine à cet égard était outrée ; mais , comme l'a si bien remarqué Montesquieu, elle n'outrait que les choses dans lesquelles il y a de la grandeur. Aussi, comme l'a remarqué encore cet esprit si pénétrant et si impartial, n'y eut-il jamais de doctrine morale dont les principes fussent plus dignes de l'homme et plus propres àformer des gens de bien . Quelle doctrine, en effet, plus propre à former des gens de bien et au besoin des héros ou des martyrs, que celle qui disait à l'homme :

Summum crede nefas animam praeferre pudori, Et propter yitam vivendi perdere causas ^

1. Regarde comme un très grand crime de préférer la vie à Thonneur et, pour sauver ta vie, de perdre la raison d'être de ta vie.

Jules Bârni. 3

Et ne croyez pas que la vertu stoïcienne se bornàt à sauvegarder dans Tindividii la dignité humaine sans souci des autres hommes; ce serait vous en faire une idée incomplète et inexacte. Monstesquieu, que je ne me lasse pas de citer, la juge bien encore quand il ajoute : « Pendant que les stoïciens regardaient comme une chose vaine les richesses, les grandeurs humaines, la douleur, les chagrins, les plaisirs, ils n'étaient occupés qu'à travailler au bonheur des hommes, à exercer les devoirs de la so- Mîiété ; il semblait qu'ils regardassent cet esprit sacré qu'ils croyaient être en eux-mêmes comme une espèce de providence favorable qui veillait sur le genre humain. Nés pour la société, ils croyaient tous que leur destin était de travailler pour elle : d'autant moins à charge que leurs récompenses étaient toutes dans eux-mêmes; qu'heureux par leur philosophie seule, il semblait que le seul bonheur des autres pût augmenter le leur. »

Mais ceci même me conduit au second point que je voulais indiquer, le rôle de la philosophie stoïcienne dans le monde et les services qu'elle a rendus à l'humanité.

Ce rôle fut double, et il est remarquable qu'en cela le stoïcisme reprit, continua et développa l'œuvre commencée, par Socrate. Ce rôle fut en efifet de défendre et de répandre dans le monde, d'une part, l'idée de l'unité de Dieu, le monothéisme^ opposé au

yieux polythéisme grec ^ et, d'autre part, l'idée de V humanité, opposée à Y esprit de cité. Cette seconde idée, comme la première, le stoïcisme la dégagea, la mit en pleine lumière et en tira les applications qu'elle comporte. C'est vraiment de lui qu'il est juste de dire ce que Voltaire a dit de Montesquieu : Le^ genre humain avait perdu ses titres, il les lui a restitués. Où et quand, en effet, cette grande idée de l'unité et de la dignité du genre humain avait-elle été enseignée et pratiquée? Platon et Aristote euxmêmes, ces lumières de l'antiquité, malgré les enseignements de Socrate et malgré leur génie, ne s'étaient pas élevés jusque-là. Elle apparaît enfin et brille de tout son éclat dans la doctrine du Portique : il proclame l'égalité naturelle de tous les hommes et la fraternité du genre humain. L'homme, tel que le veut le stoïcisme, s'associera avec ses semblables par le lien de la charité, et regardera les autres hommes comme appartenant naturellement à la même famille que lui * ; il reconnaîtra qu'il n'est pas renfermé dans les murailles d'une ville, mais qu'il est, suivant le mot de Socrate reproduit par Cicéron, un citoyen du monde entier, comme si le monde entier ne formait qu'une seule cité '. Et voilà la doctrine

i. Ce sont les expressions mêmes de Cicéron : Societaiem caritatis coierit cum suis, omnesque natura conjunctos suos dixetnt. {De legibus, liv. I, ch. xxui.)

2. Seseque non circumdatum mœnibus lociy sed civem totius mundi, quasi unius urbis agnovetnt. (Ibid,)

qu'on a accusée d'être une doctrine de décadence! Mais depuis quand le progrès est-il devenu la décadence? Je Tai dit, le stoïcisme a été surtout une école de morale : en faisant delà morale le but même de la philosophie, et en 4a fondant elle-même sur les principes que j'ai rappelés tout à l'heure, il lui fit faire d'étonnants progrès : témoin les grandes idées que je viens d'indiquer. Ces grandes idées, il ne se contenta point de les proclamer dans leur généralité abstraite, mais il les poursuivit dans leurs applications sociales; et par là, s'il ne lui fut pas donné d'opérer une réforme radicale dans les mœurs et les institutions de son temps, il ne laissa pas du moins d'y exercer une salutaire influence. En tout cas, il déposa dans le monde des germes précieux, qui, bien que tombant sur une terre ingrate, ne devaient pas être perdus.

Je prendrai pour exemples deux points : la famille et l'esclavage, car le stoïcisme a plaidé admirablement la cause de ces deux membres opprimés de la société antique, la femme et l'esclave. Il appliquait à l'union de l'homme et de la femme son grand principe de l'égalité. des devoirs et des droits. Sans oublier, comme Platon, la diff'érence des sexes, il en proclamait l'égalité devant la loi morale et devant le droit. Il établissait d'abord que la femme est moralement l'égale de l'homme; puis, de cette égalité morale, il concluait que la femme ne doit être ni la ser-

vante ni la pupille de Thomme, mais sa compagne ; et que, si le mari peut exercer sur elle une certaine autorité, ce ne doit pas être un pouvoir d'empire, mais de protection et d'amour. Ainsi le stoïcisme, sans porter atteinte à la pureté du lien conjugal, en l'exaltant au contraire, y introduisait l'égalité qu'en excluait l'ancien droit romain. Et ses idées à ce sujet ne furent pas sans influence sur les mœurs et sur les lois : elles conservèrent ou ramenèrent un peu de l'antique pureté au milieu de la corruption impériale , et elles inspirèrent quelques-unes des dispositions du droit prétorien qui remplaça le vieux droit romain \.

Quant à l'esclavage, le stoïcisme ne se borna pas, ainsi que l'avait fait Socrate, à représenter les esclaves comme étant tout aussi capables de vertu que leurs maîtres, et à recommander aux maîtres de traiter leurs esclaves comme des hommes libres ; mais il condamna formellement cette institution elle-même au nom de son principe de l'égalité naturelle de tous les hommes. Dion Chrysostome, entre autres, attaque l'esclavage comme n'ayant d'autre principe que la force, et il applique à tous les propriétaires d'esclaves ce que Plante avait dit du prostitueur : « Vous ne pouvez ni acquérir, ni afl^ranchir, ni rete-

1. Voyez pour le développement de ce point, comme pour celui du suivant, le bel ouvrag de M. Denis : Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité, t. II, p. 55 à 207.

nir en propriété des êtres qui ne vous appartiennent pas. N'ayant point reçu de titre légitime, vous n'en pouvez transmettre vous-même. » Si le stoïcisme ne put obtenir de la société antique l'abolition d'une institution aussi fortement enracinée et qui subsiste encore aujourd'hui dans une partie de la société moderne après dix-huit siècles de christianisme, il fit du moins tout ce qu'il put pour adoucir la condition des esclaves en provoquant sur ce point la réforme des mœurs et celle des lois, et ici encore il exerça une heureuse influence, en attendant le triomphe définitif, mais alors si éloigné, de ses principes. Telles étaient les maximes de la doctrine stoïcienne, et tel fut son rôle dans la société antique. Voyons maintenant quelle fut l'attitude des sages formés à cette école en face de ces empereurs romains que le vertige de la toute-puissance poussait à tous les crimes et à toutes les folies, en face d'un Néron, par exemple. Tous les stoïciens ne s'élevèrent pas, sans doute, à la même hauteur : il y eut parmi eux des âmes faibles dont la conduite resta bien au-dessous de leurs principes. Tel fut le précepteur et trop longtemps le ministre de Néron, Sénèque, qui honora plus la philosophie par son génie que par son caractère. Si les bassesses et les infamies dont on l'a accusé ne sont rien moins que prouvées *, et si sa

1. Voyez sur ce point la notice publiée par M. J. Baillard, en tête de sa traduction des Œuvres complètes de Sénèque le philo-

mort fut belle, sa vie ne fut pas exempte de faiblesse, et Ton ne saurait laver sa mémoire de toute souillure. Or ce sont surtout des héros que je cherche ; et, grâce à Dieu, les héros ne nous manquent pas ici. Car, comme le dit encore Montesquieu de la secte stoïque, « elle seule savait faire les citoyens, elle seule faisait les grands hommes, elle seule faisait les grand s empereurs, » quand il y en eut par hasard. Laissons les grands empereurs, et voyons les citoyens^ les grands hommes que le stoïcisme opposa au césarisme.

Voici d'abord Pétus Thraséas, en qui Néron, suivant l'expression de Tacite, voulut faire périr la vertu même.

Ce prince avait bien des raisons pour détester Thraséas et pour vouloir sa mort. Pendant que les sénateurs rivalisaient de bassesse dans la honteuse délibération à laquelle donna lieu le crime de Néron, «ontre sa mère, pendant qu'ils décidaient que le jour <Je la naissance d'Agrippine serait mis au nombre des jours néfastes, qu'une statue d'or serait consacrée à Minerve (la déesse de la sagesse!), et qu'on placerait auprès de cette statue l'image du prince parricide, Thraséas était sorti du sénat, ce qui, remarque Ta- <^ile, fut pour lui une cause de danger sans être pour 'es autres un signal d'indépendance. Des honneurs <iivins ayant été décernés à Poppéa, cette femme

*®PAe, et l'article publié par M. E. Despois dans la Revue natio- ^^y 10 janvier 1862.

galante qui avait excité Néron au meurtre d'Agrippine, et pour laquelle ce prince avait fini par répudier son épouse Octavie , Thraséas s'était absenté pour ne point paraître aux funérailles, à ces funérailles où Néron fit à la tribune Téloge de sa femme, vantant sa beauté et disant qu'elle avait donné le jour à une déesse. Il évitait en général d'assister aux prières pour l'empereur, et jamais il n'avait fait de sacrifice pour la conservation du prince et de sa voix divine : car tel était l'objet des prières publiques à cette époque I II évitait aussi , au commencement de chaque année, de prêter serment à l'empereur, et depuis trois ans il n'assistait plus aux séances du sénat. Alors que tous couraient à l'envi pour condamner les victimes désignées parle prince, il protestait par son absence, ne pouvant mieux faire, contre cette servilité et ces crimes, et il s'occupait des affaires de ses clients, auxquels du moins il pouvait encore être utile. Tels étaient les crimes de Thraséas. Un certain Gossutianus, qu'il avait fait condamner dans une accusation de péculat intentée par les Giliciens, s'emparant de tous ces griefs, acheva d'irriter l'âme de Néron. Il représentait Thraséas comme un impie et un factieux : c'était insulter à la religion que de ne pas reconnaître la divinité de Poppéa, spernit religiones, disait son accusateur; c'était anéantir toutes les lois que de refuser de prêter serment sur les actes de César et d'Auguste,

abrogat leges. Il ajoutait, pour effrayer le prince sur les dangers d'une telle conduite, que les actes diurnaux du peuple romain (les journaux de ce temps-là) n'étaient lus avec tant d'empressement dans les provinces et dans les armées que pour apprendre ce que Thraséas ne faisait pas, — ce qui prouve, pour le dire en passant, que les armées et les provinces n'étaient pas aussi enchantées de l'empire qu'on l'a prétendu et qu'on le soutient encore aujourd'hui, et que l'opposition de Thraséas rencontrait bien des sympathies cachées : on a pris le silence universel que la terreur faisait alors dans le monde pour le consentement universel. — Cossutianus finissait en priant Néron de laisser au sénat le soin de décider entre Thraséas et lui. On joignit à cette accusation celle d'un autre factieux du même genre, Baréa Soranus, qui, dans son proconsulat d'Asie, avait aigri, dit Tacite, la haine de l'empereur par son équité : il avait laissé impunis les habitants de Pergame, lesquels avaient empêché un affranchi de l'empereur, Acratus, d'enlever leurs tableaur et leurs statues. Néron fixa pour les deux accusations l'époque où Tiridate devait venir recevoir la couronne d'Arménie ; et le jour où toute la ville sortait pour aller audevant de ce prince, Thraséas reçut l'ordre de rester chez lui ; il écrivit à Néron pour demander quel était son crime. Il pouvait sauver sa vie en s'abaissant

devant l'empereur, et c'est ce que Néroq espérait;

mais c'est aussi ce que Thraséas ne pouvait faire. Déçu dans son espoir, Néron fit assembler le sénat pour que Taffaire suivit son cours. Thraséas délibéra avec ses proches s'il tenterait ou dédaignerait de se justifier, et, dans cette délibération, un jeune homme formé à la même école (nous le retrouverons tout à l'heure au nombre des plus illustres victimes du césarisme), Rusticus Arulénus, offrit de s'opposer, comme tribun du peuple, au décret du sénat. Thraséas réprima ce zèle, inutile pour l'accusé, funeste pour le défenseur; il ajouta que, quant à lui, sa vie était accomplie et qu'il ne devait pas renoncer à la règle de conduite qu'il s'était faite depuis tant d'années. Il faudrait lire dans Tacite lui-même le récit de la séance où les sénateurs furent appelés à délibérer ^ur Thraséas et sur Baréa Soranus * : l'entrée du sénat entourée d'un groupe d'hommes qui laissaient voir des épées sous leurs toges; les places et les lieux publics couverts d'autres détachements; les sénateurs passant, pour entrer au sénat, sous les yeux et à travers les menaces de ces satellites de l'empereur ; l'accusateur Cossutianus et le digne collègue que Néron lui avait associé, Marcellus Ëprius, dénonçant, dans Thraséas un rebelle dont il faut châtier l'insolence, dans son gendre Helvidius Priscus le complice de ses fureurs; demandant qu'on

Ir Annales^ liv/e XVJ, chap. xxvii et siiiv.

cesse de favoriser l'orgueil d'un homme qui s'attriste du bien public, qui déserte les tribunaux, les théâtres, les temples, et que la mort arrache cet homme aune patrie depuis longtemps éloignée de son cœur; la terreur profonde et inconnue qui règne parmi les sénateurs pendant le discours de Marcellus Eprius, dont la Toix, le visage et les yeux semblent jeter des flammes; le respect qu'ils ne peuvent s'empêcher d'éprouver en se représentant le visage vénérable de Thraséas, et l'attendrissement qui s'empare de quelques-uns en songeant à la jeunesse d'Helvidius Priscus, prêt à porter la peine d'une noble alliance ; puis l'accusateur de Soranus dénonçant à son tour cet autre rebelle et ajoutant que la fille de Soranus s'était associée aux crimes de son père en donnant de l'argent à des devins; celle-ci, une jeune femme à qui l'exil venait d'enlever son mari, comparaissant à côté de son vieux père devant le tribunal des consuls, embrassant les autels, s'écriant qu'elle n'avait invoqué aucune divinité funeste ni fait aucune imprécation, mais qu'elle avait seulement voulu savoir si son père serait sauvé, qu'en tout cas celui-ci n'avait rien su, et que, s'il y avait crime, elle seule était coupable ; le père se jetant dans les bras de sa fille qui s'élançait vers lui, et les licteurs se précipitant entre les deux pour les séparer ; puis la déposition d'un témoin vendu, d'un de ces hypocrites et de ces fourbes, comme on en voit dans tous les

partis, dans toutes les écoles, dans toutes les religions, et dont, suivant le mot de Tacite, il ne faut pas moins se défier que des scélérats couverts d'ignominie et dont rinfamie est notoire, d'un homme qui avait enseigné le stoïcisme à Soranus et qui profanait aujourd'hui cette noble philosophie dont il donnait des leçons ; puis, comme pour soulager la conscience de tant d'infamies, le courage et le dévouement d'un riche citoyen de la Bithynie, qui, ayant aimé et cultivé Soranus dans la prospérité, ne voulut point l'abandonner dans le malheur, et fut, pour ce fait, dépouillé de ses biens et banni ; enfin le sénat rendant sa sentence, condamnant à mort Thraséas, Soranus et sa fille Helvidia, mais leur laissant le choix de leur mort, bannissant le gendre de Thraséas, Helvidius Priscus, et récompensant largement les accusateurs.

Pendant ce temps-là, Thraséas s'était retiré dans ses jardins , où il avait rassemblé plusieurs personnes de distinction, hommes et femmes, et où il s'entretenait avec le philosophe Démétrius. « On jugeait, dit Tacite, à leur gravité pensive et aux mots qu'on entendait quand ils élevaient la voix, qu'ils s'occupaient de la nature de l'âme et de la séparation de Tesprit et du corps. » Enfin un des amis intimes de Thraséas vint lui annoncer le décret du sénat. « Les a^istants, ajoute Tacite \ que je laisse main-

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