Marc Viridet, loc. cit., p
2. Une réparation plus éclatante fut faite à Rousseau quelques années plus tard : en 1793, les Genevois lui élevèrent un monument au milieu du Bastion Bourgeois, et instituèrent en son honneur une fête qui fut célébrée jusqu'en 1798, c'est-à-dire jusqu'au moment où Genève fut annexée à la France. A cette époque, le Corps administratif déclara que, « la patrie genevoise
ayant cessé d'exister, il était hors de propos de é ébrer la fête de son grand citoyen. » Le monument du Bastion ayant été démoli en 1816, lorsqu'on fit le Jardin-Botanique, bien des années s'écoulèrent avant que les admirateurs de Rousseau pussent lui en élever un autre. Enfin, au mois de février 1832, malgré une très vive opposition et après bien des difficultés, grâce à l'initiative de M. Fazy-Pasteur et à la persévérance d'un comité de souscription, composé de MM. Bellot, professeur en droit, Chenevière, pasteur et recteur de l'Académie, Et. Dumont, Dufour, colonel fédéral, François Duval, Favre-Bertrand, Fazy-Pasteur, Moultou, Ch. Pictet, Alex. Prévost, W°^ Saladin, eut lieu, dans nie des Barques, appelée depuis cette époque l'île Rousseau, rinauguralion de la statue, exécutée par Pradier, que nous y voyons aujourd'hui.
LES IDÉOLOGUES (MADAME DE STAËl) ET NAPOLÉON I»
Mesdames et Messieurs,
En méditant le programme du cours que je vais terminer aujourd'hui , j'avais eu d'abord l'idée de m'arrêter avec le xviu* siècle et Jean-Jacques Rousseau. Il semble en effet qu'à partir de 1789, les principes de liberté et d'humanité qu'avait prêches la philosophie du xviii® siècle étant devenus une sorte d'évangile politique, l'ère des martyrs de la pensée doive être fermée pour jamais. Mais voici que, par un étrange phénomène que je me borne à constater sans essayer ici de l'expliquer, la Révolution française, déviant des grands principes qu'elle avait si glorieusement inaugurés, vient aboutir à i'un des plus monstrueux despotismes que le monde eût encore vus. La force prend la place du droit, et
les hommes, hélas! en bien petit nombre, qui veulent rester fidèles aux vrais principes de la Révolution, sont flétris et persécutés sous le nom d'idéologués. Il faut donc ajouter encore un triste chapitre à la triste histoire que j'ai entrepris de raconter. Mais, comme ce chapitre serait trop vaste pour l'unique leçon qui me reste à faire, si je voulais Tembrasser dans son ensemble suivant le titre général que je lui avais donné dans mon programme : Les idéologues et Napoléon /*', je veux particulariser mon sujet, comme j'ai déjà fait pour le xvm'' siècle, ea concentrant cette dernière étude sur un seul personnage, un personnage que vous pouvez revendiquer comme Jean-Jacques Rousseau et qui , comme Jean-Jacques Rousseau, a été [l'un des écrivains les plus éloquents de son temps : je veux parler de la fille de Necker, de Mme de Staël. En racontant les persécutions dont elle a été l'objet de la part de Napoléon I", je montrerai, dans un tableau restreint, quelle était la destinée de toute pensée libre et indépendante sous le régime de ce nouveau César.
Mais voulez-vous d'abord vous représenter en général quelle était la condition des écrivains sous ce régime, écoutez cette page que j'emprunte précisément à l'auteur qui va nous occuper :
« La tache imposée aux écrivains sous Bonaparte était singulièrement difficile. Il fallait qu'ils combat-
tissent avec achamement les principes libéraux de la Révolution, mais qu'ils en respectassent tous les intérêts, de façon que la liberté fût anéantie, mais que les titres, les biens et les emplois des révolutionnaires fussent consacrés. Bonaparte disait un jour, en parlant de J.-J. Rousseau : C'est pourtant lui qui a été cause de la Révolution. Au reste, je ne dois pas m'en plaindre, car j'y ai attrapé le trône. C'était ce langage qui devait servir de texte aux écrivains, non seulement pour saper sans relâche les lois constitutionnelles et les droits imprescriptibles sur lesquels ces lois sont fondées, mais pour exalter le conquérant despote que les orages de la Révolution avaient produit et qui les avait calmés. S'agissait-il de la religion, Bonaparte faisait mettre sérieusement dans ses proclamations que les Français doivent se défier des Anglais, parce qu'ils étaient des hérétiques; mais voulait-il justifier les persécutions que subissait le plus vénérable et le plus modéré des chefs de l'Église, le pape Pie VII, il l'accusait de fanatisme. La consigne était de dénoncer, comme partisan de l'anarchie, quiconque émettrait une opinion philosophique en aucun genre ; mais si quelqu'un, parmi les nobles, semblait insinuer que les anciens princes s'entendaient mieux que les nouveaux à la dignité des cours, on ne manquait pas de le signaler comme un conspirateur. Enfin il fallait repousser ce qu'il y avait de bon dans chaque manière
Oflrt DIXIÈME tEÇON
•'^ . • « jûo fléaux humains,
de voir, afin de composer le pire des fléaux
la tyrannie dans '^'^f ^^ ^^^'^;,;";, dans ces trop A rappui d'un des faiU ^te^e ^,^^^^
justes réflexions de Mme de StaeUeatB ce passage des Mémoires du comte Miot
ancien ««'^««'"«[^^f.*^ ^SO^ Napoléon Bonaparte, « En l'an YIH (1800-1801), i^ap ^^
premier consul, disait dans "««/«"^^.J^/q^i ,ont
i Vendée : « J'aime et i'-^^^^ «^^^^^^^^^^^ „ bons Français et q«i «»vent défendre la pat
„ leséternelsennemis du ^<^-^^^^;:Zrm.nifes- « hérétiques d'Anglms. » Ce"e ^e ^^
tation des sentiments de Bonaparte en
religion excita vivement ''-'''f;';^;^^^^^,,mpar quelques-uns comme «ne polit q« ha^^^ , ^,
mée par ceux qu'on appelait «^^^ If^^^'^gé de La même année, Napoléon adressait au cierg
Milan la proclamation suivante : ^^
« A vous, ministres d'une religion qui est au „,ie„ne, je déclare que j'envisagerai comme P^^^^ bateur du repos public et ennem du ^ten commun et que je saurai punir comme tel, de la manière la plus éclatante et même, s'il le faut, de l^petnedej mort, quiconque fera insulte à notre commune religion ou qui osera se permettre le plus léger outrage envers vos personnes sacrées. »
1. Comiâé^^iims mr la flévo^M/ion /rawfawe, quatrième partie,
M"« DK STAËL 261
Maintenant, en regard de cette première manifestation, comme dit le comte Miot, des sentiments de Bonaparte en matière de religion, et de cette proclamation au clergé de Milan, permettez-moi de vous raconter une petite anecdote et de vous citer une autre proclamation.
Voici d'abord l'anecdote. Un jour (c'était sous le Directoire), Volney voit arriver le général Bonaparte, qu'il avait connu en Corse, mais qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs années. « Me voilà sans emploi, dit Bonaparte à Volney; je me console de ne plus servir un pays que se disputent les factions. Je ne puis rester oisif, je veux chercher du service ailleurs. Vous connaissez la Turquie, vous y avez sans doute conservé des relations, je viens vous demander des renseignements et surtout des lettres de recommandation pour ce pays. Mes services dans l'artillerie peuvent m'y rendre très utile. — C'est parce que je connais ce pays, répondit Volney, que je ne vous conseillerai jamais de vous y rendre. Le premier reproche qu'on vous y fera sera d'être chrétien : il sera bien injuste sans doute ^ mais enfin on vous le fera et vous en souffrirez. Vous allez me dire peut-être que vous vous ferez musulman : faible ressource; la tache originelle vous restera toujours; plus vous développerez de talents, plus vous aurez à souffrir de persécutions. — Eh bien !
n'y songeons plus. »
262 DIXIËlfE LEÇON
Voici maintenant la proclamation que je voulais opposer à celle de tout à Theure et que Bonaparte adressait au peuple d'Egypte le 13 messidor an YII (1" juillet 1798) :
« Peuples de TEgypte, on vous dira que je viens pour détruire votre religion, ne le croyez pas ; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les Mamelucks Dieu, son prophète et le Coran... Quadhys, Gheyks, Imans, Ehcorbâdjys, dites au peuple que nous sommes de vrais musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons été dans tous les temps les amis du Grand Seigneur (que Dieu accomplisse ses desseins I) et l'ennemi de ses ennemis * ? »
Arrivons à Mme de Staèl.
Quelles étaient les causes de la haine de Napo-
1. Il est curieux aussi de lire le récit officiel de l'entrevue de Napoléon avec les muphtis (9 mars 1799). £n voici un petit échantillon :
Suleiman, Salut de paix sur l'envoyé de Dieul Salut aussi sur toi, invincible général, favori de Mohamed I
Bonaparte, — Muphti, je te remercie. Le divin Coran fait les délices de mon esprit et l'attention de mes yeux. J'aime le Prophète, et je compte, avant qu'il soit peu, aller voir et honorer son tombeau dans la ville sacrée.
jjME DE STAËL 263
léon contre Mme de Staël? D'abord, comme dit très bien l'auteur féminin du livre qui vient de paraître sous le titre de Coppet et Weimar, Mme de Staël et la grande-duchesse Louise, Napoléon n'admettait guère que les femmes fussent destinées à autre chose qu'à faire beaucoup d'enfants (il lui en fallait beaucoup en effet, vu la grande consommation d'hommes qu'il faisait) et beaucoup de toilette. Les expressions dont se sert ici la dame que je viens d'indiquer sont celles mêmes que Napoléon avait coutume d'employer quand il parlait des femmes. Il faut lire> ou plutôt non, je ne pourrais pas lire ici ce qu'il en disait, d'après le Mémorial de Sainte-Hélène , ce monument élevé à sa gloire, et cela devant les dames de sa compagnie*. Telle est l'estime qu'il en faisait en général; on sait assez avec quelle brutalité il les traitait à l'occasion. Je trouve dans le livre que je viens de citer un exemple de cette brutalité qui montre jusqu'à quel point cet homme, enivré de sa force et de ses succès , était étranger à la plus simple délicatesse. Après la bataille d'Jéna, s'étant rendu à Weimar pour y passer la nuit, il trouve au sommet du grand escalier du palais la duchesse Louise, qui seule de toute la famille souveraine était restée dans ce palais. « Qui êtes-vous, madame? » lui demande-t-il. La duchesse Louise se
1. Voy. Mémorial de Sainte-Hélène ^ chap. XII. Swles femmes f etc., la polygamie.
nomme. « En ce cas, je vous plains, lui réplique Napoléon, car j'écraserai votre mari. » L'effort que fit en cette circonstance la duchesse Louise pour contenir son émotion fut tellement violent que sa santé en resta longtemps altérée. Pour en revenir à Mme de Staël, Napoléon détestait en elle la femme supérieure dont il redoutait l'esprit et le caractère indépendant : il eût voulu que toutes les femmes, comme tous les hommes, fussent les instruments aveugles et muets de sa tyrannie , et il s'emportait à toutes les violences contre celles qui ne pouvaient se prêter à ce rôle. « Le plus grand grief de Napoléon contre moi, dit Mme de Staël elle-même dans ses Dix années d'exil^ c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage. » Il est fâcheux seulement que ces sentiments, que ce respect pour la véritable liberté ne l'eût pas mieux éclairée sur la nature et la portée de l'attentat du 18 brumaire; mais, si sa clairvoyance fut ici en défaut (et sans admettre avec l'auteur de Coppet et Weimar qu'au 18 brumaire Bonaparte eut la nation entière pour complice, il faut du moins convenir que beaucoup furent dupes de la même erreur), elle ne tarda pas à voir clair dans le jeu de Bonaparte et à s'élever, autant qu'elle le pouvait, contre cette oppression naissante dont elle pressentait, dit-elle, les progrès aussi clairement que si l'avenir lui eût
été révélé. Son salon devint dès lors comme un foyer d'opposition qui irrita vivement le premier consul. Il s'en plaignit avec amertume à son frère Joseph, qui voyait Mme de Staèl et qui lui rapporta ce propos : « Pourquoi Mme de Staèl ne s'attache-telle pas à mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? Le payement du dépôt de son père (un prêt de deux millions que M. Necker avait fait au trésor public)? je l'ordonnerai; le séjour de Paris? je le lui per-
mettrai. Enfin qu'est-ce qu'elle veut? » La réponse de Mme de Staël est aussi simple que belle, a Mon Dieu, répliqua-t-elle, il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense. » Mais, comme elle le remarque très bien, cette réponse ne pouvait pas entrer dans l'esprit de Bonaparte, qui ne croyait pas qu'aucun homme, ni à plus forte raison qu'aucune femme pût avoir des opinions différentes de ses intérêts.
L'opposition de Mme de Staël ne se bornait pas d'ailleurs à des épigrammes de salon. Elle prit part à la résistance du Tribunat en accueillant et en encourageant ceux des tribuns qui, dit-elle, ne voulaient pas rivaliser de zèle avec les conseillers d'État. « L'un de ces tribuns, ami de la liberté et doué d'un des esprits les plus remarquables que la nature ait départi à aucun homme, M. Benjamin Constant, me consulta sur un discours qu'il se proposait de faire pour signaler l'aurore de la tyrannie : je l'y
encourageai de toute la force de ma conscience. » Elle avoue cependant qu'elle ne put s'empêcher de craindre pour ce qui pourrait lui en arriver. « J'étais vulnérable, ajoute-t-elle, par mon goût pour la société. Montaigne a dit jadis : Je suis Français par Paris ; et, s'il pensait ainsi il y a trois siècles, que serait-ce depuis qu'on a vu réunies tant de personnes d'esprit dans une même ville et tant de personnes accoutumées à se servir de cet esprit pour les plaisirs de la conversation? Le fantôme de l'ennui m'a toujours poursuivie; c'est par la terreur qu'il me cause que j'aurais été capable de plier devant la tyrannie, si l'exemple de mon père et son sang qui coule dans mes veines ne l'emportaient pas sur cette faiblesse. » Mme de Staël ne tarda pas à se sentir frappée dans ce côté vulnérable dont elle vient de parler. La veille du jour où Benjamin Constant devait prononcer son discours, il lui avait dit tout bas : « Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent : si je parle, demain il sera désert, pensezy ; » à quoi elle avait noblement répondu : (c II faut suivre sa conviction. » Le lendemain, la prédiction de Benjamin Constant s'accomplissait. « Ce jour-là, dit Mme de Staël, je devais réunir chez moi plusieurs personnes dont la société me plaisait beaucoup ; je reçus dix billets d'excuses à cinq heures. Joseph Bonaparte, grondé publiquement par son frère sur ce qu'il fréquentait la maison de Mme de Staël, s'ab-
stint d'y paraître, et son exemple fut le signal de la retraite des trois quarts des personnes qu'elle connaissait. Mme de Staël fut mandée elle-même par le ministre de la police, Fouché, qui lui conseilla d'aller prendre l'air de la campagne, en attendant que l'orage fût apaisé. Mais l'orage ne devait paraître s'apaiser que pour renaître bientôt, car le despotisme ne renonce à persécuter la liberté que quand il l'a tout à fait écrasée.
La résistance du Tribunat, comme dit Mme de Staël, entretenait la nation dans l'habitude de penser. C'était un fâcheux exemple que la tyrannie ne pouvait laisser subsister. Les vingt membres les plus énergiques de l'Assemblée furent d'abord éliminés pour faire place à vingt autres, dévoués au gouvernement. Parmi les tribuns proscrits (dont les principaux étaient Chénier, Ginguené, Daunou, Benjamin Constant) se trouvaient plusieurs des amis de Mme de Staël. A cette époque, elle terminait une lettre adressée à Mme Récamier, qui voyageait en Angleterre, par ces paroles qui peignent bien le temps et qui la peignent elle-même au milieu de ce temps : « Adieu, belle Juliette! il me semble que tout le monde s'ennuie à Paris. Depuis qu'on n'a plus rien à penser ni à dire, on a de la peine à remplir son temps. Vous êtes dans le pays où l'on vit encore par son âme et par son esprit; que direz- vous de nous en revenant? »
Le mauvais vouloir de Bonaparte contre Mme de Staël se manifesta d'une façon singulière, mais qui n'étonnera aucun de ceux qui connaissent un peu les procédés du despotisme qu'il avait introduit en France : les journaux officiels attaquèrent le roman de Delphine^ qu'ils représentèrent comme immoral. En faisant ainsi critiquer ce roman par ses journaux, le premier consul se vengeait de l'opposition qu'il rencontrait chez Mme de Staèl, et du même coup il assouvissait sur la fille la colère que lui avait causée le livre récemment publié par le père sous ce titre : Dernières vues de politique et de finance et où tout l'échafaudage de sa monarchie était tracé d'avance.
Mais la persécution allait bientôt devenir plus sérieuse. Mme de Staël, après être venue passer quelque temps à Coppet auprès de son père, s'était rapprochée de Paris, qui avait pour elle un invincible attrait. Elle espérait qu'on la laisserait vivre en paix dans une retraite voisine de la capitale et d'où elle pourrait se rendre de temps en temps à Paris ; mais Bonaparte avait résolu de l'exiler. Le 21 pluviôse de l'an XI (10 février 1803), il adresse au citoyen Régnier, grand juge, ministre de la justice, la lettre suivante, que j'extrais de la correspondance de Napoléon I" qui se publie en ce moment (tome huitième) :
« Je suis instruit, citoyen ministre, que Mme de Staël, malgré la défense qui lui a été faite de
venir à Paris, arrive le 26 à Melun. Donnez ordre ^ je vous prie, à un officier de police de s'y rendre et de la faire sur-le-champ rétrograder sur la frontière, et de la conduire soit dans la patrie de feu son mari, soit à la demeure de son père. L'intention du gouvernement est que cette étrangère intrigante ne reste pas en France, où sa famille a fait assez de maux. »
Signé : « Bonaparte. »
En vain Mme de Sataël, informée que l'ordre de quitter la France allait lui être signifié, écrivit ellemême au premier consul une lettre qui montre bien quel effroi lui causait l'exil ; en vain Joseph et Lucien Bonaparte intercédèrent pour elle auprès de leur frère ; en vain le général Junot intervint en sa faveur : aucune sollicitation ne put la sauver de Texil, qu'elle redoutait comme la mort. Cette horreur de l'exil, jointe à sa haine pour l'arbitraire, lui a inspiré une des plus belles pages de ses Dia: années d'exil :
« On s'étonnera peut-être que je compare l'exil à la mort ; mais de grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre la perte de la patrie. Dans tous les codes de lois, le bannissement perpétuel est considéré comme une des peines les plus sévères ; et le caprice d'un homme inflige en France, en se jouant, ce que des
270 DIXIÉ3IE LEÇON
juges consciencieux n'imposent qu'à regret aux criminels. Des circonstances particulière m'offraient un asile et des ressources de fortune dans la patrie de mes parents, la Suisse ; j'étais à cet égard moins à plaindre qu'un autre, et néanmoins j'ai cruellement souffert. Je ne serai donc point inutile au monde en signalant tout ce qui doit porter à ne laisser jamais aux souverains le droit arbitraire de l'exil. Nul député, nul écrivain n'exprimera librement sa pensée, s'il peut être banni quand sa franchise aura déplu ; nul homme n'osera parler avec sincérité, s'il peut lui en coûter le bonheur de sa famille entière. Les femmes surtout, qui sont destinées à soutenir et à récompenser l'enthousiasme , tâcheront d'étouffer en elles les sentiments généreux s'il doit en résulter ou qu'elles soient enlevées aux objets de leur tendresse, ou qu'ils leur sacrifient leur existence en les suivant dans l'exil. »
Exilée de France, Mme de Staël hésita sur le parti qu'elle prendrait. Retournerait-elle vers son père, ou irait-elle en Allemagne ? L'espoir de se relever de l'outrage que lui faisait le premier consul par la bonne réception qu'on lui promettait en Allemagne la détermina à prendre ce dernier parti. Mais cette résolution devait la priver du bonheur de revoir son père, pour lequel elle avait un véritable culte. Elle apprit à Weimar la mort de ce père idolâtré ; et, suivant ses expressions, un sentiment de terreur
inexprimable se joignit à son désespoir. « Je me vis, dit-elle, sans appui sur la terre, et forcée de soutenir moi-même mon âme contre le malheur. » Une chose curieuse à noter , c'est que les dernières lignes qu'elle eût reçues , tracées de la main de son père , exprimaient l'indignation que causait à cette âme honnête l'assassinat du duc d'Enghien , de ce noble jeune homme, enlevé, sans l'ombre de provocation, sur le territoire étranger, pour être jugé à Paris par une commission militaire et fusillé dans les fossés de Vincennes.
Mme de Staël revint à Coppet ; mais ce voyage qu'elle venait de faire en Allemagne devait être pour la France, d'où Bonaparte l'avait chassée, un bienfait que Bonaparte n'avait guère prévu : Mme de Staël avait étudié en Allemagne la langue et la littérature allemandes ; elle avait conversé avec Gœthe et Schiller, c'est-à-dire avec les deux plus grands poètes non seulement de l'Allemagne, mais des temps modernes après Shakespeare ; elle avait conversé avec Wieland, qu'on appelait le Voltaire de l'Allemagne, et elle rapportait de ce voyage des impressions et des matériaux pour un livre nouveau et capital dans l'histoire de notre littérature , un livre qui devait révéler l'Allemagne à la France et ouvrir à celle-ci des voies nouvelles. Il est vrai que ce livre devait aussi attirer à son auteur de nouvelles persécutions. Nous y reviendrons tout à l'heure»
De retour à Goppet, Mme de Staël s'empressa de publier les manuscrits laissés par son père ; puis, ce pieux devoir accompli, comme la douleur avait altéré sa santé, elle résolut de faire un voyage en Italie. Elle annonce cette résolution à la duchesse de Saxe-Weimar dans une lettre où, après lui avoir dit qu'elle avait reçu une lettre du duc, elle ajoute : « Je lui répondrai de Rome : c'est une belle date; il faut convenir pourtant que j'aimerais mieux dater de Paris. » Vous voyez que le regret de Paris la poursuit toujours. Nous devons Corinne à ce voyage, comme nous devons V Allemagne au précédent.
Mme de Staël écrivit ce roman à son retour d'Italie, de 1805 à 1806, année qu'elle passa soit à Goppet, soit à Genève.
Trois ans s'étaient écoulés depuis que l'ordre de quitter la France lui avait été signifié. Quoique cet ordre n'eût point été révoqué, Mme de Staèl pensa que, comme elle s'était abstenue de toute polémique pendant ces trois années, le gouvernement impérial fermerait les yeux sur son retour en France, Elle alla d'abord à Âuxerre, puis à Rouen; puis, avec le consentement tacite de Fouché , dans une terre voisine de Meulan, d'où elle surveilla l'impression de son nouveau roman. Il parut en 1807.
Le succès de Corinne fut immense; mais, loin de désarmer la haine de l'Empereur, il ne fit que l'augmenter. « On s'offensa , dit l'auteur de Coppet et
JVezmar^ de n'y pas trouver un éloge direct ou indirect du vainqueur de l'Italie, et l'exil reprit toute sa rigueur. » L'ordre de s'éloigner fut de nouveau signifié à Mme de Staël. « Elle rentra à Coppet, le cœur navré, dit son fils, qui remplit ici la lacune laissée par elle entre les deux parties de ses Dix années d'exil^ et l'immense succès de Corinne n'apporta que bien peu de distraction à sa tristesse. »
Elle revint alors au projet qu'elle avait conçu de faire connaître l'Allemagne à la France ; mais, comme les études qu'elle avait commencées dans ce pay& avaient été brusquement interrompues par la mort de son père, elle voulut y retourner pour les compléter sur les lieux mêmes.
Pendant qu'elle était en Allemagne avec sa fille et son fils cadet Albert, son fils aine, Auguste de Staël, alors âgé de dix-sept ans, qui était demeuré à Genève, eut la pensée de se présenter à l'Empereur,, qui traversait la Savoie, et de solliciter de lui la révocation de l'exil de sa mère. L'entrevue qui eut lieu entre ce jeune homme et Napoléon est trop curieuse, et les paroles de ce maître du monde à ce fils de Mme de Staël, à ce petit-fils de Necker^ sont trop significatives pour que je n'en rapporte pas les principaux traits : elles peignent Napoléon sous le jour où je veux précisément le montrer ici :
« D'où venez-vous? — De Genève, sire. — Où est votre mère? — A Vienne. — Eh bien ! elle n'est pas
mal là ; qu'elle y reste : elle peut y apprendre l'allemand. Je ne dis pas que ce soit une méchante femme que votre mère. Elle a de Tesprit, elle en a beaucoup.... trop peut-être, un esprit insubordonné, sans frein. — Sire, Votre Majesté permettra-t-elle à un fils de lui demander ce qui a pu Tindisposer contre sa mère? Quelques personnes m'ont dit que c'était le dernier ouvrage de mon grand-père ; je puis pourtant jurer à Votre Majesté que ma mère n'y a été pour rien. — Oui, certainement, cet ouvrage y est pour beaucoup. Votre grand-père était un idéologue^ un fou, un vieux maniaque. A soixante ans, vouloir renverser ma constitution, faire des plans de constitution ! Les États seraient , ma foi , bien gouvernés avec des gens à système, des faiseurs de théories, qui jugent les hommes dans les livres et le monde sur la carte ! — Sire, puisque ces plans tracés par mon grand-père ne sont aux yeux de Votre Majesté que de vaines théories, je ne conçois pas comment elle s'en montre si fort irritée. Il n'est pas d'économiste qui n'ait tracé des plans de constitution. — Oui, oui, les économistes! Ce sont des songecreux, qui révent des plans de finance et qui ne sauraient pas remplir les fonctions de percepteur dans le dernier village de mon empire. L'ouvrage de votre grand-père est l'œuvre d'un vieil entêté qui est mort en rabâchant sur le gouvernement des États.... Quoi qu'il en soit, je vous répète que je ne permettrai
jamais à votre mère de revenir à Paris.... Allez en Angleterre ; là, on aime les Genevois, les ergoteurs, les politiques de salon.... »
Napoléon n'avait pas toujours parlé ainsi des idéologues, des faiseurs de théories. Voici ce que lui écrivait M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères, le 2 octobre 1797 :
« Vous paraissez désirer, citoyen général, qu'on vous envoie quelques hommes distingués, soit publicistes, soit philosophes, qui, amis sincères de la liberté, puissent, par les résultats de leurs méditations et par leurs conceptions républicaines, vous seconder dans les moyens de hâter et de combiner fortement l'organisation des républiques italiques. Je sais que le nom de Benjamin Constant s'est présenté à votre esprit. . . »
Mais on était alors sous la République, et Bonaparte n'était encore que citoyen général; dans sa conversation avec le fils de Mme de Staël, il est l'empereur Napoléon. Il n'est pas étonnant que la différence des langages soit si grande.
Au retour de son second voyage en Allemagne, Mme de Staël consacra deux années à composer son ouvrage; et, après l'avoir achevé, elle alla s'établir, pour en surveiller l'impression, à 40 lieues de Paris, distance qui lui était encore permise, près de Blois, dans le vieux château de Chaumont-sur-Loire, puis dans une terre, appelée Fossé, qu'un ami lui prêta.
« Le 23 septembre, dit-elle {Dix années d'éxily seconde partie, chap. I"), je corrigeai la dernière épreuve de V Allemagne : après six ans de travail, ce m'était une vraie joie de mettre le mot fin à mes trois volumes. Je fis la liste des cent personnes à qui je voulais les envoyer dans les diflférentes parties de la France et de l'Europe ; j'attachais un grand prix à ce livre, que je croyais propre à faire connaître des idées nouvelles à la France : il me semblait qu'un sentiment élevé, sans être hostile, l'avait inspiré, et qu'on y trouverait un langage qu'on ne parlait plus. »
Mais la joie de Mme de Staël ne devait pas être de longue durée. Elle apprit bientôt que le ministre de la police avait envoyé ses agents pour mettre en pièces les dix mille exemplaires qu'on avait tirés de son livre, et que l'ordre lui était donné de quitter la France sous trois jours. Et pourtant cet ouvrage, que Mme de Staël avait voulu faire paraître en France, avait été soumis à la censure, et l'auteur y avait fait les changements qu'on avait exigés d'elle. Elle-même en avait adressé un exemplaire à l'empereur Napoléon avec une lettre ^ qui certainement ne manque pas de dignité et de noblesse, mais qu'il eût mieux valu ne pas écrire. Mme de Staël devait le savoir par sa propre expérience : il n'y a qu'une démarche qui puisse réussir auprès des despotes : c'est de s'aplatir