Vie (fAgricoiaj H
contre les auteurs, mais même contre leurs écrits, et les triumvirs furent chargés de brûler les immortels monuments de leur génie dans les comices et au Forum. Sans doute on croyait étouffer dans ces flammes la voix du peuple romain, la liberté du sénat, la conscience du genre humain. Les philosophes furent chassés, et Ton exila tous les arts honnêtes pour faire disparaître jusqu'aux dernières traces de la vertu... L'espionnage nous enleva; ajoute Tacite, le droit de parler et d'entendre ; nous eussions même perdu le souvenir avec la parole, si l'homme pouvait oublier aussi aisément qu'il peut se taire. » Quand ces choses se passaient, il n'y avait pas encore un siècle que la république avait fait place à l'empire.
Vous venez d'entendre Tacite ; écoutez maintenant son récent commentateur. Je n'en citerai que quelques lignes : vous n'en supporteriez pas aisément davantage ; mais j'en veux citer au moins ces quelques lignes, comme échantillon de ce genre de littérature qui refleurit aujourd'hui :
« Ce que les empereurs aimèrent donc, c'est ce qu'il faut aimer. Les empereurs aimèrent les lettres, qui décorent l'esprit et l'apaisent; les lettres, sans lesquelles la vie ne semble pas quitter la matière. Les empereurs aimèrent aussi, quelques-uns aimèrent trop, la philosophie, savoir cette étude de soi-même rt du monde, l'un des plus nobles privilèges de
rhomme, l'une des formes de la raison publique si utile à l'expérience, et dont le double concours [sic], •que Dieu dirige, règle l'essor de l'humanité. Ce que les empereurs punirent, ce qu'ils continrent ou voulurent contenir, ce furent les perturbateurs lettrés ou philosophes; ce furent ces esprits violents ou fourvoyés, qui ne sont ni les lettres ni la philosophie qu'ils ont la prétention de représenter, quand ils ne représentent que leur propre présomption *. »
En regard de monstres qui se succédèrent sur le trône impérial de Tibère à Domitîen, j'ai montré par quelques exemples, les plus illustres, les hommes qu'avait formés le stoïcisme. Mais il ne serait pas juste de ne pas mentionner, à côté d'eux, les femmes qui surent s'élever à la hauteur de leurs époux ou de leurs pères et dont l'histoire a célébré l'héroïsme. Elles n'ont pas moins de droits à notre admiration, et elles méritent bien que nous leur reportions une part de l'hommage que le poète adresse aux femmes :
Gloire à vous !
Oh! oui, vous êtes bien le sexe fier et doux, Ardent au dévoûment, ardent à la souffrance, Toujours prêt à la lutte, à Rome, ou bien en France, Dont l'âme à la hauteur des héros s'élargit, Et qui, sur le chemin du tyran interdit^ Pour le terrifier dans sa gloire éphémère, Met tantôt une vierge et tantôt une mère !
l. Tacite et son siècle^ t. I, p. 592.
Vous avez déjà vu le noble dévouement d'Arria, la femme de Thraséas, voulant mourir avec son mari et ne consentant à lui survivre que parce qu'il l'en supplie au nom de leurs enfants.
Cette Arria voulait suivre en cela l'exemple de sa mère, de cette autre Arria qui, passant à son mari, Pétus, condamné à mort par Claude , le poignard qu'elle vient de s'enfoncer dans le sein, lui dit : « Tiens, cela ne fait pas mal. » Sublime parole, admirable commentaire de la doctrine stoïque ! La douleur n'est point un mal quand parle le devoir ou le dévouement. Thraséas, son gendre, présent à cette scène, voulait la détourner de mourir avec Pétus en lui disant : « Mais, s'il me fallait périr, voudriez-vous donc que votre fille mourût avec moi? — Oui, répondit-elle, si elle avait vécu avec toi dans une union aussi longue et aussi intime que moi avec Pétus. »
Sa fille, la fenlme de Thraséas, se montra digne d'eUe et digne de son mari, et à son tour une troisième Arria, la fille de Thraséas, celle qui fut la femme d'Helvidius Priscus, se montra digne de sa mère, de sa grand'mère, de son père et de son époux. Dans ces familles stoïciennes, l'héroïsme était chez les femmes, aussi bien que chez les hommes, comme une vertu de famille.
Les stoïciens recevaient ici la récompense non seulement de leurs vertus privées, mais des généreux efforts de leur philosophie pour relever la
56 DEUXIÈBŒ LEÇON
dignité morale de la femme et sa condition dans la famille. Ils avaient le bonheur de voir qu'elle répondait à leur idéal ; ils pouvaient se dire en mourant qu'ils laissaient après eux des filles ou des épouses dignes d'eux, quand elles consentaient à leur survivre ; et ils se sentaient soutenus, dans leur dernière épreuve, par la sympathie de ce qu'ils aimaient le plus dans le monde, après la vertu.
Mesdames et Messieurs,
Pendant que Rome était la proie de ses empereurs, en attendant qu'elle devînt celle des barbares ; pendant que le césarisme travaillait à la dissolution de la société antique, que le stoïcisme cherchait en vain à régénérer par ses fortes et grandes maximes et par ses exemples héroïques, une nouvelle religion était née dans une des provinces les plus reculées et les plus obscures de Tempire romain, et cette religion nouvelle, trouvant le monde préparé en quelque sorte tout exprès pour la recevoir, allait bientôt remplacer l'ancienne religion et absorber, pour des siècles, la philosophie elle-même. Elle proclamait, comme le stoïcisme, mais sous des formes et avec une autorité que ne pouvait revêtir une simple doc-
trine philosophique, le dogme de Tunité de Dieu et le principe de la fraternité de tous les hommes et de la charité universelle. La morale qu'elle enseignait était aussi simple que sublime. Elle était à la portée de tous les esprits, même les plus ignorants, et s'adressait à tous les hommes , sans distinction de classe et de condition : elle leur rappelait que, riches ou pauvres, puissants ou faibles, maîtres ou esclaves, ils sont tous frères, et elle leur disait en conséquence « : Aimez-vous les uns les autres. » Et cette loi d'amour et de charité, elle la prêchait au nom d'un Dieu de bonté, de paix et de miséricorde. Mais, chose étrange, voilà que cette religion si pure, si sainte à la fois et si humaine, a amené à sa suite une intolérance et une oppression de la libre pensée que le monde ancien n'avait point connues. Gomment expliquer ce singulier phénomène? C'est ce que je voudrais chercher, avant de raconter l'histoire de quelque-unes des principales victimes de cette nouvelle espèce d'intolérance, que je suis forcé d'appeler l'intolérance chrétienne, mais que je voudrais ne pas appeler de ce nom, parce qu'il me répugne d'accoler à ce triste mot : intolérance, une épithète tirée du nom même de celui qui a donné aux hommes l'Évangile (la bonne nouvelle) et qui, pour prix de sa suhlime doctrine, a souffert lui-même la persécution et la mort.
J'ai parlé de l'intolérance païenne, et j'ai montré
dans Socrate une victime de cette intolérance. lilaîs il faut bien s'entendre sur la nature de cette intolérance. Dans l'antiquité, grecque ou romaine, la religion n'a ni une doctrine arrêtée, ni un code sacré, ni un corps de prêtres chargé de conserver, d'interpréter et de développer la tradition, soit écrite, soit orale, et formant un pouvoir indépendant du pouvoir politique, un clergé, une Eglise. Point de dogmes précis, mais une collection de traditions vagues et incohérentes, c'est-à-dire de mythes et de légendes venus on ne sait d'où et formés on ne sait comment. Point de texte sacré : on n'a d'autres livres, quand on en a, que ceux des poètes. Enfin, point d'autorité ecclésiastique : les prêtres ne sont que les représentants de l'Etat. Un tel ordre de choses était singulièrement favorable à la liberté de la pensée, du moins à la liberté spéculative. Cependant, comme je l'ai dit et comme je l'ai montré, le paganisme a eu aussi son intolérance et a fait aussi ses victimes. D'où cela vint-il? C'est que, chez les anciens, la religion se confondait avec l'Etat, qu'elle en faisait partie intégrante, et qu'on ne pouvait Tattaquer sans attaquer l'État lui-même, railler ou seulement négliger ses cérémonies sans manquer aux lois de l'État. Aussi étaient-ce plutôt les actes que les opinions que l'on poursuivait. Malheur à celui qui ne sacrifie point aux dieux, qui ne s'associe point aux cérémonies religieuses, ou, à plus
forte raison, qui les tourne en dérision! Il sera condamné comme ayant violé les lois de l'État. A part cela, chacun peut, en général, interpréter la religion comme il Tentend et se livrer librement aux spéculations philosophiques. Ainsi, pour faire condamner Socrate, Mélitus Taccuse de ne point reconnaître les dieux de la ville, c'est-à-dire de ne pas sacrifier à ces dieux, et de se livrer à des extravagances démoniaques, c'est-à-dire de se dispenser par là de recourir aux rites consacrés; et quand Socrate, pour se disculper de l'accusation d'introduire des dieux étrangers, représente son génie comme un interprète préférable aux indications tirées du vol des oiseaux, il excite de violents murmures parmi ses juges et donne en quelque sorte raison, légalement, à ses accusateurs. J'ai nommé, à côté de Socrate, le sophiste Diagoras de Mélos, condamné pour cause d'impiété et dont la tête fut mise à prix ; mais la cause de sa condamnation ne fut point son athéisme spéculatif : ce fut le sacrilège qu'il avait commis en osant contrefaire, en compagnie d'Alcibiade et d'autres jeunes gens, les cérémonies d'Eleusis. On l'accusait d'avoir tourné en ridicule les mystères sacrés des grandes déesses, d'avoir divulgué ces mystères et d'avoir détourné ses amis de s'y faire initier. Quant à Aristote, qui s'enfuit d'Athènes pour épargner aux Athéniens un nouvel attentat contre la philosophie, ce n'étaient pas
non plus précisément ses opinions philosophiques qui le mettaient en péril, mais on lui reprochait d'avoir commis un sacrilège en élevant des autels à la mémoire de sa première femme et de son ami Hermias. Telle était Taccusation que lui intentait le grand-prêtre Eurymédon, soutenu par un citoyen nommé Démophile. Vous le voyez, ce que j'ai appelé rintolérance païenne est une intolérance qui a son principe dans'^les exigences de TËtat beaucoup plus que dans celles de la religion elle-même, et qui, par conséquent, s'attaque aux actes extérieurs beaucoup plus qu'aux opinions : une très libre carrière est laissée à celles-ci tant qu'elles ne se traduisent pas par quelque acte taxé d'impiété et regardé comme sacrilège ^. Aussi, malgré la condamnation de Socrate, peut-on affirmer que la liberté philosophique fut très grande en Grèce et particulièrement à Athènes. On en peut dire autant de Rome jusqu'au temps des empereurs : la liberté philosophique n'y fut pas moins grande ; et même sous les empereurs, du moins jusqu'à l'époque que je vais marquer tout à l'heure, la liberté de penser resta ce qu'elle était, en matière philosophique et religieuse. Ce que les Césars persécutent dans les stoïciens, ce n'est pas cette liberté spéculative, mais leur courageuse opposition à l'omnipotence et à la
1. Cf. Vacherot,' Histoire aitique de l'École d'Alexandrie, 2« partie, Uv. II, ch. II.
JoLBS Barni. 4
démence impériales. J'ajoute que la tolérance religieuse fut beaucoup plus large à Rome qu'à Athènes : Socrate n'y eût certainement pas été condamné pour y avoir voulu introduire une divinité nouvelle; toutes les divinités y avaient leur temple. C'est que ce n'est plus ici la cité grecque avec ses dieux particuliers et son esprit exclusif : c'est la grande cité, assez large pour comprendre tous les dieux.
Tous les dieux, excepté, bien entendu, celui que la nouvelle religion annonçait comme le seul vrai Dieu, car c'était ici la négation même de la religion existante. Aussi la religion établie devint-elle forcément intolérante à l'égard de cette religion nouvelle qui la niait elle-même et voulait la chasser de ses temples. Et comme l'Etat dont elle faisait partie était alors représenté par un homme qui disposait en maître absolu de la liberté et de la vie de ses sujets, et dont l'ivresse de la toute-puissance faisait ordinairement un monstre, on conçoit les atroces persécutions que souffrirent alors les chrétiens. Telle est la très simple explication de ces horribles persécutions. En prêchant le seul vrai Dieu, en attaquant toutes les divinités du paganisme comme de vaines idoles, en refusant de prendre part aux cérémonies du culte consacré, ils outrageaient la religion de l'État'; et comme l'État, c'était maintenant l'empereur^ qui voulait être obéi sur ce point comme sur tout le reste, ils irritaient contre eux l'esprit si aisément irritable de
Tempereur. Ils avaient beau dire qu'ils rendaient à César ce qui appartient à César : en refusant d'adorer les dieux auxquels ses décrets leur prescrivaient de rendre hommage, ils désobéissaient à sa volonté souveraine et devenaient ainsi des rebelles à son égard. Dès lors, comment n'eussent-ils pas été traités comme ils le furent? Mais en agissant comme ils le faisaient, en résistant aux ordres des empereurs ou des proconsuls pour rester fidèles à leur foi, en bravant toutes les menaces qu'elle leur attirait, en mourant pour elle au milieu des plus cruels supplices, non seulement les chrétiens obéissaient à leur religion qui leur défendait d'adorer les faux dieux et leur ordonnait de mourir plutôt que de commettre un tel crime; ils représentaient encore l'inviolabilité de la conscience humaine en face de l'omnipotence de l'État ou du despotisme d'une volonté arbitraire, et c'est pourquoi ces martyrs de la foi chrétienne ont droit à leur tour aux hommages de tous les amis de la liberté de conscience \ Pour moi, ai-je besoin de le dire? je suis ici avec les chrétiens contre leurs bourreaux, comme je suis avec tous les martyrs contre tous les bourreaux, avec toutes les victimes contre tous les persécuteurs. Mais c'est pour cela aussi que je me sépare d'eux quand ils se font persécuteurs à leur tour; et ici je reviens
1- Cf. Jules Simou, La libei'té de cojiscience, première locon.
64 TROISIÈBIE LEÇON
au phénomène que je voulais chercher à expliquer.
Voici, selon moi, les principales causes de ce phénomène :
V En s'organisant en quelque sorte à l'image de Tempire au milieu duquel il se développe, le christianisme, qui devient alors le catholicisme, construit une doctrine une et universelle, qu'il faut accepter tout entière, dont nul n'a le droit de s'écarter sur aucun point, et qu'il n'est plus même permis de discuter. Cette doctrine, il l'établit à la fois sur l'autorité des livres saints, c'est-à-dire non seulement de l'Évangile, mais de l'Ancien Testament, et sur celle même de l'Église, qui, après avoir fixé le dogme avec toute la subtilité de l'esprit alexandrin, en maintient et en défend l'intégrité avec toute la jalousie de l'esprit judaïque. Il fonde ainsi une orthodoxie qui soumet la liberté de la pensée à une autorité extérieure, et pour qui toute dissidence, résultant du libre examen, est une hérésie criminelle. Ainsi le libre examen n'est plus admis, et non seulement les actes, mais les opinions elles-mêmes peuvent devenir coupables.
2° Pour mieux assurer [le maintien de cette orthodoxie, le christianisme, en se transformant ainsi, fait alliance avec le despotisme des Césars, qui se sert de lui et dont il se sert à son tour. Arrêtonsnous un instant sur ce fait capital.
Quand les empereurs virent que, malgré toutes
les persécutions, le christianisme faisait chaque jour de nouveaux progrès, qu'il remplissait déjà le monde et qu'il se glissait jusque dans leur famille, ils comprirent qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de l'adopter eux-mêmes et de s'en servir comme d'un instrument de règne. Ils se firent donc chrétiens. Mais, dès que le christianisme fut devenu ainsi la religion de l'empereur, et par conséquent de l'État, représenté par l'empereur, le paganisme et l'hérésie devinrent séditieux à leur tour comme le christianisme l'était la veille, et à leur tour furent proscrits au même titre et par les mêmes armes. Hier, la puissance politique persécutait les chrétiens au nom de la religion de l'empire ; aujourd'hui, au nom de la religion de l'empire, elle persécute les païens et les hérétiques. Les juges et les bourreaux restent les mêmes, les victimes seules ont changé. Que font cependant les évêques ? Protestent-ils contre cette intervention de la puissance politique dans le domaine de la conscience, et contre les persécutions que les hérétiques ou les païens ont à souffrir? Non. Le clergé laisse faire le pouvoir civil, quand il ne le provoque pas lui-même à sévir. Le libre examen n'est-il pas interdit? Toute dissidence n'est-elle pas coupable? Dès lors pourquoi se ferait-il scrupule de laisser châtier ou de faire châtier les dissidents ? Il s'en fera d'autant
moins scrupule qu'il croit, en les livrant au bras
séculier, agir pour leur plus grand bien et leur appliquer la loi de la charité. L'Église livre donc l'hérétique, qu'elle regarde comme un coupable, à l'État, qui le frappe comme un ennemi. Ainsi est étouffée dans le sang la liberté de l'esprit humain.
3° Enfin, non seulement l'Église a ainsi recours à la puissance civile, mais elle aspire et elle réussit à devenir elle-même une puissance politique : elle le devient déjà sous les Césars, en attendant qu'elle les remplace. A partir de Constantin, les évêques deviennent des magistrats de l'ordre civil ; ils participent au moins dans une certaine mesure à la puissance politique, et ils en pratiquent eux-mêmes les procédés en usage.
Telles sont les causes principales qui, en altérant l'esprit du christianisme primitif, l'esprit même de l'Evangile, ont engendré une intolérance nouvelle que l'antiquité païenne n'avait pas connue, et dont l'oppression subsiste encore après tant de siècles.
J'en pourrais suivre les effets au sein même du christianisme dans les persécutions dirigées contre l'arianisme et les autres hérésies. Arius est condamné dans le premier concile œcuménique assemblé par Constantin, qui en présida en personne la première séance ; et (ce qui confirme ce que je disais tout à l'heure), par cela même qu'il est séparé de l'Église, il est l^egardé comme un ennemi de l'État. Constantin l'exile avec tous ses sectateurs, sauf à
les rappeler un jour, quand il lui conviendra de favoriser à leur tour les ariens contre les orthodoxes. Plus tard, le glaive impérial servit à extirper entièrement l'arianisme. C'est une histoire bien sanglante que celle de cette secte, et j'y trouverais aussi bien des martyrs de la libre pensée, si je pouvais étendre mon cercle jusque-là. Mais il est temps d'arriver à ce qui devait faire l'objet même de cette leçon, à cette victime de l'intolérance chrétienne au cinquième siècle, à cette martyre de la libre pensée qui s'appelle Hypatie.
Il faut ici nous transporter à Alexandrie, le théâtre de sa gloire et de son immolation.
Fondée par Alexandre sur les. bords du Nil, et devenue, avec les Lagides, la capitale d'un grand empire et en même temps un nouveau centre intellectuel, où l'esprit grec s'était modifié sous l'influence de l'esprit oriental, Alexandrie avait été, vers la fin du second siècle après Jésus-Christ, au moment même où le christianisme commençait à conquérir le monde, le berceau d'une école philosophique, qui fut la dernière expression de la philosophie grecque et qu'on a nommée le néoplatonisme, parce qu'elle renouvelait l'idéalisme de Platon en le mêlant aux doctrines mystiques de l'Orient. A 'époque d'Hypatîe, le principal siège de cette école avait été transporté à Athènes ; mais Alexandrie restait toujours l'un des grands centres de la philo-
Sophie grecque ; et, malgré les progrès du christianisme, cette philosophie y était encore en très grand honneur.
D'un autre côté, le christianisme avait déjà entraîné une bonne partie de la. population, si mêlée, de cette cité gréco-égyptienne ; et le siège épiscopal d'Alexandrie, le plus important de la chrétienté après celui de Rome, s'était arrogé ou tenait de divers décrets impériaux une autorité redoutable.
Il résultait de cet état de choses une double rivalité au sein d'Alexandrie : d'une part, rivalité des chrétiens et des païens ou des autres hérétiques; et, d'autre part, rivalité des évêques, qui représentaient l'Église, et des préfets, qui représentaient l'empire. Ceux-ci, même lorsqu'ils étaient chrétiens, se voyaient forcés, pour contrebalancer l'énorme pouvoir des premiers, de chercher des auxiliaires jusque dans les rangs des païens.
C'est dans cette ville et au milieu de cet état de choses que naquit Hypatie, et qu'elle devait périr, après avoir jeté un grand éclat.
Fille du premier mathématicien et astronome de son temps, Théon d'Alexandrie, Hypatie s'était fait remarquer de bonne heure par sa rare intelligence : dans un âge où les hommes mêmes abordent à peine les études sérieuses, elle avait déjà cultivé, sous la direction de son père, les parties les plus difficiles des mathématiques et de l'astronomie, et elle y avait
joint l'étude de la philosophie. Pour compléter ces fortes études commencées à Alexandrie, elle se rendit à Athènes, qui était alors, comme je Tai dit tout à l'heure, le principal siège de la nouvelle philosophie, devenue maintenant l'école d'Athènes et où enseignaient d'illustres professeurs, entre autres Plutarque, le chef de l'école, et sa fille Asclépigénie. De retour dans sa ville natale, à l'exemple d'Asclépigénie, elle entreprit d'enseigner à son tour la philosophie, qu'elle avait si profondément étudiée. Elle était aussi éloquente que savante, et la philosophie qu'elle enseignait, cette philosophie néoplatonicienne qui, à l'éclat de la poésie de Platon, joignait encore celui de l'imagination orientale, se prêtait merveilleusement à l'éloquence. Ajoutez que cette jeune fille, si savante et si éloquente, était belle aussi ; belle^ je ne dirai pas comme un ange, puisqu'il s'agit ici d'une païenne, mais comme une muse (on l'appelait la Muse). Vous concevez dès lors l'enthousiasme qu'elle dut exciter dans une ville comme Alexandrie. Des flots d'auditeurs se pressaient au pied de la chaire où elle montait, couverte du manteau des philosophes ; elle ne pouvait sortir sans être environnée d'admirateurs qui lui faisaient un glorieux cortège. Plus d'une fois elle dut s'arrêter sur la place publique pour expliquer les doctrines de Platon et d'Aristote. Vous concevez aussi qu'une telle personne ait dû faire naître plus d'une passion
parmi ses auditeurs ; mais elle n'en partagea aucune : elle était tout entière à la philosophie. Elle acquit bientôt une immense réputation ; on venait Tentendre de fort loin. Synésius, le futur évéque de Ptolémaïs, vint écouter ses leçons ; elle fit sur lui une impression profonde et durable, et il se forma entre eux une de ces amitiés qui ne finissent qu'avec la vie. Le témoignage de cette impression et de cette amitié nous a été conservé avec les lettres mêmes de Synésius.
Voici ce qu'il écrivait à l'un de ses amis, après son retour dans la Cyrénaïque :
« Homère dit, pour célébrer Ulysse, qu'il apprit beaucoup dans ses longs voyages, et connut les mœurs et les villes d'un grand nombre d'hommes.; mais c'étaient des Lestrigons et des Cyclopes, peuplades sauvages ; comment aurait-il donc chanté notre voyage, nous à qui il a été donné de vérifier des merveilles dont le récit nous paraissait incroyable ? Nous avons vu , nous avons entendu celle qui préside aux mystères sacrés de la philosophie (L. CXXXVII). »
Dans une autre lettre (IV), Synésius écrit qu'Hypatie est sainte et chère à la divinité ; ses auditeurs sont le chœur heureux qui jouit de sa voix divine.
Parmi les lettres de Synésius qui sont arrivées jusqu'à nous, sept sont adressées à Hypatie aller même, à la philosophe^ c'est le titre qu'elles por-
tent. « Toutes, dit M. Druon, dans son excellente étude sur la vie et les œuvres de l'évêque de Ptolémaîs, à laquelle j'ai déjà emprunté les citations qui précèdent, toutes témoignent de la vive affectibn de Synésius pour Hypatie ; il la nomme sa bienfai- Irice, son maître, sa sœur, sa mère ; il lui donnerait un autre titre, s'il pouvait en trouver un qui témoignât mieux sa vénération. « Quand même les « morts oublieraient dans les enfers, lui dit-il, moi je « m'y souviendrai encore de ma chère Hypatie. C'est « pour vous seule que je pourrais dédaigner ma pa- « trie (L. CXXIV). » Il recommande à son crédit des jeunes gens auxquels il s'intéresse (L. XXXI) ; c'est par son entremise qu'il fait parvenir les lettres qu'il adresse à ses amis d'Alexandrie. Il la consulte sur ses ouvrages, et déclare s'en remettre au jugement qu'elle portera, tout prêt à les offrir aux poètes et aux orateurs, ou à les ensevelir dans l'oubli, selon qu'elle doit les approuver ou les condamner {L. CLIV). Enfin c'est auprès d'elle que dans ses chagrins il cherche des consolations (L. X et XVI) ; le cœur d'Hypatie est, avec la vertu, son plus sûr asile. »
Lorsque Synésius suivit les leçons d'Hypatie, il Q'était pas encore chrétien; mais, même quand il 'e fut devenu, comme il resta toujours fort attaché à l^ philosophie néoplatonicienne, il conserva toujours pour Hypatie une grande admiration et un grand
respect. Il n'en était malheureusement pas de même de tous les chrétiens. Plus Hypatie obtenait de succès comme philosophe, plus elle excitait la jalousie et les ombrages des sectateurs du christianisme, et particuhèrement de Tévêque d'Alexandrie. C'est ce que vous comprendrez encore mieux quand j'aurai ajouté que, outre l'influence philosophique qu'elle exerçait sur les esprits, elle avait encore une certaine influence politique. Les magistrats lui témoignaient beaucoup de déférence, et ils la consultaient volontiers sur les affaires publiques. Le préfet Oreste, en particulier, quoique chrétien, lui montra beaucoup d'amitié et lui accorda beaucoup de crédit. Ce fut ce crédit qui, joint à son importance philosophique, causa sa perte.
A cette époque (412), Cyrille, dont l'Eglise a fait un saint, fut élevé au siège épiscopal d'Alexandrie. Le nouvel évêque, qui succédait à son oncle, l'impérieux Théophile, se montra tout de suite plus impérieux encore et plus violent que son prédécesseur.
On a raconté que, passant un jour devant la maison d'Hypatie, il fut arrêté dans son chemin par l'affluence des visiteurs qu'attirait la philosophe, et qu'il en conçut une si violente jalousie qu'il résolut de la faire périr. Que Cyrille ait vu avec dépit, avec le dépit d'un évêque, surtout d'un patriarche d'Alexandrie, l'affluence de visiteurs ou d'auditeurs qu'attirait Hypatie et l'autorité dont elle jouissait
auprès du gouverneur, il n'y a rien là que d'assez naturel; mais alla-t-il, comme l'affirme celui qui rapporte l'anecdote que je viens de rappeler, le philosophe Damascius, jusqu'à se faire l'instigateur du meurtre de cette trop puissante rivale? Le témoignage de Damascius ne suffit pas sans doute pour Taccuser de ce crime; mais la conduite antérieure de Cyrille et les circonstances mêmes du meurtre, sans démontrer péremptoirement la complicité de l'évéque d'Alexandrie, pèsent au moins très fort dans la balance.
C'était un terrible personnage que ce saint Cyrille. Vous allez en juger. Un jour, pour venger des meurtres commis la nuit par les juifs sur les chrétiens, mais dont les auteurs avaient été arrêtés, l'évéque Cyrille, à la tête de bandes armées qu'il avait rassemblées, occupe toutes les synagogues, chasse les juifs de la ville et ordonne le pillage de leurs biens. Une telle justice ne pouvait être du goût du gouverneur d'Alexandrie. Oreste s'en plaignit vivement ; il écrivit à l'empereur pour dénoncer la conduite de l'évéque et demander la réintégration des habitants dont celui-ci avait dépeuplé la ville. Mais Cyrille écrivit de son côté et fit confirmer l'expulsion des juifs. C'était Pulchérie qui gouvernait alors les affaires de l'empire sous le nom du jeune Théodose, son frère.
Quelque temps après, comme l'hostilité entre le gouverneur et l'évéque allait toujours croissant, des
Jules Barni. a
moines habitant les montagnes voisines descendirent de leur monastère au nombre d'environ cinq cents, et se répandirent dans la ville pour prendre , disaient-ils, la défense de Tévèque. Ayant rencontré le gouverneur porté sur son char, ils Tinjurièrent, l'appelant païen et idolâtre. Celui-ci, soupçonnant un piège de l'évêque Cyrille, leur répondit qu'il avait reçu le baptême et qu'il était chrétien (ce qui était vrai) ; mais ces furieux, ne tenant aucun compte de ses paroles, continuèrent de l'accabler de leurs injures, et l'un d'eux, mommé Ammonius, lui jeta à la tète une pierre qui le mit tout en sang. Heureusement le peuple accourut au secours du préfet, dispersa les moines, se saisit d'Ammonius et le remit entre les mains d'Oreste. Ce moine fut appliqué à la question et mourut des suites de la torture. Que fit l'évêque Cyrille? Il fit faire au séditieux des obsèques solennelles, prononça publiquement son éloge dans l'église, le célébra comme s'il avait perdu la vie pour la défense de la religion, et le mit au rang des martyrs. Une pareille conduite n'était pas faite pour ramener le gouverneur.
Cependant la ville souffrait de la division de l'évêque et du préfet ; et, comme Hypatie était l'ami du gouverneur, qui passait pour se conduire d'après ses conseils, on fit croire au peuple qu'elle était la cause de cette division, et il ne fut pas difficile de le soulever contre elle. Si saint Cyrille ne fut pas lui-même
l'instigateur du meurtre, il est du moins certain que ce fut un lecteur de son église, nommé Pierre, qui fut J'exécuteur du crime.
Un jour de carême, au commencement de Tannée 415, comme Hypatie sortait de chez elle en voiture, une troupe de forcenés, conduits par ce Pierre, l'arrache de* son char et la traîne jusqu'à la grande église appelée la Gésarée. Là, on la dépouille de ses vêtements, on la massacre sous une grêle de pierres, de tuiles, de débris de poterie; on coupe son corps en morceaux, on promène dans les rues d'Alexandrie ces honteux trophées, et on les brûle enfin dans un lieu nommé Ginaron.
Cette action, ajoutent les historiens, fit un grand tort à l'évèque Cyrille et aux chrétiens d'Alexandrie.
L'histoire que je viens de raconter brièvement est curieuse à plus d'un titre. Elle nous montre combien était grande alors la puissance d'un évêque chrétien, particulièrement du patriarche d'Alexandrie, et quel était le caractère de cette puissance ; quels conflits et quels désordres suscitait la rivalité de cet énorme pouvoir avec celui des préfets; jusqu'où pouvait aller la violence de ces évêques dont l'Église a fait des saints ; quelle était la brutalité de ces moines dont <^n nous représente aujourd'hui la vie comme une ïmage de la perfection évangélique (et nous ne sommes encore qu'au quatrième ou au cinquième
siècle de Tère chrétienne); enfin quel était déjà le fanatisme des populations chrétiennes, quand elles avaient pour évéques des hommes tels que Cyrille,
Hypatie périt victime de ce fanatisme ; et, si elle ne fut pas tuée à l'instigation de Cyrille lui-même, elle le fut par les chrétiens qu'avait ameutés son lecteur. Et les coupables n'encoururent de la part de l'évêque aucune réprobation ; ils obtinrent même l'impunité, grâce à lui.
Avec Hypatie tomba une des dernières gloires des écoles d'Alexandrie et d'Athènes. Environ un siècle après ce meurtre, en 529, un décret de l'empereur Justinien interdisait l'enseignement de la philosophie à Athènes, ce premier berceau et ce dernier refuge de la philosophie, et les philosophes étaient forcés d'aller chercher un asile en Perse, auprès du roi Chosroés. Il était digne d'un successeur des Césars de signer un pareil décret. Mais on a beau tuer ou persécuter les philosophes, la philosophie ne meurt pas; ou, si elle paraît mourir, c'est, comme le phénix, pour renaître de ses cendres.
Mesdames et Messieurs,
Le décret de Justinien que j'ai rappelé à la fin de la dernière leçon, en fermant les écoles des philosophes qui enseignaient encore à Athènes au commencement du sixième siècle, clôt en quelque sorte officiellement Tère dé la philosophie ancienne. L'antiquité est finie; le moyen âge commence, et avec lui la plus violente tyrannie qui eût encore pesé sur l'esprit humain. Le moyen âge, en effet, c'est le règne de cette autorité ecclésiastique que nous avons vue se former avec ce que l'on peut appeler l'établissement catholique du christianisme, de cette autorité qui, imposant à la foi de tous et ses livres sacrés et les dogmes qu'elle y prétend fonder, proscrit toute libre pensée, déclare coupable toute opinion dissidente,
et, pour frupper Thérésie, emprunte le secours de la puissance civile ou s'arme elle-même de cette puissance. Telle est l'autorité que l'Église exerce alors, et elle l'exerce avec un zèle d'autant plus jaloux qu'elle n'a pas seulement à maintenir sa domination spirituelle, mais encore le pouvoir politique et les biens temporels qu'elle a acquis. Aussi cherche-telle à prévenir par un code draconien toute pensée indépendante; et, quand quelque tentative de ce genre se produit, la poursuit-elle avec la dernière rigueur.
Mais, quelque oppressif et quelque cruel que fût le despotisme de l'Église, il ne pouvait étouffer absolument la libre pensée. Il était impossible qu'elle ne se manifestât point sous une forme ou sous une autre, en dépit de toutes les entraves qu'on lui opposait, et qu'elle ne résistât pas de quelque manière au joug qui pesait sur elle, en attendant qu'elle parvînt à le secouer tout à fait. Elle eut donc aussi ses représentants, même à cette époque d'oppression , et dire qu'elle eut ses représentants c'est dire qu'elle eut ses martyrs. C'est un d'entre eux, l'un des plus illustres, que je voudrais montrer aujourd'hui dans Abélard. Le premier, ou au moins l'un des premiers au moyen âge, il tenta d'introduire la dialectique, c'està-dire le raisonnement, dans la théologie : « Il mit de côté, comme dit M. Cousin *, la vieille école d'An-