‹ Les Martyrs de la Libre PenseeChapitre 9 sur 44 · Introduction aux ouvrages inédits d*Abélard · texte numérisé non relu

Introduction aux ouvrages inédits d*Abélard

selme de Laon, qui exposait sans expliquer, et fonda ce qu'on appelle aujourd'hui le rationalisme. » Et il paya cette hardiesse, sinon de son sang, comme tant d'autres martyrs, du moins de son repos et de sa liberté.

Tous les malheurs d'Abélard n'eurent pas, d'ailleurs, leur source, il faut bien le reconnaître, dans l'indépendance de son esprit et dans la nouveauté do ses idées : il en éprouva aussi qui eurent une tout autre cause, et ce sont ceux-là surtout qui ont popularisé son nom. Mais Je n'ai point à m'occuper de ces derniers, puisque c'est uniquement comme martyr de la pensée que je dois le montrer ici. Et cela se trouve bien, car le côté que je dois laisser dans l'ombre ne lui fait pas autant d'honneur que celui que je dois mettre en lumière ; ot si j'avais à montrer aussi le premier, ce n'est pas sur Abélard, c'est sur celle dont il fut aimé avec tant de tendresse et de dévouement, c'est sur Héloïse que j'appellerais toutes vos sympathies ot toute votre admiration. Il y a dans les Vies des f/rands hommes de M. de Lamartine une étude consacrée à l'histoire des amours d'Héloïse et d'Abélard, et intitulée Héldise ; c'est bien là en effet le grand nom de cette histoire.

Né au bourg de Palais, près de Nantes, en 1079, Pierre Abélard appartient par sa naissance et par sa famille à cette vieille Armorique, à cette terre de Bre-

tagne, dont les habitants se distinguent par la tournure originale de leur esprit et Tindépendance de leur caractère, et qui, cinq siècles plus tard, devait donner Descartes à la philosophie. Enflammé, dès sa jeunesse, par la passion de Tétude, il résolut, comme Descartes le fera un jour, de se consacrer tout entier aux lettres et à la philosophie ; et, renonçant au métier d'homme d'armes auquel l'appelait la noblesse de sa famille, il abandonna à ses frères son héritage et son droit d'aînesse. Comme Descartes encore, il se mit à voyager pour s'instruire, et en outre, mais ici commence la différence entre lui et Descartes (celui-ci n'avait pas l'humeur aussi querelleuse et faisait plus de cas de son repos), pour chercher dans le champ clos de la dialectique des adversaires à terrasser.

Dans le cours de ses voyages, il entendit, entre autres maîtres, Jean Roscelin, chanoine de Compiègne, né comme lui en Bretagne, comme lui esprit indépendant, et qui, ayant avancé sur la nature des universaux (des espèces et des genres) une doctrine i{\\\ paraissait incompatible avec le dogme de la Trinité, avait été pour ce fait condamné, en 1092, par un concile tenu à Soissons, où Abélard se verra lui-même condamné plus tard, s'était rétracté par crainte de la mort, et avait dû chercher un refuge en Angleterre. Abélard trouvait d'ailleurs insensée la doctrine de son maître Roscelin, cette doctrine qui

ne voulait voir dans les universaux que des mots, flatus voctSj et qui pour cette raison a été désignée sous le titre de nominalisme . Mais il n'attaqua pas moins vivement la doctrine opposée, qui soutenait la réalité des universaux^ le réalisme. Celui-ci était alors professé à Paris par Guillaume de Champeaux, qui enseignait avec un grand éclat dans VÉcole du Cloître ou de Notre-Dame^ ainsi nommée parce qu'elle se tenait dans le clottre voisin de Téglise métropolitaine. Pierre Abélard se mêla à la foule des écoliers de toute nation et de tout âge qui se pressaient aux leçons de ce maître ; mais il se distingua bientôt entre tous par l'étendue de ses connaissances, par la subtilité de son esprit, par le -charme de sa parole, et enfin par cet esprit d'indépendance qui lui était inné. Ce fut cet esprit qui le poussa à réfuter la doctrine incontestée de celui qu'on surnommait la Colonne des docteurs.

Il ne tarda pas à se faire maître lui-même, quoique fort jeune encore, et il ouvrit des cours de dialectique (c'était le nom que l'on donnait alors à la philosophie), d'abord à Melun, puis à Corbeil, puis à Paris même, dans la chaire de Notre-Dame, que son ancien mattre avait laissée à un suppléant et que celui-ci lui céda pour se ranger parmi ses auditeurs ; puis , cet arrangement n'ayant pas été approuvé par Guillaume de Champeaux, de nouveau

À Melun, et bientôt de nouveau à Paris, sur la mon-

tagne Sainte-Geneviève. Partout où il allait, il entraînait la foule avec lui : il avait, pour la séduire, outre une science éprouvée et une éloquence sublime^ auxquelles ses ennemis mêmes étaient forcés de rendre hommage, une originalité d'esprit et une hardiesse d'idées bien rares à cette époque. C'est ce qu'atteste, entre autres témoignages, une histoire de la vie de saint Gosvin (lequel, se comparant à David marchant contre Goliath, osa un jour se mesurer avec le géant, mais fut moins heureux que David) : dicebat quod nullus antea prœsumpserat^ il disait ce que nul n'avait encore osé dire. L'auteur ajoute qu'Abélard excitait ainsi la haine de tous ceux qui pensaient plus sagement, c'est-à-dire qui ne pensaient pas comme lui. La forme même de son enseignement était une chose toute nouvelle : il tempérait les rudesses de la dialectique par des digressions attrayantes, par des citations bien choisies despoètes qu'il aimait le plus (Virgile, Horace, Ovide, Lucain), même par un léger badinage ; et, au lieu de suivre toujours pas à pas les textes et les autorités consacrés, il savait se détacher de leur lisière et voler de ses propres ailes. C'est ainsi qu'il conquit une renommée sans égale et devint le roi de 4'enseignement à Paris, qui était dès ce temps, comme la capitale des lettres et des arts.

Ce fut alors qu'Abélard conçut le projet de réformer aussi l'enseignement de la théologie en y in-

troduisant la dialectique. La vieille école était à cette époque représentée par Anselme de Laon, dont renseignement attirait un très grand nombre d'auditeurs, mais n'était guère qu'une glose du texte de l'Ecriture. Abélard alla à Laon pour suivre les leçons de ce maître ; mais, ne pouvant, suivant son expression, rester longtemps oisif à l'ombre de ce figuier stérile, il entreprit d'ouvrir lui-même un cours de théologie. Comme quelques-uns l'engageaient à différer son entreprise et à user de ménagements : « Ce n'est point ma coutume, répondit-il avec vivacité, de suivre l'usage, mais d'obéir à mon esprit. » Réponse qui peint son caractère et montre bien en lui le novateur.

Mais ici commence la persécution pour Abélard : le vieux Anselme, irrité de l'audace du jeune docteur, lui défendit de continuer ses leçons, et Abélard dut revenir à Paris. Il y reprit, avec un grand succès, son enseignement suspendu à Laon, et le poursuivit tranquillement durant quelques années. C'est pendant ces années-là qu'il contracta avec Héioîse cette liaison qui devait lui être si fatale, mais qui a rendu son nom si populaire. On imagine aisément quel attrait devaient avoir l'un pour l'autre cette jeune fille déjà célèbre dans tout le royaume par son esprit et sa science, et ce maître des maîtres, qui n'était pas seulement un philosophe illustre et un orateur entraînant, mais un poètç attrayant et

un musicien enchanteur. Abélard a raconté luimême, dans la lettre fameuse qui contient rhistoire de ses malheurs, et depuis lors tout le monde sait comment il séduisit la nièce du chanoine Fulbert ; comment, pour réparer sa faute, il l'épousa en présence de Fulbert et de quelques amis, et comment ce mariage , auquel elle n'avait consenti qu'avec beaucoup de peine et qui devait être tenu secret, de peur qu'il ne nuisit à la gloire et à l'avenir d'Abélard, ne put désarmer la vengeance de l'oncle d'Héloïse. Mais je me hâte de jeter un voile sur cette histoire, où, suivant l'expression de M. de Lamartine (je ne dirai pas avec lui : « comme toujours, » mais au moins comme trop souvent), le cœur de la femme fut viril et le cœur de l'homme féminin ; et je reviens à l'Abélard qui seul doit nous occuper

Devenu moine de l'abbaye de Saint-Denis (pendant qu'Héloîse prenait le voile dans le couvent d'Argenté uil), Abélard ne put supporter longtemps les dérèglements dont il était témoin ; et, quittant cette maison de désordres, il alla s'établir dans le prieuré de Maisoncelie, situé sur les terres du comte de Champagne, pour y rouvrir son école. Il y attira une si grande multitude d'auditeurs que les habitations du lieu et les aliments de la terre devinrent bientôt insuffisants ; mais la persécution ne le laissa pas jouir longtemps de ce nouveau triomphe. Vou-

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lant joindre renseignement par le livre à renseignement par la parole, Abélard entreprit de rédiger ses leçons théologiques, et publia, sous le titre A' Introduction à la théologie^ un traité sur l'Unité et la Trinité divine, où il appliquait cette nouvelle méthode qu'il avait introduite dans renseignement de la théologie et qui consistait à éclairer la foi par la raison. Il répondait ainsi à un besoin qui commençait alors à se faire sentir : le besoin de comprendre ce que Ton devait croire, au lieu de croire aveuglément. c( Nos écoliers, dit-il lui-même à propos de ce livre *, voulaient des raisons humaines et philosophiques, et demandaient plutôt des choses qui pussent être comprises que de celles qu'on se borne à dire sans les comprendre ^ ; ils disaient qu'il est superflu de proférer des mots que l'intelligence n'accompagne pas, que rien ne doit être cru qui n'ait été compris d'abord, et qu'il est ridicule d'enseigner aux autres ce que ni soi-même ni ceux à qui l'on s'adresse ne sauraient comprendre. » Mais que de résistances ne devaient pas soulever ce besoin nouveau et la méthode qui y répondait, cette méthode qui contenait en germe le principe du libre examen !

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