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CHAPITRE IV

PRËTHES DÉPORTÉS A nOCHEFOHT.

Après avoir langui, pendant plusieurs mois, dans les prisons d'Alençon, de Chartres et de Rambouillet, les prêtres du département de l'Orne condamnés à la déportation à la Guyane ou sur les côtes d'Afrique, partirent d'jVlençon, le Aavril 1794, et prirent la roule de Rocheforl. Des gendarmes escortaient le sabre au poing le chariot couvert, sur lequel DO les conduisait. Accoutumés aux insultes et aux cris de mort, les confesseurs de la foi ne s'étonnèrent point des DUlniges et des mauvais traitements qu'il leur fallut subir tlans la plupart des villes qu'ils traversèrent. Leur courage

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ne fut ébranlé ni par les dures priTations auxquelles on les soumit pendant ce voyage, ni par les souffrances nouyelles que leur causait chaque nuit passée sur la paille humide et remplie de vermine. La prière, la méditation des souffrances de Jésus-Christ, la pensée des joies éternelles de la patrie céleste, vers laquelle ils marchaient, empêchaient leur âme de succomber au chagrin et aux sombres préoccupations de l'avenir. Us arrivèrent à Rochefort trois ou quatre jours avant la fête de Pâques, qui tombait cette année-là le SO avril, et, avant d'être embarqués, ils eurent la douleur de se voir enlever leurs bréviaires, leurs livres de prières, et tous les objets de piété capables de soulager leur iQfortune. Ils s'attendaient à partir bientôt pour l'Afrique ou pour la Guyane. Mais, comme les Anglais tenaient bloqués tous nos perts de mer, il leur fallut rester, pendant de longs mois, sur les pontons, qui leur servaient de prison.

11 serait impossible de faire connaître en des notiices particulières les tourments divers auxquels furent soumis ces vénérables confesseurs de la foi et leurs pieux compagnons d'infortune. Pour en donner une juste idée, nous croyons nécessaire de reproduire au moins en partie la Relation de leurs souffrances écrite, en 1796, par M. l'abbé Grégoire delà Biche, qui avait été lui-même déporté à Rochefort (1).

Après avoir consacré quelques pages au récit des souffrances particulières endurées dans les prisons de Rochefort par les prêtres de son département, l'auteur s'exprime ainsi :

« On nous embarqua sur une goélette, qui nous conduisit à quelque distance de là sur le vaisseau les Detix-Associés (2). Nous y

(1) Cet ouvrage a pour titre : Relation très-détaillée de ce qu'ont souffert, pour la religion, les prêtres et autres ecclésiastiques français^ tant réguliers que séculiers, détenus, en 1794 et 1795, pour refus de serment, à bord des vaisseaux Les Deux-Âssociés et Le Washington, dans la rade de Vile dAix ou aux environs (1800).

(2) Quelques prêtres du diocèse de Séez furent embarqués sur le Washington-

PRÊTRES DÉPORTÉS A ROOHEFORT.

S uo très-grand nombre de prêtres, venus à Iravers des souffrances el des périlsiofinis, des provinces les plus éloignées de la FrauLC tclleis que l'Alsace, la LorraiQe. Dès ce moment nous [limes selon Imcrgique el religieuse expression d'un d'entre nous let. plub malheureux des hommes et les plus uheureuK des cbréliens Uuon s'imagine tous les genres de peines el de souffi'aQci.b physiques et morales qui peuvent assaillir des êtres raisonnables et religieux (ù part le remords), el l'on ae formera de nos mau\ une idée aussi approchante qu'il est possible de l'avoir, quand on ne les a pas éprouvés,

" Je mets au premier rang paimi nos peines morales, celle d«! ne pouvoir, je ne dis pis exercer notre culte, mais au moins adresser ouvertement quelques prières ft l'auteur de notre être, nous prosterner en sa piesence nous munir du signe consolant du chrétien, de n'oser remuer leb lèvres, crainte de nous altirer du terribles menaces ou d occasionner d'horribles blasphèmes, de n'avoir aucun livre qui put nous porter à Dieu, aucune image pieuse, aucun objet ou signe extérieur de religion, el cela, au milieu des bomoies les plus impies, les plus pervers, les plus gangrenés de toute sorte de vices qu'il y eût jamais.

>' Ils croyaient sans doute avoir des pirates en leur disposition à en juger par la manière indigne dont ils nous dépouillèrent, sans aucun respect pour la décence. Linge, babils, chaussures, ils preunient sans façon, parmi nos effets, tout ce qui était à. leur gré. . . Le peu d'effets qui échappèrent à leurs mains spoliatrices, suiBl pendant quelque temps à des hommes qui ne tenaient à rien. Mais enfin, après un certain temps, ces babils et ce linge que nous ne quittions ni jour ni nuit, s'usèreot; car le Seigneur ne renouvela pas en notre faveur le miracle qu'il avait fait autrefois en faveur de son peuple dans le désert (Deuter.,xxix, 5.) Au tout de quelques mois, nous nous tvull^à1l)e3 uniquement revêtus de linge el d'Itabils si usés, si étrangement malpropres, si infectés de vermine (l), si im-

011 ilE eureot h euppûrler lea aièmes BOnlIraaces que leurs confrères des Beux- Ansodén,

(1) a On u'i pas fidèe de l'iacoacevaïle qoaatilé de poux qui uons ilivoraieiil la jour el la auil. Plunieurs ée nous périrent sans qu'un put assigner d'autre caoee de leur mort que ciille-ct ; suit que ces insectes qu'ils ne purent réussir à eilirper, ■ porapaBsent la partie la plue fim de leur suug [et eu eirel on les vopit pdles et

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prégnés de miasmes fétides, qoe la plupart si déguenillés, s'il m'es^' permis d'employer cette expression ignoble, que les plus pauvres^ d'entre les pauTres qui Tont mendiant de porte en porte, eussentra dédaigné de les ramasser.

« Outre le supplice de la nudité, nous aTions celui de la faim. Nous enragions de faim (l'agression n*est pas trop forte), nous^ maigrissions et dépérissions à Tue d*œil. . . Nous avions cependant:^ une livre et demie de pain chaque jour. Mais pour des hommes» qui respirent journellement Tair singulièrement appétissant de la^ mer; qui sont couverts d'insectes rongeurs qui les épuisent, et. qui ne peuvent se procurer aucun autre comestible à prix d'argent, qu*est-ce qu'une livre et demie d'un pain grossier, matériel, plein de bulle et très-peu nourrissant? Quand nous avions mis de côté ce qu*il nous fallait de pain pour la soupe (qu'on nous donnait aux Associés deux fois par jour et une fois seulement au Waskmgtoà;^ à peine nous en restait-il quelque peu pour joindre aux autres aliments qu'on nous servait, et qui était un bien faible supplément. C'étaient le plus souvent quelques gùùrgaa%es on fèves de marais de la petite espèce, bouillies tout simplement dans l'eau destinée à faire la soupe, et qui, en outre qu'elles donnaient chacune asile à une famille entière de charançons, n'étaient jamais cuites à raison de leur vétusté, qui les mettait à Tépreuve du feu le plus âpre.

« Ajoute! à ces mets déjà si dégoûtants* Tincommodité avec laquelle nous prenions nos repas. Nous mangions d'ordinaire de dii en dix. toujours debout, et au grand air, quelque temps qu'il fit. tellement serrés, pressés et coudoyés par nos voisins, que nous avions une peine infinie à aborder la gamelle, et que, quand nous pouvions réussir à en enlever comme à la volée une cuillerée de soupe, il y avait dix à parier contre un que dans le trajet la meilleure partie se répandait sur nos habits.

" Malgré le tourment de la faim, il ne faut pas s'imaginer que nous demeurassions oisifs et les bras croisés. . . Sans parler de

q tww é » «rame te homiiâs t q«i m avait fktt coup sur coup (f ibondaBtes saipét^ * w^yg^p oT apoïMr I» iiitolénbIe& démangeaisoDS q«*ils leur cansaieoi. i^ m iéAànamt It ctrp» m. foiot d'y occaàooner des plai«, qui, dans U snile.

PBÉntES DÉPORTÉS A KOCBE^ORT. H7

ces tréquenis branle-bas qui dous excédaient (I) el des services que nous rendions moitié de gré moitié de loixie aux matelots (2). quoi de plus irisie et de plus faligaot pour des hommes faibles, laoguissanls et ne respirant qu'à demi, que d'aller souvent par bandes dans nos bôpitaux de mer respirer un air impur et pestilentiel, manier, nettoyer, Irausporler d'une place à l'autre des hommes qui étaient plus qu'à demi cadavres, laver leur linge infetl el imprégné d'une odeur de mort, secouer les innombrables insectes qui usurpaient le prochain héritage des vers; que d'aller plus souvent encore charroyer à près de demi-iieue et iahumer à sii pieds en terre les cadavres de nos nombreux confrères, en attendant que sous peu de jours on nous reudil à nous-mêmes un semblable oITice de charité; que de nettoyer une fois, deux fois cbaqae matiu, et cela dans l'attitude la plus pénible et avec un tra- '^i forcé noire obscur et puant cachot; que d'en enlever à force lie bras les lourds baquets qui recelaient toutes les ordures delà nuit, el après avoir, au risque de notre vie, escaladé de glis- Mnles écbejles, d'aller à travers mille el mille faux pas. au mîlÎBiide cables, de mâts souvent couverts de verglas, décharger noos-mêmes à l'exli-émilé du vaisseau, ces immondices dans la ner?

« Excédés de travaux, mourant de faim, k demi nus, accablés de mauvais Irailements, en butte à mille dangers, ayant la mort sans cesse devant les yeux et pour ainsi dire i nos côtés, sous 1 mille formes diverses, tels étions-nous durant le jour; el toute- , fois ces maux n'étaient rien comparés à ceu:c de la nuit... Mon âme éprouve un serrement douloureux au seul souvenir que je suis obligé de me retracer de ces nuits cruelles pour les peindre. Figurez-vous d'abord un obscur et ténébreux cachot de cinq pieds et six poucL'S de haul dans sa plus grande élévation, garni dans tout son pourtour, à "peu pi'ûs à hauteur d'appui, de placetsoulitsde

(i) On ap|iellB ltiimle-bas,tB Ipiiue de marine, un bonleverBemont d1 uureinaeméoaEe générât qui cnnsislc â déplacer subilemenl el à traneporter en un lii^u désigné (uns les elTels des paeeagei's pour leur faire prendre l'sir n.

(S) B Ils consisUienl à laver le pont, tirer au cabestan, emmagasiner àti viires et enrlout ttisser ùti lonneaui d'eau douce, l'ana les premiers temps, on niiua engage* par forme d'ïnvïtiilion i j prendre pari, el bieDlAl ces ïaviltilions duvinrenl

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camp ayant de largeur cinq pieds et demi. C'était en partie sur ces placets faits de planches mal ajustées et encore plus mal rabotées que couchait à nu le plus grand nombre d'entre nous, mais si serrés et si pressés que nos bras portaient nécessairement sur le corps de nos voisins, et que nous ressemblions (qu'on me pardonne cette comparaison, je n'en connais pas de plus exacte), que nous ressemblions parfaitement à des harengs en caque. Du reste, presque pas d'air pour respirer, puisqu'il était intercepté à l'égard de ceux qui couchaient rez-terre, par les placets qui étaient audessus de leur tète, et à l'égard de ceux qui, comme des momies d'Egypte, ou comme des morts dans un caveau, étaient étendus sur les placets, par le plancher supérieur.

« C'était dans cet affreux caveau, ou plutôt dans cet hoiTible enfer, qu'à un certain signal donné, nous allions docilement tous lies soirs, avant la nuit, nous faire enfermer comme un troupeau de moutons, ou plutôt nous enterrer pêle-mêle et faire l'apprentissage du tombeau, que le séjour de cet exécrable lieu nous présageait prochainement. Y étions-nous une fois enfermés sous la foi des clefs et des verrous, c'en était fait pour jusqu'au lendemain matin à pareille heure, même dans les plus grands jours. Le tonnerre eût grondé que nous ne l'eussions pas entendu, tant c'était un épouvantable vacarme que celui que produisaient nécessairement quatre cents hommes qui cherchaient leur place à tâtons, qui se heurtaient, qui se foulaient les uns les autres. Il eût fait mille éclairs, que nous ne les eussions pas aperçus, tant étaient épaisses les ténèbres au milieu desquelles nous errions au hasard, comme des aveugles dépourvus de guides. Nous eussions été fortementincommodés,jusqu'àperdre connaissance; nous eussions crié à l'aide, au secours; nous eussions rendu le dernier soupir (et cela est arrivé quelquefois), qu'on ne nous eût donné ni secours ni aide; qu'on n'eût pas même su que nous en réclamions.

« Qu'on juge si la perspective de ces affreuses nuits devait nous effrayer ! Aussi leur approche toute seule nous glaçait-elle d'épouvante. Tel un malade consumé par une fièvre ardente, qui voit arriver l'heure du redoublement; ou plutôt tel unmalheureux patient qu'on vient prendre pour le conduire à l'échafaud. Mais le moment fatal était-il venu : quel supplice, grand Dieu ! quand ce n'eût été que l'air fétide et corrompu, et les exhalaisons infectes et empoi-.

FBÈniSS DÉFOKTÉS A BOCHEFOBT. 80

sonnées qui sortaient de ce lieu empeslé;et qui. dès l'entrée, tous saisissaient Tivemeat l'odorat, et vous portaient rortemeut au cœur. n Uais commeat parvenir à sa place à travers les hommes et les effets qui obstruaient ce liea d'borreur? Ce n'était partout sur le pacage que sacs de nuit, où l'on allait buter; que mais ou poteaux, contre lesquels on risquait de se casser la tète, que hamacs â^â occupés sous lesquels il allait passer, en se courbant jusqu'à terre et sans pouvoir poser le pied nulle part à moins de fouler quelque Itnts OU quelque jambe de ceux qui étaieul déjà étendus sur le plancher, et de leur faire jeter les hauts cris. Oo était à la nage avant d'arriverà sa place : yélait-on parvenu à force de temps el d'efforts, comment la distinguer de celle de ses voisins ; car il n'y avait aucune séparation, aucune ligne de démarcation ; et cependant, si oa se trompait de quelques pouces, on dérangeait toute une ligne, et il se trouvait quelqu'un qui restait sans place Ensuite comment prendre quelque repos, ayant les os (qui étaient presque h au chez la plupart) brisés ou moulus par les planches, Étant en outre inondés de sueur, et dévorés de pous, ayant perpélueltement le sang en ébuUition, éprouvunt des démangeaisons si inlolérables, que nous nous déchirions le corps sans ménagumenl comme sans relâche. Comment respirer même quand on nous inlerceptait presque toute comraunicalionavec l'air exlèrieur,etqu'aii l»ui d'une heure ou deux, il ne restait plus dans notre cachot qu'an air crasse ou corrompu, qui avait clé déjà respiré et avait Pefdutoule sa fluidité?

" Pour le pufiOer, cet air, ou nous régalait tous les matins, mais au moment seulement oii nous allions vider le cachot, d'une fumi- Plion de goudron. Cette opération consistait à plonger dans un petit tonneau plein de celte matière deux ou trois boulets rouges, «llellement rouges qu'ils produisaient quelquefois, au milieu des épaisses ténèbres où nous étions plongés et des matières combustibles qui nous environnaient, une flamme subite, aussi dangereuse Hu'effr ayante. On se hâtait de l'éteindre, il est vrai ; mais ce qu'on ^ le cherchait pas ii arrêter, ou plutôt ce qu'on avait eu pour but de traduire, c'était une fumée épaisse ctd'une odeur forte et ilcre, qui s* répandait par flots dans notre cachot, et qui, pour prévenir la maladie, commeni;ail par nous donner la mort. Aussitôt chacun de •ousser, de moucher, de cracher jusqu'à extinction. Encore si on

eût permis à ceux que cette fumée incommodait le plus, de sortir ; mais une pareille grâce était presque sans exemple. Ainsi, que Ton fût enrhumé, pulmonique, asthmatique, n'importe, il fallait, malgré qu'on en eût, respirer cette fumée irritante, dût-on cracher le sang, dût-on rendre l'àme au milieu des efforts et des espèces de convulsions qu'elle occasionnait.

« Tel était le terrible dédommagement qu'on nous donnait régulièrement chaque matin des cruelles nuits qu'on nous faisait passer, et telles étaient ces nuits elles-mêmes. Faut-il s'étonner qu'elles nous fussent si funestes, que tels d'entre nous qui étaient entrés le soir au cachot sans aucun symptôme de maladie prochaine, fussent trouvés le lendemain défaillants et presque sans vie, et que les maladies les plus terribles fissent parmi nous de si rapides et de si incroyables ravages ? C'est ce qu'il faut maintenant raconter.

« Jusqu'à présent, on ne nous a vus que souffrant, à la vérité, excessivement ; mais cependant jouissant en quelque sorte de la santé (si toutefois on peut donner le nom de santé à cet état habituel de langueur et de dépérissement où étaient les plus vigoureux et les mieux constitués S'entre nous) ; c'est-à-dire qu'on n'a vu que le beau côté du tableau, et qu'on n'a envisagé les confesseurs de la foi dont j'écris l'histoire, que sous l'aspect le moins afQigeant pour l'humanité. Comment peindre maintenant ces mêmes hommes dans l'état déplorable de maladie, lorsque la contagion commença à se répandre parmi eux ? Il en tombait malades chaque nuit jusqu'à dix, douze et au delà. A de quelles maladies, bon Dieu ! Des maladies les plus violentes, et qui s'annonçaient par les symptômes les plus sinistres et les plus affreux. C'était le scorbut : nous en étions presque tous atteints, et quelques-uns en étaient proprement rongés. C'étaient des plaies horribles à voir, et qui, restant le plus souvent, ainsi que les cautères, sans aucun pansement, devenaient nécessairement mortelles. C'étaient des fièvres malignes et inflammatoires, qui vous ôtaient tout de suite l'usage de la raison, et qui alors que vous eussiez eu besoin de toute votre présence d'esprit pour vous donner à vous-même des soins que personne n'avait la pensée ou la facilité de vous donner, vous jetaient dans l'état le plus triste et le plus humiliant de surdité, de stupeur et d'insensibilité. C'étaient surtout des fièvres chaudes et des accès

PBÉTRÉ3 DÉPOriTÊS A ilOCHEFOBT,

de frénésie, qui rendaient furieux jusqu'à attenter à leur propre vie >et h. celle de leurs confrères, jusqu'à avoir besoin d'èlre mis aui teTB, pour ne pas causer un désordre épouvantable dans lu cachot, des bommes naguère doux comme des agneaux, vertueiiï comme des anges.

"Et doit-on s'étonner qu'il y eût paniii nous de ces terribles acci- 3tnls?N'y a-t-il pas plutôt sujet d'élre surpris qu'ils ne fussent pas plus fréquents, puisque de l'aveu d'un vieux cbirurgieo de Rochefort, commis par les autorités constituées de cette ville pour venir DDQS visiter, si on etit mis an chien dans notre cachot, dés le lendemain ■il lût contracté la rage ?

" Les deux chaloupes destinéesà recevoir nos malades ne sufBsanf pins pour contenir tous ceux qui étaient atteints de la contagion, ilMait nécessairement qu'i^en restât sur notre bâtiment un grand nombre, qui achevaient d'y répandre la peste. C'était un spectacle iHgne de pitié, de les voir au milieu de cette cohue dont j'ai parlé flius haut, étendus à plate-terre, à l'ardeur du soleil, sur le pont ou dans l'enlrepont ; se roulant sans savoir oii ils étaient, ni ce qu'ils I fitsaient, aux pieds de leurs confrères désolés, qui ne pouvaient leur rendre aucun service , ni mûme parvenir à leur faire r;ilendre I lenr voix, ne faisant absolument aucun remède, qui pfit retarder ! 1b progrés de ta maladie ; car c'était une règle invariable et qui m; [souBrail aucun exception, qu'on ne vousadminislrait aucun remède, I quelque simple et facile qu'il fût, et quelque urgent que fût votre besoin, à moins que vous n'allassiez à l'IiOpilal, eussieii-vous fait lOQtes les diligences possibles pour y obtenir une place.

" Hais ces hôpitaux mêmes, pourquoi demander fiy être admis, 'Sice n'est pour y trouver encore plus promptement et plusinfailiiblement la mort? Elle y frappail chaque jour de nombreuses *iclimes,el moissonnait presque indistinctement tous ceux qui met- •aienlIepieddansccthorrlblecloaque...Mos deux pré tendus hôpitaux méritaient moins ce nom que celui de cimetières et de vrais charniers. . . Là soixante malheureux prêtres, abattus et accablés sous ''effort de ia maladie, étendus à demi nus sur le plancher nu, aussi lerrés et pressés que nous l'étions dans le vaisseau même, froissés !)ar an roulis presque continue!, ayant souvent la moitié du corps ïans l'eau, que la chaloupe recevait de toutes parts, entendant Presque sans i'elàcbe fendre du bois sur leur lête, à quatre ou cinq

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pieds seulement de distance ; sans remèdes, sans médecin et soavent sans tisane, à défaut d'eau douce, formaient le spectacle i le plus affligeant, le plus douloureux, le plus déchirant pour des cœurs sensibles, mais sans doute aussi le plus ravissant pour les anges que l'imagination puisse se représenter.

« La nuit, c'était pire encore. Nous étions absolument livrés à nous-mêmes. Nous n'avions point d'infirmiers ; ils étaient allés prendre uq peu de repos ; point de boisson ; qui eût pu nous en ' verser ? pas même de lumière ; car il n'en entrait pas plus à l'iiôpital que dans le cachot du vaisseau. Aussi qu'arrivait-il ? Les malades attaqués de fièvres chaudes, ou tous autres malades qui croyaient pouvoir encore se traîner aux baquets, ayant plus de courage que de force dans les jambes et d'usage de leur raison, ou tombaient sur leurs voisins à demi morts, qu'ils achevaient d'écraser de leur chute, ou s'égaraient dans le trajet ; et ne sachant plus retrouver leur place, jetaient des cris lamentables, pareils à ceux d'un aveugle égaré de sa route ; et après avoir longtemps appelé d'une voix plaintive un secours que personne ne pouvait leur donner, achevaient par se laisser tomber au hasard à l'endroit où ils se trouvaient ; c'est-à-dire, derechef sur quelqu'un de leurs confrères, à qui la douleur arrachait des cris déchirants, s'il lui restait encore assez de force pour les faire entendre.

« Aussi était-ce le plus souvent dans la nuit, et par conséquent livrés, sans aucun secours humain, à la divine Providence, cpie mouraient ceux de nos confrères qui ne pouvaient résister à tant de maux ; c'est-à-dire la presque totalité de ceux qui venaient à l'hôpital. Il n'était pas rare d'en trouver à la pointe du jour, deux, trois, qui avaient ainsi rendu le dernier soupir, je ne dis pas dans le silence, car il ne régnait jamais parmi nous, mais dans l'obscurité de la nuit, et destitués de toute espèce de secours. J'en ai même vu quatre, sans compter ceux qui moururent dans la matinée, et une fois il en périt jusqu'à quatorze en vingt-quatre heures, tant du Washington que des Associés.

<( A peine avaient-ils rendu le dernier soupir, que le patron de la chaloupe réclamait le sac qui contenait leurs effets, et aussitôt hissait un certain pavillon, à l'inspection duquel on connaissait sur le vaisseau, qui était à peu de distance, qu'il était mort un prêtre à l'hôpital. A l'instant tout l'équipage, comme s'il eût appris

FHÊI'BES DÉPORTÉS A SOCnEFORT.

le gatD d'une bataille, ou le supplice de quelque graiiil coupablu, Imrlait, en levaotle chapeau, les mots favoris: Vive la république ! Les matelots do la cbaloupe bissaient proniptement le corps du mort, sous lequel le plancher se trouvait quelquefois tout couvert it vers et de pourriture ; et les officiers députaient un certain nombre de nos conlrères, bien escortés par la garde nationale, pour iller l'iobumer à file d'Aîx.

"Mais quoi de plus révoltant que la manière dont les matelots iSlaient ce corps, si vénérable aux yeux de la foi, dans la cbaloupe qui devait le transporter à sa dernière demeure ? On eût dit, qu'on me pardonne cette comparaison révoltante, on eût dit une chafogae infecte, qu'ils eberchaieot avec empressement à s'ùter de ikssous les yeux... Parvenus à l'iie d'Aix, les prêtres députés Étaient obligés d'aller, quelque temps qu'il fit, à travers des sables mouvants, à la distance de plus d'un quart de lieue, portant lo corps de leur confrère sur une civière. lis creusaient eux-mêmes une fosse très-profonde, et y déposaient , sans aucun signe exlétiear de religion, ces tristes dépouilles des généreux confesseurs ielifoi.

«Ces corvées si pénibles, quoique consolantes en un sens, devinrent extrêmement fréquentes, précisément à l'époque des grandes chaleurs, où elles étaient inliniment plus fatigantes. Il arrivait quelquefois que nous enterrions delà sorte trois ou quatre .prêtres à la fois. D'autres fois à peine étions-nous de retour de IW, harassés, demi-morts de faim, qu'il fallait repartirpour rendre le même service à quelqu'autre de nos confrères, qui dans l'interralle avait passé à une meilleure vie. On peut penser si de pareilles fiitigues jointes à d'autres souffrances, nous disposaient â aller rejoindre prochainement ceux que nous venions de mettre en terre.

« La conlagion gagnant de jour en jour, et l'équipage lui-même commençant à en être attaqué, on prit le sage parti de nous mettre ji terre. On déposa donc ceux d'entre nous qui étaient malades ou convalescents, à l'Ile Citoyenne, ci-devant Ue Mtidame. Là nous habitions sous de vastes tentes ; nous avions chacun un petit lit ; nous pouvions prendre l'air, faire quelques remèdes. Mais ces secours, pour nous avoir été administrés trop tard, devinrent presque inutiles. Le germe de la maladie était dans notre sang ; il continua à se développer avec une rapidité et une malignité incroyables. Les

malades continuèrent à mourir, et ceux qui étaient sains, à tomber malades dans la même proportion qu'auparavant ; en sorte qu'il fallut attendre que ce terrible fléau cessât de lui-même...

« On nous rembarqua vers la fin de l'automne.. . Bientôt survint le terrible hiver de 1795, l'un des plus cruels qu'il y ait eu de mémoire d'homme. Quoique nos habits fussent en lambeaux, ce fut cependant avec de pareils vêtements qu'il fallut, au sortir de longues maladies qui nous avaient exténués , essuyer les rigueurs de ce cruel hiver, et cela sans jamais voir de feu, ni même de lumière. Il fallait prendre nos repas sur le pont, exposés au grand air et aux frimas ; passer les nuits dans l'intérieur du bâtiment, à la vérité,) mais cependant dans un emplacement ouvert à tous les vents, sans matelas, sans paille même pour nous servir de lit, et la plupart sans autre couverture qu'une voile que le capitaine des Associés nous fit donner par charité. Qu'on s'imagine, si on le peut, tout ce que nous eûmes à souffrir, puisque dans le reste de la France, avec la ressource des meilleurs vêtements et des appartements les plus chauds, on avait encore tant de peine à se défendre des rigueurs excessives du froid.

« Aussi un grand nombre de ceux d'entre nous qui avaient échappé aux chaleurs pestilentielles de l'été ne purent-ils résister à cette dernière épreuve. Tout ce qui restait parmi nous de gens âgés, asthmatiques, rhumatistes, cacochymes, etc. fut moissonné par l'hiver de 1795.

« Quelque pressant besoin que nous eussions d'être mis à terre pour ne pas périr omnes usque ad unum, on différa cependant deux mois au moins l'accomplissement de ce projet, dont on nous faisait envisager chaque jour Texécution comme très-prochaine. ...

« Enfin le moment si désiré de notre débarquement arriva ; ce fut au commencement de février 1795. On ne nous annonça plus . seulement, comme on s'était jusque-là borné à le faire, tantôt que nous serions mis à Brouage, tantôt que nous irions â Saintes ; on mit réellement à la voile pour nous conduire à quelque distance de Rochefort, d'où on nous transféra sur des goélettes à Charente et de là par terre à Saintes.

a On nous logea dans la magnifique communauté de Notre-Dame. A peine eûmes-nous mis le pied dans cette maison, que les citoyens de tous états, de tout âge, de l'un et de l'autre sexe, s'y précipi-

PRÊTRES DÉPORTÉS A ROGHEFORT. 95

tèrent après nous, apportant à Tenvi toute sorte de secours en linge, en vêtements, en meubles, en argent, en comestibles de toute espèce. Ce fut une émulation de générosité et de charité dont il ne se vit jamais d'exemple. Je crus me retrouver à la naissance du christianisme...

« Quelque heureux changement qui se fût fait dans notre état, il ne laissa pas de périr plusieurs de nos confrères à Saintes, soit des maladies dont ils étaient attaqués avant de sortir de nos galères, soit de celles qu'ils contractèrent dans le trajet de Charente à Saintes ; car un grand nombre étaient à pied, ayant la pluie sur le corps et de la boue jusqu'aux chevilles, outre que le passage subit de l'extrême souffrance au bien-être fut sans doute fatal à quelques-uns. Quoi qu'il en soit, à cette époque, il avait péri près des deux tiers d'entre nous dans l'espace d'environ onze mois (cinq cent soixante sur huit cents).

Parmii les victimes de cette cruelle déportation, on en compte quatorze, qui se rattachent au diocèse de Séez par différents titres. Ce sont :

MM. Genrais Brunel, Prieur de TAbbaye de la Trappe, décédé le 20 août 1794 ;

Jean-Louis Besniard, chanoine de Carrouges, le 20 août 1794 ;

Michel-Joseph Dujonquoi, Trappiste, 21 août 1794 ;

Jean Bourdon, Capucin, 22 août 1794 ;

Martin-Thierry RoUet, curé d*Autheuil, 23 août 1794 ;

Eloi Richy, Trappiste, 30 août 1794 ;

Jean-Auguste-Alexandre Godard, prêtre d'Argentan, 7 septembre 1794 ;

Jacques - Phili ppe - Guillaume - François Collas du Longchamp, curé de Notre-Dame-du-Val, 8 septembre 1794 ;

Charles-Antoine Duplain, vicaire de Chémiré-le-Gaudin, 18 septembre 1794 ;

Jean-Baptiste Esn^ult, Chartreux du Val-Dieu, 2 octobre 1794 ;

96 LIVRE n, CHAPITRE IV.

MM. Jérôme-François Perrault, curé du Mênil-Scelleur, 16 octobre 1794 ; Louis-Gabriel Maillard, vicaire de Saint-Fraimbault-

de-Lassay, 26 octobre 1794 ; Remy Lelandais, vicaife de Couterne, 7 novembre 1794 ; René-Jacques Mary, religieux capucin d'Alençon, février 1795.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur les renseignements que nos recherches particulières nous ont fournis sur ces vénérables disciples de Jésus crucifié.

M. Gervais-Protais Brunel naquit à Magnières, dans le diocèse de Toul, en 1744. Elevé par ses parents dans la crainte de Dieu, il sentit avec Tâge se développer en lui le goût de la vertu. Dieu, qui le destinait à mener sur la terre la vie des anges, le prévenait visiblement de ses plus douces faveurs. Le désir de travailler à la gloire de ce bon Maître l'ayant conduit au séminaire de Toul, il fut ordonné diacre, en 1766. L'année suivante, nous le voyons, sous rimpulsion de l'Esprit-Saint, dire adieu à sa famille, et venir à Tabbaye de la Trappe pour mener la vie religieuse. Le 17 juin 1767, il y reçut l'habit de novice. Le 15 juillet de l'année suivante, il fit sa profession entre les mains du R. P. F. Théodore, abbé de la Trappe (1).

Il était Prieur de cette grande Abbaye lorsque la révolu-

(1) Oq lit sur le Registre des professions faites à l'abbaye de la Trappe (Archives de rOrne) : « F. Gervais, dit dans le monde Gervais-Prolais Brunel, diacre, fils de Jean-Etienne Brunel, notaire et receveur des fermes du roi, et de Marie la Halle, natif de la paroisse de Magnières, proche Lunéville, diocèse de Toul, en Lorraine, âgé de 24 ans, ayant reçu l'habit de novice de chœur, le 17 juin 1767, a fait profession entre les mains du Révérend Père abbé, en présence de toute la communauté, le 15 juillet 1768. Signé : F. Gervais Brunel, — F. Théodore, abbé de It Trappe, — F. Flandrin, — F. Michaux ».

I M. GERVAIS-PROTAJS BRONEL. 97

rtiôtl confisqua les biens ecclésiastiques et retira aux vœux des moines la sanction de fia loi civile. Malheureusement l'abbayé de la Trappe venait de perdre son dernier abbé, Dom Pierre Olivier, qui mourut le 7 février 1790, douze jours avant la promulgation du décret de l'Assemblée I constituante. Dom Gervais, chargé de la conduite du mo- ! nastère en ces tristes circonstances, déploya pour le sauver tout le zète et la prudence qu'on peut attendre du supérieur le plus saint et le plus éclairé. A son instigation, les habitants du voisinage, qui voyaient tous les jours les vertus admirables des Trappistes, et qui en ressentaient les bienfaits, protestèrent contre l'abolition d'une communauté si édifiante et si utile à la société. Le peuple qui, en d'autres lieux, demandait la suppression des moines, réclamait ici la conservation des moines pieus, travailleurs, pauvres et charitables. Les municipalités de Mortagne, de Laigle, de Verneuil et de Soligay, s'accordèrent à solliciter une exception, dont elles connaissaient l'équité mieux que personne. Les Directoires de Laigle et de Mortagne adhérèrent à cette requête des conseils municipaux.

En même temps, Dom Gervais se rendit à Paris, et adressa a l'Assemblée nationale une lettre, où il demandait, au nom de tous les religieux de son abbaye, la liberté de se perpétuer par des vœux simples et le droit d'administrer leurs biens. 11 remit aussi au Comité ecclésiastique de l'Assemblée un Mémoire, contenant les principaux motifs d'utilité publique, qui pouvaient engager l'Assemblée à conserver au moins l'abbaye de la Trappe. Quoique le roi eût abdiqué presque tous ses pouvoirs entre les mains des factieux, Dom Gervais s'efforça d'intéresser ce prince et ses ministres au succès de sa négociation. Il se présenta plusieurs fois à la cour pour solliciter leur protection, et l'on peut dire qu'il lit jouer tous les ressorts que la prudence humaine put lui suggérer pour obtenir la conservation de son monastère.

Les Martyrs. — T. 11. ^

« L'Assemblée, étonnée d'être contredite par l'accord du vœu populaire et de la fidélité religieuse, jugea l'affaire digne de considération ; elle ne voulut pas prendre sur elle de se démentir, en repoussant, contre les principes qu'elle prétendait suivre, le vœu des populations. Elle préféra en laisser l'odieux au Conseil général de l'Orne, dont elle demanda l'avis».

Celui-ci, par une lâcheté bien digne de l'époque, tout en reconnaissant que les Trappistes rendaient de très-grands services aux populations voisines, qu'ils versaient d'abondantes aumônes dans le sein des pauvres, qu'ils étaient très-respectés, et très-aimés dans les districts voisins, qu'ils le méritaient par leur admirable régularité, leur application au travail des mains et leurs heureux succès dans la culture d'un sol naturellement ingrat (1), n'osa se prononcer en faveur de ces bons religieux. Il arrêta qu'il n'émettrait point l'avis demandé par le Comité ecclésiastique de l'Assemblée nationale, qu'il s'en référait à la sagesse des députés, sur le parti à prendre dans l'affaire de la Trappe ; mais que, pour donner au Comité ecclésiastique les éclaircissements convenables, il lui enverrait plusieurs rapports qu'on avait présentés sur cette grave question. Deux de ces rapports, que l'on conserve encore aujourd'hui sur les registres du Conseil, reproduisaient toutes les déclamations de la philosophie voltairienne contre les communautés et demandaient la destruction du monastère de la Trappe. Le troisième, répondant aux arguments des deux premiers, était en faveur des religieux.

On jugera facilement combien cet arrêté causa de peines au vénérable prieur de la Trappe. A ces peines vinrent s'en joindre d'autres non moins cuisantes, qui lui permirent de dire avec vérité comme saint Paul : « Mon âme ne goûte aucun repos ; j'éprouve toute espèce de tribulation ; car à

(1) Procès-verbal de visite faite à l'abbaye de la Trappe par MM. le Veneur et Barbotte, au nom du Conseil général de TOrne.

, (iERVAIS-PllOTAIS BRUNEL,

rextérieur je ne vois que des combats, à l'intérieur que des alarmes ». En effet, Dom Augustin de l'Estrange (1), maître des novices, bomme d'une grande intelligence et d'une Tertu plus grande encore, prévoyant bien à la tournure que prenaient les affaires, que l'antique et saint monastère delà Trappe ne serait pas plus épargné par l'impiété révolutionnaire que les autres monastères de France, faisait tous ses efforts pour décider son vénérable prieur et les religieux de la Trappe à aller s'établir hors du royaume, dans quelque province catholique, où ils pourraient perpétuer l'œuvre du vénérable abbé de Rancc, et reprendre même les anciennes constitutions de Citeaux, observées du temps de saint Bernard. Sans l'autorisation de ses supérieurs (2), il avait cru pouvoir, à cause de l'extrême nécessité, faire écrire à l'évêque de Lausanne et aux magistrats du canton de Fribourg, en Suisse, pour obtenir la concession des terrains nécessaires à l'exécution de son entreprise. Le vénérable Dom Gervais, sans désapprouver son dessein, supposé que l'Assemblée constituante refusât de faire droit à la demande des Trappistes, résistait cependant de toutes ses forces, d'après les conseils de M^ d'Argentré, èvêque de Séez, à la proposition de transférer pour le moment la communauté en tout ou en partie. Il partageait une opinion répandue

(1 ) Od lit sur le Registre àes professions faites à l'abbaye de la Trappe : « Frère Augustin, dit dans le monde Louis-Henri de l'Eslrange, prèlre licencié en droit, Ticaire gÉoéral de Mgr l'orohEvèque de Vienne, fils de M. de l'Estrange, écuyer, et de dame JérAme-Pierrette Lawlor, natif de Colombie r-le- Vieux, diocèse de Vienne, Igé de 37 ans et 7 mois, ayant reçu l'babit de notice de cbœnr le 5 octobre 1780, la fait profession entre les mains dn Révérend Père abbé, en présence de toute la iCOmmuDanlé, le 5 octobre 1781. Signé : F. Augustin de l'Estrange, — F. Théodore, abbé de la Trappe, ~ Rayer, — L'Herniiiier a.

(2) Le R. P. Dom Augustin lai-mime avouait, en 1791, c que pareil foutes les ilellres qu'il écrivît pour faire différentes lentalives, il y en eut une dont on ne se défia pas, parce qn'elle était adressée ï un visiteur de Carmélites, et qu'on laissa par conséquent partir trée-libremeiil : ce fut celle-li dont Dieu voulut se servir pour commencer la grande Œuvre de l'élahlissemenl de la Val-Saiute ", {Histoire lie félaùlisseiiient îles l'eiigieuj: de In Trappe en Suivie, paye 7,)

dOO LIVRE II, CHAPITRE ï\.

alors généralement en France : c*esi que la révolution ne durerait pas ; qu'elle passerait comme un torrent impétueux, envoyé de Dieu pour punir les crimes de la terre, qu'en attendant la fin de ce châtiment, il fallait se soumettre, prier ardemment, s'humilier et s'anéantir sous le bras du souverain Juge, que ce n'était pas le temps de songer à faire de nouvelles fondations (1), et surtout de nouvelles réformes, qui pouvaient diviser les esprits, déjà malheureusement trop agités par la révolution. Tant qu'il lui restait une lueur d'espoir, il voulait rester à son poste, comme un vaillant soldat de Jésus-Christ, défendre le terrain pied à pied, et mourir, sil le fallait, pour la défense de ses saintes lois. Cette déclaration arrêta pour quelques semaines le vénérable maître des novices ; mais bientôt, « voyant que les afTaires de la maison allaient toujours plus mal, et réfléchissant de plus en plus sur le malheur de ces jeunes religieux qu'il avait arrachés du monde, et qui allaient de nouveau s'y trouver exposés, il se sentit plus fortement attiré que jamais à reprendre son premier dessein ; il écrivit donc à différentes personnes qui pouvaient l'aider en cela, et toutes approuvèrent son projet (2) ».

Le vénérable Dom Gervais, voyant la persévérance de Dom Auugstin à mettre de suite ses desseins à exécution, se crut obligé, à son grand regret, de demander la destitution de ce bon religieux. Sur un ordre de l'abbé de Clairvaux, supérieur majeur, il fut déposé de sa charge de Père- Maître des novices, ce qui affligea vivement plusieurs religieux qui lui étaient dévoués et mit une espèce de division dans cette sainte famille.

Les peines du vénérable prieur furent portées à leur comble, lorsqu'après un an d'indécision, l'Assemblée constituante, adoptant les conclusions des rapports impies qu'on

{]) Histoire de VétablisHement des religieux de la Trappe en St*me, tome î, page 5.

(2) lUd.

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