M. GERVAIS-PROTAIS BRUNEL
lui avait euvoyés, décida, par un décret spécial, « qu'il n'y avait pas lieu de faire exception en faveur de la Trappe, en lui accordant la faculté de se perpétuer par des vœux simples ; que cependant on conserverait cette maison pour les religieux, qui désireraient y vivre et mourir dans l'observance de leur règle (février 1791) ». Accablé du coup qui frapfait sa communauté, il fit venir sur-le-champ Dom Augustin, lui annonça le funeste décret de l'Assemblée, et, avec l'humilité d'un Saint, il lui dit: «Mon cher frère, j'approuve maintenant le dessein que vous avez de conduire en Suisse un colonie de Trappistes. Partez vite pour arranger cette affaire, et que le Dieu de miséricorde soit avec vous ». Aussitôt Dom Augustin, qui n'avait jamais eu en vue que la plus grande gloire de Dieu, partit pour la Suisse, et, après avoir réglé avec le sénat de Fribourg les conditions du nouvel établissement, il revint à la Trappe, prit avec lui vingt et un religieux ou novices pleins de ferveur (1) et, du cqnsentement de Tabbé de Clairvaux, il alla fonder le monastère de la Val-Sainte, qui a sauvé de la destruction l'ordre de Citeaux, et édifié toute l'Europe chrétienne pendant et après la révolution (2).
Pour le pieux et vénérable Dom Gervais, il résolut de profiter de la permission que lui donnait l'Assemblée constituante de vivre et de mourir dans son bien-aimé monastère de la Trappe. Mais l'impiété révolutionnaire faisait de rapides progrès, l'orage grondait de tous côtés, et bientôt le saint religieux, qui avait refusé tous les serments schismatiques qu'on avait voulu lui imposer, fut obligé de quitter pour toujours son monastère. Ce ne fut pas sans de vives angoisses. qu'il dit adieu à ses frères, qui se disper-
(1) Parmi eux se trouvaient Dom Gérasime d'Alcantara, fondateur de la Val- Sainte, en Espagne (1793); F. Gabriel; F. Urbain; F. Prosper; F. Jean-Baptiste, supérieur de Lulworth, en Angleterre (1794) ; et F. Dorothée, religieux du monastère de Notre-Dame des Miséricordes, en Piémont (janvier 1795).
(2) Voir Histoire de rétablissement des religieux de la Trappe en Suisse ; — Les Trappistes au XIX" siècle^ par M. Gaillardin.
402 LIVRE n, CHAPITRE IV.
saient chacun de leur côté, adieu pour toujours à cette maison sainte^ à cette terre bénie, où reposaient les corps du vénérable Armand de Rancé, du vénérable Adam (i), et de tant d'autres pieux solitaires (2).
M. Guillon rapporte, dans les Martyrs de lafoi, que Dom Brunel, « après la suppression de son ordre etson expulsion de la solitude de la Trappe, vint résider en son pays natal, au sein de sa famille. L'habitude de modestie, de paix et d'obscurité, qu'il avait contractée dans la retraite, ne pouvait que tranquilliser les réformateurs politiques. Hais ces réformateurs étaient impies et faisaient la guerre à Dieu et à ses Saints ; le prieur de la Trappe ne pouvait donc être épargné par eux. Ils l'arrêtèrent en 1793, et le firent jeter dans les prisons de Nancy, jusqu'à ce qu'ils eussent décidé s'ils le feraient périr sur l'échafaud ou dans un navire de déportation. Le premier parti aurait soulevé l.es nombreux admirateurs de sa sainteté ; ils l'envoyèrent donc à Rochefort pour être déporté au-delà des mers, et on l'embarqua sur les Deux- Associés ».
Ce vaisseau était, comme on le sait, une espèce de sépulcre, où l'on avait enfermé vivants plus de quatre cents ecclésiastiques, à qui on ne donnait qu'une petite quantité de pain noir, moisi et plein de vers. Quoique Dom Gervais se fût endurci à la Trappe à toutes les fatigues et à toutes les privations, quoique dès lors il pût dire avec saint Paul : « Quotidie morior^ je meurs tous les jours », il ne put résister longtemps aux tortures journalières, auxquelles la ré-
(1) Il fut le troisième abbé de la Trappe an xii« siècle. Sur sa tombe étaient gravés ces mots : Clarus miraculis^ illustre par ses miracles.
(2) Le 15 juin 1792, Tan IV de la Liberté, en la séance du directoire da département de rOrne..., le directoire observe « que la maison de la Trappe et celle du Val-Dieu, qui répandaient beaucoup d'aumônes, ne sont plus babitées, en sorte que les pauvres du district de Mortagne et de celui de Bellème sont réduits à un état de misère aussi inquiétant qu*il est affligeant pour l'humanité compatissante {Registre du directoire pour 1792, folio 41) ». Voilà ce que les pauvres et la société tout entière avaient gagné au départ des Trappistes.
M. JEAN-LOUIS BESNIAHl).
pTibiJque candamiiait les prêtres fidèles à Dieu et au Clicf de l'Eglise. Succombant sous le poids des souffrances, il TJl arriver la mort avec joie, parce qu'elle devait lui ouvrir lesportesdelapatrieceleste.il quitta ce monde dans la nuit du 19 au 20 août 1794, à l'âge de cinquante ans.' Son corps fut inhumé dans l'ile Madame.
Le jour même où mourut le vénérable Prieur de la Trappe, Dieu tendit les bras de sa cbartté à une autre pieuse victime de la persécution, M. Jean-Louis Besniard, né en 1749, à Sainte-Marguerite-de-Carrouges. Ordonné prêtre en 1779, il avait rempli successivement les fonctions de vicaire à Marcheraaisous et à Joué-du-Bois. II était chanoine de la collégiale de Sainte-Marguerite-de-Carrouges, lorsque la révolution vint apporter le trouble dans l'Eglise comme dans l'Etat. Fidèle à sa conscience, il ne prêta aucun des serments schismatiques exigés par la loi, et resta fermement attaché au Chef de l'Eglise universelle. Aussi fut-il obligé dequitter son bénéfice, au mois de mai 1792. 11 trouva un asile pour quelques jours chez son frère, maire de Carrouges. Il se retira ensuite dans plusieurs autres familles chrétiennes, qui lui donnaient l'hospitalité, au péril de leur vie. A la fin, craignant d'y être découvert, il vint se réfugier à Alençon chez un tisserand nommé Hubert, qui habitait dans le faubourg Caseau, et qui cachait déjà dans sa maison deux autres ecclésiastiques. M, Thibault, curé de Sainte-Marguerile-de-Carrouges, et le Père Mary, capucin d'Alençon. il y était depuis quelques jours lorsqu'il y fut découvert par les agents révolutionnaires et duit à la maison d'arrêt (8 octobre 1793). Le21 octobre 1793, il comparut devant Joseph Provost, président du tribunal criminel, qui lui fit subir l'interrogatoire suivant(l) :
(1) Arctuves ilu Palais dp Jualice d'Alïoçoa. Dossier de M, DesaUril.
i04 UVRE n, CHAPITRE lY.
« Quels sont tes noms, citoyen, ton âge, ta profession et ton domicile ?
« .— Je m'appelle Jean-Louis Besniard, prêtre prestimonien âgé de quarante-cinq ans, et natif de la paroisse de Carrouges ; ma dernière résidence a été en cette ville.
« — Dans quelle maison résidais-tu en cette ville, et depuis quel
temps ?
« — Je résidais chez le citoyen Pierre Hubert, faubourg Caseau, depuis trois ou quatre jours.
« — Depuis quel temps as-tu quitté ta prestimonie, et pour quelle raison ?
« -:- Je l'ai quittée au mois de mai 1792, parce qu'on voulait exiger de moi que j'assistasse à l'office des prêtres intrus, ce qui me répugnait.
« — Pourquoi te répugne-t-il d'assister à cet office ?
« — Parce que cela blesse ma conscience. .
« — Il résulte de tes réponses que, si Ton n'avait pas exigé de toi l'assistance à ces offices, tu aurais volontiers conservé ton bénéfice, et que ta conscience n-aurait pas été blessée de recevoir la rétribution sans faire le service, suivant cette maxime : benefidum propter officium. Comment aurais-tu arrangé ta conscience en recevant les fruits de ton bénéfice, sans en remplir les fonctions ? Conviens de bonne foi que ta conscience, ou le Dieu de presque tous les prêtres réfractaires, c'est l'intérêt.
« — Non, citoyen, mon Dieu, ma conscience ce n'est pas l'intérêt. Une preuve que ma conscience n'est pas l'intérêt, c'est que j'ai mieux aimé perdre mon bénéfice que d'assister à ces offices sacrilèges, et c'est pour cela que j^ suis traduit devant toi.
« — Je ne puis que plaindre ton égarement, citoyen. Il est évident qu'on t'a induit en erreur. Dis-nous qui t'a donné ces conseils perfides.
« ~ Je n'ai pris conseil que de moi-même et je n'en ai reçu de personne.
<( — Depuis que tu as quitté ton bénéfice, n'as-tu pas exercé, soit en public, soit en particulier, des fonctions ministérielles ?
« — Je n'en ai exercé aucune, excepté que j'ai célébré deux fois la messe dans une maison ée cette ville et sans rassemblement.
« — Dans quelle maison de cette ville as-tu dit la messe ?
M. JEAN-LOUIS BESNIARD. 105
« •— Dans la maison où j*ai été arrêté.
« — Dis-nous où tu as résidé depuis le mois de mai 1792, que tu as quitté ton bénéfice, jusqu'au moment où tu es venu chez le citoyen Hubert en cette ville.
« — En quittant ma prestimonie je louai une maison dans le bourg de Garrouges pour y déposer mes meubles, et j'y demeurai pendant un temps que je ne puis déterminer. Après cela j'ai parcouru la campagne et résidé cJiez différentes personnes, qui n'étaient pas de oaa coj^iaissa^ce.
« — Ta réponse n'est pas sincère, citoyen. Il n'est pas possible de croire que tu aies couru le monde pendant' près de dix-JbuU mois et que tu ne puisses pas nous dire dans quel lieu tu as résidé. Il est hors de vraisemblance qu'ayant ta famille et tes amis dans le canton, tu aies cherché à t'introduire de préférence dans des maisons que tu ne connais pas et où tu n'étais pas connu. Allons, dis-nous la vérité, citoyen ; tu dois savoir par état que les Pères de l'Eglise disent qu'il vaudrait mieux que le monde fût renversé que de se permettre le plus petit mensonge.
« — Je dis la vérité. J'étais trop connu dans mon endroit pour oser m'y fixer. Là je n'aurais pas été à l'abri de la persécution, au lieu qu'«n me cachant au loin dans des maisons inconnues j'étais moins exposé.
« — Mais des inconnus ne t'auraient pas reçu chez eux par la raison qu'ils se seraient exposés à des peines infamantes, si tu eusses été trouvé dans leur maison. Il n'y a que l'intérêt le plus vif qui puisse déterminer à courir ce danger ; au surplus nous t'interpellons de nous dire par quel hasard s'est fait, chez le citoyen Hubert, le rassemblement de trois ecclésiastiques, et si, lorsque tu es entré chez lui, tu as trouvé là les deux autres prêtres, ou si tu es arrivé le premier.
« — Mes deux confrères y étaient avant moi ; mais je ne sais pas s'il y avait longtemps qu'ils y étaient.
<c -7- Tous trois, avez-vous célébré la messe dans cette maison, et quelqu'un d'entre vous n'a-t-il point administré les sacrements ?
« — J'ai dit la messe, moi, mais je ne me suis point occupé de ce que les autres y ont pu faire.
« — Viviez-vous ensemble, ou occupiez-vous chacun un appartement ?
iOO LIVRE II. CHAPITRE IV.
" — Nous vivions ensemble, et nous n'avions qu'un seul mâme appartement pour manger et coucher.
" — Tu déguises encore une fois la vérité, citoyen. Il n'est pss possible que n'ayant qu'un seul appartement pour manger et coucher, tu aies pu ignorer ce que les autres faisaient dans une i maison aussi resserrée. Nous t'interpellons de nous dira \t I vérité ? I
" — Je n'ai rien à dire de plus.
" — Tu ne veux pas répondre à cette question ? Eh bien 1 disnous qui t'a fourni les choses nécessaires pour la célébration de la messe.
« — Ce sont les ecclésiastiques, qui étaient avec moi, qui m'ont fourni les choses nécessaires pour dire ta messe, à l'exception de deux chasubles et de deux aubes que je reconnais pour m'appartenir.
" — Sais-tu si les choses qui l'ont été prêtées pour dire la messe, et notamment la pierre sacrée, le calice et la patène, apj tenaient aux prêtres qui habitaient avec toi ?
" — Je ne m'en suis point enquis et cela m'était indifférent.
" — As-tu connu les lois qui exigent le serment des prêtres fonctionnaires publics î
" — J'ai connu la loi qui exige le serment des prêtres fonctionnaires publics ; mais, ne me regardant pas comme fonctionnaire public, vu que je n'étais assujéti par le titre de mon bénéfice qu'à la célébration de trois messes par semaine et à tenir les petites écoles pour les enfants, je ne me suis pas cru obligé à ce
e la
" — Ce serment t'a-t-il été demandé ; as-tu prêté celui do maintenir la Constitution, t'es-tu trouvé aux assemblées primaires de la section ; enfin as-tu rempli les autres devoirs de tout citoyen ?
« — On ne m'a demandé de prêter d'autre serment que celui qui fut demandé à tout citoyen, au moment de la révolulion (1). Je l'ai prêté comme tous les autres en général et non individuellement ; j'ai assisté aux assemblées de section, et rempli mes devoirs de bon citoyen, en payant mes impositions.
" — Te croyais-tu dans le cas de la déportation î
(i) Juillet 1790.
. IEjVN-LOUIS BESNUHT).
^^^^11 Non, citoyen, car je ne me regardais pas comme fonctionnaire public.
" — Pourquoi donc as-tu pris tant de peine pour te cacher, ne le croyant pas dans le cas de la déportation ?
Il — C'est que je craignais qu'on n'allenlât à ma vie, à cause de BUL qualité de prâtre.
M — N'as-tu jamais quitté le territoire de la république et as-tu pris un certificat de résidence ?
;s point déporté, et je n'ai point pris de certificat
les meubles déposés par toi dans la maison au bourg de Carrotiges ?
,en dire à cet égard.
Je ne me sui ée résidence.
•' — Of) as-tu mi
que tu avais louée
" — Je ne puis ri
Ce fut le 21 octobre 1793 (30 vendémiaire), à trois tieures du soir, que M. Besniard subit cet interrogatoire. A l'approche des Vendéens qui effrayèrent pendant plusieurs jours la TiUe d'Aleuçon, il fut, par ordre du Directoire, transféré à Chartres, puis à Rambouillet. Parmi ses compagnons de captÏTitè, il eut la douleur de voir l'ouvrier généreux qui lui avait donné l'hospitalité, et qui était condamné, comme suspect, à être renfermé jusqu'à la paix.
Ramené dans la prison d'Alençou à la On du mois de mars 1794, M. Besniard comparut de nouveau devant le tribunal révolutiouiiaire pour entendre prononcer sa sentence. La voici telle qu'on la trouve sur les registres du tribunal criminel.
K Vu par le tribunal criminel du déparlement de l'Orne, séant en la ville d'Aleoçon, la procédure instruite contre Jean-Louis Besniard, préire, âgé de quarante-cinq aus, de la commune de Sainte-Marguerite-de-Carrouges.. . «
«Letribunaldéclare le délinquant convaincu de n'avoirprêté aucun des serments exigés par les lois, pour quoi le condamne à la peine de la déporlalion, ordonne en conséquence qu'il sera transféré sur les cfites d'Afrique, depuis le 23° jusqu'au 28= degré sud, et déclare ses biens meubles et immeubles confisqués au profit de la repu-
HIM LIVnE II, CHAI'ITHE IV.
btique. OrdoDDe le ti'ibunal que ce présent jugement sera mis à exécution à la diligence de l'accusateur public.
Arrâté et Tait à Alençoa le 14 germinal de l'an II de la républiquti française une et indivisible (3 avril 1794), en l'audience publique du tribunal où étaient F.-J. Provost, président ; Louis Pattu ; J.-F. Savari ; K.-P. Charlîer, juges du tribunal pendant le présent trimestre ; F. -H. Bourdon , accusateur public , et Audolleut p^lfler ".
M. Besniard entendit cette sentence, sans laisser échapper un seul murmure, et fut ensuite reconduit à la maison de justice. Le lendemain (4 avril 1794), M. Besniard partit pourRochefort, où il fut embarque sur le navire pestilentiel les Deux-Associés. Après quelques mois de séjour dans cette épouvantable prison, que la philanthropie républicaine avait inventée pour les prêtres, le confesseur de la foi succomba aux tourments qu'il endurait. H mourut le 20 août 1794. En expirant, il put dire comme saint Paul : « J'ai combattu le Ci bon combat, j'ai terminé ma course ; il ne me reste plus (I qu'à recevoir la couronne de justice que mon Soigneur et " mon Juge me donnera en ce jour ». Le corps de cette sainte victime fut inhumé dans l'île d'Aix (1), près de celi de Dom Brunel.
un
Le même cimetière reçut, le jour suivant, la dépouilla mortelle d'un autre martyr de ce diocèse, le P. Michel-Joseph Dujonquoi, dit en religion F. Antoine (2). Il était né à Cam-
(I) Tiré du procÈB-verbal d'arreslalion de M. liesoiard; du procès-ïerbal de sa ttaualaliou â Rambouillet ; — des R^istres du IribuDal crîmiael de l'Orue ; — el de la Littg dct prêtres de rOme itéciiUf à itoehefort.
(ÏJ On lit BUT le Regittre des professions de l'abbays de la Trappe, oonserv* aui ucbivea de l'Urne : « F. Antoine, dit, daiu le nioude, M irhel- Joseph Dajonquoi, prËIre, vicaire de la paroiese de Villere-Canctii, diocèae de Cambi'iii, tils île feu Jean-Pierre Dujonquoi et de dètnate Uarie-Anne Savarj, aatif de Caoïlirai, puroie^e de la Madeleine, igâ de 29 ans ei 8 moie, a reçu l'habil de novice de eb<Hur