DE LA FOI
Au nombre de ces pieuses victimes, on compte : M"° Madeleine de Latouche, exécutée le 30 décembre 1793; M. Jean-Baptiste-Thomas Lechevrel, exécuté le 25 décembre 1793; M. Thomas CoUin, exécuté le 10 janvier 1794; M. Joseph Prud'homme, exécuté le 28 mars 1794; M. François-Guillaume Lemaître, exécuté le 29 mars 1794;
(1) Archives du Palais de Justice d'xVlençon. — Lettre de M. Maignan.
M"" MADELEINE UE LATOLiCHE.
Ul
M"' Charlotte Villette, exécutée ie ■ày mars 1794;
M. Jacques Morel, exécuté le 29 mars 1794 ;
M'" RoseLegrand, eïêcutêe le 29 mars 1794;
M. Jean-Antoine Bourret, exécuté le 6 avril 179i;
M, Jean-Jacques Oalbry, exécute le 2 mai 1794;
M. François Crouillére, exécuté à la fin de mai 1794 ;
M, Bonaventure Ferrey, exécuté le 2 juin 1794;
M. Léonard Sellos, exécuté le 25 juillet 1794;
M.Jacques-Louis-André Riblier, exécuté le 8 août 1794;
M'" Marie Guesdon des Acres, exécutée le 8 août 1794;
Et M. François- Armand, de Saint-Aignan, exécuté le 20 août 1794.
C'est une triste nécessité que celle de mettre sous les yeux du lecteur le spectacle de tant de justes égorgés par les tyrans révolutionnaires. Tel est cependant le devoir de l'historien. Nous tâcherons de le remplir avec modération, n'envisageant que la gloire de Dieu et l'cditication des ûdèles.
Madeleine Lucas de la Championnière, fille d'un ancien maître des comptes de Nantes, donna dès l'enfance l'exemple de la piété. Mariée à l'âge de vingt ans à M. de Latouche, qui habitait la ville de Nantes, elle continua de se livrer à la pratique de tous ses devoirs religieux, et surtout de secourir les pauvres avec cette tendre charité qui convient si bien aune femme chrétienne. Alln de soulager plus efllcacement leurs misères, elle évitait, suivant le conseil de l'apôtre saint Pierre (1), de se parer avec l'or, les [lierreries, les riches étoffes et les autres ornements qui entretiennent le luxe. Mais elle s'appliquait chaque jour à parer son âme des charmes de la modestie, de la douceur et de la piété, qui sont les plus riches et les plus précieux ornements aux
yeux de Uieu. Lursquc la révolution éclata, sa vertu exemplaire lui attira la haine des persécuteurs. Elle résida cependant â Nantes jusqu'en 1793. A l'arrivée de l'armée de Mayence, elle se réfugia au Plessis, dans la paroisse de Brains (i), où habitaient son père et sa mère. Mais les ennemis de la religion s'étant hientôt répandus dans cette commune, cette pieuse dame se retira dans la paroisse de Saint- Mard-de-Coutais avec son père, sa mère et sa sœur, H"' Elisabeth Lucas de la Championnière. PoursuiTJe dans cette dernière résidence, elle fut obligée, par le sentiment de la piété filiale, de suivre son père, sa mère et sa sœur, qui se réfugièrent dans l'armée vendéenne. Un autre motif l'y détermina : le désir de sauver sa propre vie, et ce qui aux yeux d'une femme chrétienne est beaucoup plus pré- . cieux, son honneur menacé par les immondes soldats de la Convention. On sait, en effet, qu'ils ne se contentaient pas de mettre à feu et à sang la malheureuse Vendée, souleTÉe pour défendre sa religion. A l'exemple des anciens bourreaux romains, ils faisaient mourir deux fois les femmes chrétiennes qui tombaient entre leurs mains ignobles, en leur imprimant, avant de les égorger, les dernières flétrissures. Fendant plusieurs mois, la pieuse dame, accompagnée de son père, de sa mère et de sa sœur, participa aui joies comme aux tristesses de l'armée vendéenne. Ne pouvant défendre son pays et sa religion les armes à la maÎD, elle priait sans cesse le Seigneur de secourir les défenseurs de son Eglise et de rendre à sa patrie l'antique foi de ses pères. Dieu, qui éprouve ses élus pour les couronner plus glorieusement au ciel, permit que cette généreuse servante du Christ tut témoin de la défaite essuyée dans la ville du Mans par l'armée catholique et 'royale, le 13 décembre 1793. Arrêtée avec sa soeur et cinq autres vierges chrétiennes, dans la paroisse de Lavardin (2), elle fut con-
()) Loire-luKiieure.
(a) Cantoji Je Coiilie, arromliâsemem ilu Mauâ (Saiilie).
^ MADELEINE DE LATOUCIIE.
duite à Alençon, le IS décembre, ù la suite de cent viogt-
I huit prisonniers Vendéens (1).
L'arrivée de ces nobles victimes fit tressaillir tle joie
' Garnier (de Saintes), digne commissaire de la Convention dans le département de l'Orne. Le jour même de l'arrivée de M°" de Latouche, il indiqua avec une brutale franchise à Joseph ProYost, présidentdutribunal révolutionnaire, les sanglants sacrifices qu'il atteadait de sou patriotisme, a U ne s'agit », disait-il, « que d'appliquer la loi, sans formalités de procédure. Vous voudrez bienjuger dans les vingt-quatre heures ceux qui vous seront présentés et les faire exécuter
' sur-le-champ H. Joseph Provost s'empressa de répondre à ses désirs, en faisant fusiller en masse les Vendéens, sans employer même les formes judiciaires prescrites parla Convention. U avait déjà trempé ses mains dans le sang de cent dix-neuf soldats de l'armée catholique, lorsqu'il donna l'ordre d'amener à sa barre M™' de Latouche et ses pieuses compagnes (20 décembre 1793). Rien de plus touchant que les interrogatoires subis par quelques-unes de ces nobles victimes de la pudeur et de la foi chrétienne. Comme ils jettent un grand jour sur les événements de la Vendée, et sur tes motifs qui déterminèrent le soulèvement général dans ce pays, nous les rapporterons ici tels qu'on les voit encore au palais de justice d'Aleuçon.
Interrogatoire de JU"^ de Latouckt:.
a [nterrogée de son nom, Age, prol'essiOQ et demeure, si elle a ses père et mère, si elle a servi dans l'armée de la Vendée, depuis quel temps et quelles armes elle portait.
« A répondu s'appeler Madeleine Luuas, épouse de Claude La-
(1) Garuier (de Sulales) Écrivait d'Âlençoa, le 29 frimaire (19 décembre] : «J'ai pri( nn arrêté pour faire lever toute» les catnpagues dans lesquelles tous ces coquins se disséminent... On les nhasse comme des àéles fauves, el le nombre de ceu» qu'on tue tguivauf à ceua: qu'on fait prisonniers a. (Mouileur du 3 niïflse.) Voilï eoiiitue la République récompensait les Veudéens d'aToir cent fais épargné ses prisDDiiicra I
144 LIVRE ir, CHAPITRE V.
touche, anglais de Vïïn de la Grenade, native de Nantes et demeurant dans la paroisse de Brains, district de Nantes, âgée de vingtsix ans, n*ayant aucune propriété^ mais seulement que son mari est retourné à la Grenade pour recueillir la succession de son frère ; qu'elle demeurait chez son père, et que Tarmée de Mayence, venue dans son pays, tuait indistinctement patriotes et aristocrates ; que, les propriétés de son père ayant été brûlées, il fui obligé de se retirer pour mettre ses jours en sûreté ; que la répondante n'ayant en ce moment aucune ressource, fut forcée par la nécessité et les sentiments de s'attacher à son sort, que d'abord ils se portèrent à Beaupréau, d'où bientôt ils furent chassés par la même armée de Mayence et forcés pour leur salut de passer la Loire avec l'armée de la Vendée, qu'ils ont fait tous leurs efforts pour rentrer dans Nantes ; mais que cela leur a été absolument impossible.
« A elle remontré qu'en s'adressant aux chefs de l'armée de Mayence, ils auraient pu trouver à sa suite la même protection qu'ils cherchaient dans celle de la Vendée, mais qu'apparemment leurs opinions les en ont empêchées.
« A répondu qu'elle connaît un bon patriote de son pays, qui a en vain réclamé la protection de l'armée de Mayence^ puisque sa femme et sa fille ont été impitoyablement massacrées ; qu'un pareil exemple n'était pas fait pour inspirer de la confiance en cette armée.
(c A elle remontré que, depuis plus de deux mois qu'ils suivent l'armée de la Vendée, ils auraient pu la quitter et se procurer un asile, s'ils n'avaient été attachés au moins par l'opinion.
« Arépondu qu'ils ont fait humainement tout ce qu'il était possible de faire pour quitter cette armée ; mais qu'ils n'ont trouvé personne qui voulût les recevoir. Elle nous assure même que, quoiqu'elle ne soit pas née pour servir, si elle avait trouvé où se placer en celte qualité, elle l'aurait fait; mais elle nous observe que deux jeunes personnes, qui, comme elle, avaient suivi l'armée de la Vendée, ayant voulu se fixer à Laval, y ont été prises et guillotinées.
« A elle demandé où et quand elle a été arrêtée. « A répondu qu'elle fut arrêtée avec sa sœur vendredi dernier, dans la campagne, près de Lavardin, où elles étaient allées pour chercher un asile, qu'elles avaient déjà demandé retraite à trois ou
M^'^ MADELEINE DE LATOUGHE. 145
quatre personnes, qui les avaient refusées par la crainte de se compromettre. La répondante demande à justifier que leur fuite a été véritablement forcée par Tiricendie et la dévastation des propriétés de leur père, par la crainte d'une mort certaine et d'autres outrages.
« Signé : Madeleine Lucas-Latouche ;— Provost ; —Desjardins; Lelricheux ».
* Interrogatoire de Mlle Elisabeth Lucas,
/< Interrogée de ses noms, âge, profession et demeure, si elle a ses père et mère, si elle a servi dans l'armée de la Vendée, depuis quel temps, et quelles armes elle portait.
« A répondu s'appeler Elisabeth Lucas, fille, d'environ vingt ans, native de Nantes, demeurant dans la paroisse de Brains, district de Nantes, qu'elle a suivi son père ainsi que sa sœur, et que lui- ' même pour la sûreté de sa personne avait suivi l'armée de la Vendée, lors de son passage de la Loire ; que son père était fort âgé, était un ancien maître des comptes de Nantes, qu'il avait vendu sa charge il y a sept ou huit ans, et n'avait aucun emploi dans l'armée, que sa mère est morte à la Flèche, et qu'elle a laissé son père mourant au Mans, qu'elles ont fui l'armée des Mayençais qui tuaient et brûlaient indistinctement les patriotes et les aristocrates ; que leur maison ayant été brûlée et leur propriété dévastée, ils ont été réduits à la nécessité de fuir ; qu'ils se rendus à Beaupréau, mais qu'ils en ont encore été chassés par la même armée de Mayençe, que c'est alors qu'ils ont été forcés de passer la Loire avec l'armée ennemie.
«A elle observé qu'ils ont montré une prédilection marquée pour l'armée ennemie en se mettant ainsi sous sa protection; qu'ils en auraient trouvé dans l'armée de Mayence, s'ils avaient été dans les principes de la révolution.
« A répondu que ce n'a point été affaire de prédilection, qu'elle ne connaissait même qui que ce fût dans l'armée de la Vendée, et que ce sont les excès en tout genre auxquels l'armée de Mayence se portait, et particulièrement vis-àrvis des femmes, qui les ont forcées à suivre, que d'ailleurs ils espéraient que ce serait l'affaire de huit jours.
Lks Martyhs. — T. II. 10
146 UVRE 11, CHAPmiE V.
" A elle demandé où elle a élé arrêtée.
«A répondu que sa sœur et elle ne voulaient pas abaui leur père dans l'état oit il était ; mais qu'il leur dit qu'il ne pas qu'elles restassent exposées ; il leur recommanda de fui chercher uae retraite ; elles sortirent dans celle intention ville et cherchèrent une maison où l'on voulût bien les rei mais la crainte de se compromettre leur fit éprouver des n elles furent arrêtées dans un lieu près de Lavardin ; qu'el essayé à se fixer en difTérenls lieux ; mais qu'elles n'ont pi ver personne qui ait voulu les recevoir, parce que la loi pun qui donnent retraite aux personnes qui ont suivi l'armée eni qu'elle demande à prouver que leur fuite a été fïiite par l'in et la dévastation de leur propriété.
«Signé; Elisabeth Lucas; — Provost; — Desjardins ; cheux ".
ItUerrogatoire de Jeanne Rimbeaux.
■• A répondu s'appeler Jeanne Rimbeaux, fiteuse, âgée de quatre ans, de Jallais, district de Chollet, sans propriété ; est à la suite de i'arméo des rebelles depuis son passage Loire, qu'elle a élé forcée de suivre, parce que les Mayençt brûlé quarante-buit paroisses, et qu'ih faisaient aux femm outrages et cruautés ; que lorsqu'elle a passé, elle croyait que pour huit jours ; mais qu'elle n'a pu repasser ; qu'elle a été i avec ses deux sœurs dans la paroisse de Lavardin, en cbe un asile où elles pourraient se retirer, qu'on "leur a pris h nicipalité le peu d'argent qu'elles avaient ».
Amenéesdevant Joseph Provost, Marguerite Laîné turière, âgée d'environ quarante ans, demeuraut à I Florent-le-Vieux(l), Marie Houe, journalière, âgée de t cinq ans, demeurant à Mesnard (2), Marie Rimbaux, S laboureur, âgée de vingt-sept ans, demeurant au Jalla
(1) Arroadissemenl de Beaupréan (Maioe-et-Loii'c).
(2) Arrondi ssement de BourboD-Vendée (Veadée).
(3) Al raadiBB«meal de Beaiipréaa (Haiae-et-l.aire).
^ MADELELNE IIE LATIX.'IlIli:. 1-47
et sa sœur Françoise Rimbaux, âgée de trenle-ciiii| ans, altestùreiit « que les Mayençais tuaient indistinctement patriotes et aristocrates, et qu'ils faisaient aux femmes mille outrages et cruautés ". Des enfants môme qu'on avait arrêtés, attestèrent la même chose en des termes capables d'arracher des larmes aux hommes les plus durs el les plus barbares. Néanmoins quelques minutes après 'cet interrogatoire, letribunalréyolutionnairecondamnaM""' de Latouche et ses pieuses compagnes à avoir la tète tranchée sur la place publique d'Alençon. Cette sentence, dictée uni- , quement parla haine de la religion catholique, est signée de J. Provost, Coru, Leclerc, Charpentier, Desjardins, accusateur public.
Les pieuses servantes de Jésus-Christ étaient si accablées de fatigues, de privations et d'ennuis, si lasses des persécutions et des injustices des liommes, qu'elles entendirent sans regret leur sentence de mort. Heureuses d'être déli- YTées des misères de la vie, et d'aller se reposer au ciel près de Dieu, leur unique espérance, elles passèrent le r heures de grâce qui leur furent accordées, à demander pardon de leurs fautes à la Miséricorde infinie, et à lui recommander leurs derniers moments. M"" de Latouche et sa Isœur, qui se trouvaient par la naissance et la vertu à la tête de cette troupe innocente, lui donnèrent jusqu'à la fin l'exemple de la résignation. M""" de Latouche trouva même as- Îsez de force pour écrire en son nom et en celui de sa sœur, la lettre suivante à l'un de ses parents, négociant â Nantes (1). Admirable de foi, de confiance en Dieu et de charité, elle mérite de passer à la postérité la plus reculée, corame un monument de la piété chrétienne , luttant J'usqu'àla mort contre le malheur et l'injustice des hommes.
nain ferme, est conservée daus lu ramillc df i CbampioDuiËM. à Brnins (Loire-InFérieurE], On en eouBerve aaui Il Une cû|iiQ am archives àa Polais de Justice d'Alençnii, maie il y niangne quelques ilignea.
1 (i) Celle letlre, écri 'h. Lbchs (le la Cbaiii[
<( Au citoyen Boudet, négociant, chez la citoyenne Chauvellier, maison Bloyet, isie Feydeau, à Nantes.
« Citoyen, vous ne vous attendez pas à recevoir de mes nouvelles en date d'Alençon. Je ne prends la plume dans cette ville que pour vous faire mes derniers adieux et ceux de ma sœur, et vous prier de les rendre à tous ceux qui nous sont chers, et surtout à votre ami Pierre. Dites-lui que nous avons perdu ma mère à la Flèche, mon père au Mans, et que la guillotine terminenos jours à Alençon. On nous croit coupables et on nous juge comme telles ; vous qui nous connûtes dès Tenfance, vous savez ce qui en est. Nous perdons la vie sans la regretter : les malheurs que nous avons éprouvés depuis huit mois, sont bien faits pour nous en détacher. Je m'estime presque heureuse que la mort, que j'envisage sans effroi, vienne mettre un terme à tant de souffrances. Ma pauvre sœur est dans les mêmes sentiments que moi. Nous nous consolons et prions ensemble. Nous pardonnons de grand cœur à ceux qui nous délivrent du fardeau de l'ekistence. Puisse le remords ne les environner jamais !
« Dites à ma cousine que son cher petit est venu avec nous jusqu'au Mans ; que la petite vérole lui a pris dans cette ville ; que, comme une dame de mes amies me faisait le plaisir de le mener en voiture, je ne sais si elle l'a emmené ou s'il y est resté ; elle voudra bien se donner des soins pour le savoir. îl en est autant de ma belle-fille, qui était dans la même voiture. Je vous prie de le dire à ma belle-mère, qui demeure rue Notre-Dame. Faites-lui bien mes adieux, ainsi qu'à mes belles-sœurs.
« Si jamais vous revoyez mon mari, dites-lui que je meurs en l'adorant ; que la mort, qui va me glacer le cœur, n'en effacera pas son image ; quer son souvenir me suivra au-delà du tombeau ; que je l'engage à m'oublier : c'est au vis-à-vis de lui ma dernière prière. Faites mes adieux à mes tantes, à mon cousin et à ma chère Ysabet, à tous nos amis et amies.
« Pour vous, mon cher Boudet, que nous avons toujours regardé comme le plus sincère, ne nous oubliez pas.
« Dites à Pierre que nous emportons dans l'autre monde l'amitié tendre que nous lui avons vouée ; qu'il nous garde toujours une part dans son souvenir : nous avons toujours été si liés qu'il ne
nous le refusera pas.
M"' ÎI.UIELEINE DE LAIOIT-HK. 149
Adieu, cher bon aiitil qous uioucoqs, coinmu nous avons vécu, vos bonnes amies. Priez Pierre, de noire part, s'il vient un lerapspjus beureux, de remettre auï pauvres de notre paroisse :une somme que nous n'avons pas le droit de fixer. Dites aussi à mon mari que ses papiers sont entre les mains du citoyen Barré, avoué, rue du Moulin à Nantes; il sait oii sont ses autres effets. " Lu cas- La touche ».
Quelques instants aprùs que la pieuse servante du Christ [eut fini de tracer ces ligues, on vint l'avertir que l'heure était venue pour elle et ses compagnes de marcher à la morL
I Elles se jetèrent à genoux une dernière fois, levèrent les mains au ciel pour se recommander à leur père céleste, et suivirent leurs gardes en priant jusqu'au pied de l'écha- I faud. Leur courage ne se démentit pas un instant; elles
■ moururent remplies de confiance en Celui qui a dit : " Ve- : nez à moi, vous tous qui êtes dans la peine et qui êtes acicablés par le malheur, et je vous consolerai (1) >•.
! Leur mort impressionna tellement la population Alençonnaise, que pendant plusieurs jours elle resta comme frap- ;pée de stupeur à la pensée d'un tel acte de barbarie. Bien- , tôt l'indignation succéda à ce sentiment, et tous les hommes ;de cœur se sentirent pénétrés du plus profond mépris pour les membres du tribunal républicain, pour ces vils escla- '■ves de la Convention, dont les mains dégouttaient du sang
■ de tant de victimes innocentes. De nombreuses copies de la lettre de M°" de Latouche, répandues dans le public, aug-
'■ mentèrent l'émotion poignante qu'on ressentit en voyant la -vie des citoyens honnêtes entre les mains de tels juges.
Il y a plus de quatre-vingts ans que ces faits sont passés, et leur souvenir excite encore- l'indignation de tous les liommes d'honneur.
« Ces violences indignes faites à l'humanité », écrit un grave
magistrat (1), « ces assassinats juridiques, qui tuent, à côté de M°^° de Latouche et de sa sœur, des mendiantes et des journalières, dont tout le crime était d'avoir pris la fuite pour se dérober à rincendie, à la mort, ou aitx derniers outrages^ froissent profondément tous les instincts honnêtes et révoltent la conscience. On peut à la rigueur chercher des explications plus ou moins spécieuses pour bien des condamnations excessives, mais rien au monde ne peut absoudre cette fureur sanguinaire, qui, après avoir égorgé les blessés et les mourants, sans formalités de procédure, dans Vintérêt de la santé publique, n'épargne pas même les jeunes lilles et les femmes. Du reste, l'attitude des victimes dans ces tristes jours relève au moins la nature humaine si abaissée, à nos yeux, par la féçocité brutale des uns, et la servile docilité des autres. La lettre adressée au citoyen Boudet, où s'unissent, à l'expression ardente des affections de famille, la résignation, le pardon des injures, et les saintes préoccupations de la charité, nous donne la mesure de l'héroïsme calme et digne que ces femmes d'élite, l'honneur de la société française, portèrent jusqu'au pied del'échafaud. Par la grandeur morale, M"« de Latouche est bien la digne sœur de cette admirable vicomtesse de Noailles, victime comme elle de son dévouement filial».
Cinqjours seuIemeutaprèsIamortdeM'"'' de Latouche, une autre \ictime plus noble encore, M. Jean-Baptiste-Thomas Le Chevrel, donnait sa vie pour la défense de la foi catho lique. Il était né en 1758, au village du Tremblay, dans I2 paroisse de la Lande-Patry (2). Elevé par ses pieux parenfc dans Tamour de Dieu et la pratique de sa loi sainte, il s( sentit appelé de bonne heure à travailler au salut des âmes Il suivit avec joie cette noble vocation, et fut élevé au sacer
(1) Ad. de Robillard de Beaurepaire, substitut du procureur-géaéral à la cou impériale de Bourges, p. 113 de l'ouvrage intitulé : Le tribunal criminel d VOme pendant la Terreur. Paris, Aug. Durand, rue Cujas, 9. 1866.
(2) Canton de Fiers, arrondissement de Domfront (Orne).
il, JfiA^-llAPT^STE-TIIOMAS LE i;ilEVnEL. l.'il
doce, vers n84. Il était vicaire de la paroisse de Préd'Auge (i), qu'il édifiait par aa ferveur et son zèle admirable, lorsque la révolution vint bouleverser la France par le décret de la Constitution civile. Jaloux de prouver à ses paroissiens qu'un ministre de Jésus-Ctirist ne refuse jamais d'obéir aux lois de son pays, en ce qui n'est pas contraire à la foi catholique, apostolique et romaine, il prêta le serment en ces termes devant tous les fidèles assemblés :
Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de cette paroisse, qui m'ont été confiés, de les nourrir de la parole de Dieu, de leur administrer les sacrements, de ne rien néglig-er de tout ce qui pourra les conduire au ciel ; je jure d'iître fidèle à la nation, h la loi, et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée parle roi, eo co qui ne portera aucun préjudice à la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle religion je veux vivre et mourir (2) ".
Mais ce n'était pas assez pour les ennemis de la religion catholique, qui voulaient par tous les moyens fonder en France une Eglise nationale, séparée de la sainte Eglise romaine. On intima donc à M. Le Chevrel, l'ordre de prêter le serment pur et simple, ou de sortir du presbytère de Préd'Auge. 11 ne balança pas un instant; il quitta le presbytère, mais il n'abandonna pas sa paroisse, ctcontinua d'administrer les sacrements aux fidèles. Au mois de juin 1792, voyant qu'il ne pouvait plus trouver d'asile, il demanda un passeport â la municipalité de Pré-d'Auge, et revint dans sa I paroisse natale. Il fut reçu avec joie par sa vertueuse fa- ' mille et par les habitants du Tremblay, qui, connaissant cet oracle de l'Evangile :« Qui vous reçoit, me reçoit», se firent un plaisir et un honneur de le cacher au milieu . d'eux.
(1) Près Lisiein (CalvaJos).
(2) .Archiver du Palais de Jaallce d'AlïùijoD.
Mais (ians le cliamp du Père de famille, l'ivraie est toujours mêlée au bon grain. Parmi les pieux habitants de la l^ande-Patry, il se rencontra un homme assez dépourvu de cœur pour aller dénoncer M. Le Cbevrel au président de la société populaire de la Carneiile. Celui-ci envoya aussitôt quelques hommes pour arrêter le saint prêtre, quoiqu'il eût été son ami d'enfance. Ils le trouvèrent dans un champ voisin de son habitation, occupé à réparer une haie. Comme il y avait parmi eux un habitant de laLande-Patry, uiembrede la municipalité, il fut reconnu aussitôt, arrêté sans qu'il fil de résistance, et conduit à la prison de Fiers. Mais laissons ces malheureux nous raconter, à leur façon, l'arrestation du vénérable serviteur de Dieu, dans le procès-verbal qu'il» en dressèrent (t).
» Aujourd'hui li de frimaire, l'an II de la république une et indivisible {4 décembre 1793}, sur lus trois heures de raprês-midi, Jacques-François Guibout, Jean-Baptiste Poisson, et Louis-François Lemanuel, commissaires au recensement des grains dans le canton de Fiers, ayant requis le citoyen Servais Dumesuil. procureur de la commune de la Lande-Patry, de nous accompagner dans la continuation de nos visites, soupçonnant que dans le hameau du Tremblay il existait quelques prêtres réfractaires, d'autant que les habitants de ce hameau ont dans tous les temps fait preuve du plus horrible incivisme, nous nous sommes transportés audit village, et comme nous étions près d'y arriver, nous avons aperçu dans une pièce voisine dudit village un homme qui nous a paru Être Ifl nommé Le Chevrel, prêtre réfractaire. Nous nous en sommes approchas et lui avons demandé son nom. Il a effectivement dit s'appeler Le Chevrel sans nous dire sa qualité. Nous l'avoflS sommé, au nom de lu loi, de nous suivre. Alors il nous a priés de le laisser aller ou de le tuer. Kos soupçons ont presque dégénéré en certitude, que uous avons complètement acquise, lorsqu'il nous a offert son porlefeuihe pour le laisser aller. " Les républicaias
(1) Cb procèï-vErbal e , pièces (le la procédure îd
. JEAN-BAFTIàTË-TUOlIA;
n'oublient piis leur devoir pour du l'argeot ", lui avons-nous ' dit (i). — Nous l'amenions Iranquillenient, lorsqu'il a sauté dans ' une pièce de terre el a pris la fuite à toutes jambes. Il avait déjà I ga^né du terrain, lorsque nous avons tiré après lui deux coups de 1 fusil pour l'intimider etle faire arrêter. Le raoyen a réussi, quoiqu'il I n'ait pas été atteint. Nous l'avons rejoint et l'avons conduit d'abord ' au corps de garde, où nous avons été rejoints par les citoyens Charles-Amhroise Bertrand , de la Carneille , et Julien-Pierre Guiboul, nos collègues, qui l'ont parfaitement reconnu pour être Le Chevrel, prfitre réfraclaire, sujet à la déportation, ayant été vicaire à Pré-d'Auge, district de Lisieux, fils de Julien Le Chevrel, de la commune de la Lande>Patry. Nous l'avons fouillé, et nous avons trouvé sur lui : 1° un portefeuille en soie conlenaol vingt et un assignats de cinq livres ; 2° une petite noie conlenanl ces mots : « Pierre Matherba, officier, Pierre Malherbe, maire, Guérin, secrétaire " ; 3" deux morceaux de papier commun, sur l'un desquels sont écrits ces mots : « Georges-François , Anne-Barbe Gallel, François Geslio, Jean-Baptiste » ; plus une petite note sur laquelle on lit ; (1 Jacques Lebailly, fils de Jean-Baptiste Lebailly et d'Anne Bue, de Fiers, et Marguerite Petin, fille de Nie et d'Anne Guérin, de La Selle ; plus tia morceau de linge en forme de corporal, garni par les deux bouts d'une petite frange ; plus un chapelet au bout duquel est une petite statue, enfermée dans une petite châsse de cuir, signe favori des rebelles de la Vendée ; plus un autre chapelet, monté eu laiton el faïence; plus une copie vraie ou supposée des pouvoirs accordés par l'évèque réfractaire de Bayeuï « i^ Hessieurs... (Irés-Usible encore, le reste de l'adresse gratté) à Cérisy ". Lesdils citoyens Guibout, Manuel et Poisson disent de plus que ledit Le Chevrel était saisi d'une montre à boite d'argent ut de cent livres en assignats de dix livres, qu'il a mis aux mains de ses sœurs, lors de son arrestation, lesquels eJTels les citoyens Poisson ei Guibout sont allés rechercher. Ledit le Chevrel, conduit à la maison commune de Fiers pour être plus à portée de faire procès-verbal de son anostation et de ses effets, nous avons pro-
(t) Il est évideot que toute celle hialoire esl faite pour oMeair uu pourboire du eilojeii Bertrand, puisque ces honnêtes commissaires au recenaemsnt des grains étaient aeeompagnéj du procureur de la commone de la Lande-Patry, qui cuunaig. sait très-bleB M. Le Chetrel.
loi
cédé à l*iDterroger, en présence du maire, du procureur de la commune et de plusieurs gardes nationaux de Noireau (i), ainsi qu'il suit :
« Interrogé par le citoyen Gharles-Ambroise Bertrand de son nom, profession, âge et domicile, a répondu s'appeler Jean- Bapliste-Thomas Le Chevrel , tisserand de profession , faisant autrefois les fonctions de prêtre, en conservant le caractère, parce qu'il était indélébile.
« — As-tu prêté le serment sans restriction, prescrit par les décrets de l'Assemblée nationale, dite constituante ?
« -- J*ai prêté le serment dans ces termes : « Je jure de veiller avec soin. . . (comme ci-dessus.)
« — As-tu fait quelques fonctions de prêtre depuis la loi qui te condamrie à la déportation ?
« — Si J'en ai fait quelques-unes, c'est que j*y étais obligé el qu'on m'en a invité.
« — Dans quelles communes as-tu fait ces fonctions ?
« — Je ne me rappelle pas. C'était le long du chemin, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre.
« — Que signifie cette note sur laquelle on lit : « Jacques Lebailly, fils de Jean-Baptiste Lebailly, et d'Anne Hue, de Fiers, et Marguerite Petin, fille de Nicolas, et d'Anne Guérin de la Selle ?
« — Je ne connais pas ces individus. Je ne leur ai rendu aucun service.
« - Que signifie encore cette note, trouvée dans ton portefeuille, portant ces mots : Georges François, Anne-Barbe Gallet, Françoise Geslin, Jean-Baptiste ? Elles sont toutes deux écrites de ta main.
— C'est mon écriture, je l'avoue, mais je ne me rappelle pas pourquoi j'ai fait ces notes.
« — T'es-tu soumis à la loi de la déportation ?
« — Par quel droit me le demandez- vous ? Non, je ne m*y suis point soumis.
« — Où as-tu existé depuis la promulgation de celte loi ?
« — En France, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. J'ai demeuré quelquefois à Fougères et dans les environs.
(i) Condé-snr-Noireaa. Comme ce nom paraissait entaché d'aristocratie, les bons saos-ealoUes disaient seulement Noireau.
M. JEAN-KAPTISTE-TUOHAà LU CIIEVIIEL. lo3
- Y a-l-il longtemps que lu es dans la commune de la Laodea deux ou trois mois que je suis reveou dans ce
- Y êlais-lu lors de la révolte et de la rébellion excitée à Fiers |3usieurs rebelles de ton village, pour piller les caisses natio- B du dislricl de Domfront, que l'approche des brigands de la
Vendée nécessita de transporter à Falaise ?
" — J'élais ici, mais je n'en sus rien que le dimanche soir.
" — Si tu n'étais pas au bourg de Fiers, comment, à dix portées de fusil de cette révolte, n'as-(u su que Je soir un crime qui se corumettail si près de loi, d'autant que Ion père et ton frère y ont pris part ? Ces malheureux que ton orgueil et ton avarice ont précipités dans le crime, devaient au moins l'intéresser, n'eûl-ce été que pour en faire les instruments de la haine contre la république (1).
" — J'étais dans des pièces de terre, seul, et je vis quelqu'un le soir qui me dit ce qui s'était passé.
M — Oii as-tu pris deux cent cinq livres, dont tu étais saisi lors de ton arrestation, du nomhre desquelles tu as remis cent livres à ta sœur avec ta montre 7
u — Je les ai gagTiés par mon ouvrage et mon commerce,
" — Connais-tu d'autres prêtres réfractaires que toi dans la commune de la Lande-Palry, et les fréquentes-tu?
■■ —Non, je vivais seul.
" Ce fait nous avons cessù le présent interrogatoire, et nous avons interpellé ledit Le Chevrei de déclarer s'il n'y a rien à iijouter et de le signer pour assurer ses réponses ; seulement il ajoute, sur le fait de la révolte, qu'il en a parlé à son père depuis, qui l'a assuré n'avoir pas même été à Fiers ce jour-là.
« Les citoyens Poisson et Guibout, de retour, nous ont rapporté cent livres en neuf assignais de dix livres et deux assignats de cinq livres, avec la montre ci-dessus désignée, avec une chaîne en acier, où pend une pelite holte en forme de gland que le citoyen
(Ij Oq accuse ici le pÈre et le fi'Ëre de M. Le Chevrei, parce que ;ipDt iw rapporl9 connus avec ce saial prêtre, et menant une vie chrétieane, ils ôlaienl regardés par les persécuteurs coiame eDaeœis de la flépublîqiie. Des Eoupçons, aai jeux de ces bommes, équivalaient à la cerlilude.
Guibout a voulu ouvrir. Ledit Le Chevrel, étant à côté de lui, s'est jeté avec précipitation sur ce gland et lui a dit : « Ah ! n*y touchez pas ».
« L'interrogatoire a été repris ainsi qu'il suit :
« Que contient le gland auquel tu ne veux pas qu'on touche ? Contient-il quelque chose de sacré à tes yeux ?
« — C'est de l'huile sainte.
« — Comment la nommes-tu et à quel usage étaitrelle destinée ?
« — Je la nomme Oleum infirmorumj je la destinais aux malades, sans m'en être servi.
Y a-t-il longtemps que tu la portes ?
i< — Il y a près d'un an.
« — Où l'as-tu prise ?
« — Je l'ai achetée à Fougères.
« — Qui te l'a vendue et combien l'as-tu payée ?
« — J'ignore le marchand ; elle me coûtait cinq sous.
« — Comment as-tu su que c'était de l'huile que tu appelles sainte^ et comment t'es-tu décidé à acheter une chose qui s'est toujours donnée^ même dans le cas de la plus sordide avarice des prêtres ?
« — Je me suis trompé pour la réponse. Je n'ai point acheté les saintes Huiles ; un prêtre que je ne connaissais pas me les a données.
« — Comment as-tu pu savoir que celui qui te les a données était prêtre, puisque tu avoues ne pas le connaître ?
" — Parce que le cri public disait que c'était un prêtre.
- — Veux-tu convenir que ton métier n'était qu'un tissu d'impostures, à l'aide desquelles tu es parvenu, ainsi que tes infâmes complices, à teindre le sol de la république du sang de nos frères ?
« — Jamais je n'ai voulu aucun mal à personne.
" - Qu'as-tu fait d'un fusil à deux coups qu'on t'a vu porter ?
< - Je n'eu ai jamais eu.
« Ce fait nous avons cessé le présent interrogatoire que ledit Le Chevrel a signé avec nous pour constater ses réponses ».
<iuraé : Le Chevrel, prêtre, Charles-Ambroise Bertrand, président ^tt populaire de la Carneille, Monieux, maire, Guérinout j Poisson , Oumesnil , procureur , Guibout, missaire, Jacques Vauloger.
Après cet interrogatoire, on livra lo confesseur de la foi aux gardes nationaux de Condé-sur-Noireau, qui le promenèrent dans lesriies dcFlers (1). Le saint prêtre étaitmontc sur un âne, le visage tourné vers la croupe de l'animal. Pour exciter davantage la risée publique, les gardes nationaux de Condé forcèrent un marchand drapier de Fiers à tondre M. Le Chevrel, c'est-à-dire à lui raser les clieveus d'un côté de la tête. Pendant cette promenade républicaine, le digne président de la société populaire de la Carneille délibérait avec ses amis sur les moyens les plus sûrs d'obtenir une sentence de mort contre le saint prêtre. C'était l'époquiî où les tètes des prêtres, des nobles, des laboureurs et des ouvriers, attachés à la religion catholique, tombaient en France, comme la grêle, sous le trancbant de la guillotine républicaine. 11 n'y avait donc pas besoin de recommander au tribunal révolutionnaire l'application de la loi, qui était formelle pour le cas présent. Cependant, lorsque M. Le Chevrel fut de retour, on lui donna cette lettre de recommandation pour le bourreau :
" Jious sotissignés, citoyens des communes de Fiers et de la Carneille, ccrliflons en tant que besoin que ledit Jean-Bapliste- Thomas Le Chevrel est un prêlro rêfractaire, né k la Lande-Patry, canton de la Carneille, district do Domfront, déparlement du l'Orne, qui a été vicaire de Pré-d'Au^e, canton et district de LisieuK, et qu'il a cootribué avec plusieurs autres scélérats de son espèce à fanatiser de malheureux citoyens,
" Fait à Flei's, à la maison commune de Fiers, ledit jour H IViinaire sur les sept heures un quart du soir.
X Sig:né ; Amhroise Bertrand, président de la société populaire de la Carneille ; — Morrieux, maire ; — G. Loret, officier ; — Guérin-Dujardin, procureur de la commune ; — M. Prince, officier; — Guérin, secrétaire, et Guibout ■>.
[1) La population de Fiers éluil trop altnchéâ aux principes de i'drili'e et de la reiLgioii pour que les petits lyrans du pajs lui permissent de Taire la police ibti elle. On Taisait venir k Fiers îles gardes nationatii de Otnii et de la Carueille, le b, bien entendu, m\ Trais des iiabitanls de Flere,
158 LIVRE II, CIIAPmiE V.
On prit aussi le signalement' de M. Le Chevrel, afin qu'il lui fût impossible d'échapper à la justice républicaine.
« Suit le signalement dudit Jean-Baptiste-Thomas Le Ghevrel : taille de cinq pieds quatre pouces, cheveux, sourcils et barbe bruns, yeux gris, bouche moyenne, nez gros, menton rond, visage moyen et pâle, vêtu d'une veste brune, gilet et culotte de pluche, guêtres de toile ».
On lit ensuite sur le procès-verbal :
« Et comme nous étions sur le point de faire reconduire ledit Le Ghevrel au corps-de-garde, nous l'avons fait fouiller de nouveau, et il a été trouvé dans sa culotte un passe-port délivré (1) audit Le Ghevrel, sous la qualité de tisserand, à la date du 20 juin 1792, signé : Leroy, maire, François Ghauvel, secrétaire, Pierre Leroux, officier, M. Lemonnier, officier, et J. Le Ghevrel, et avons reconnu que la signature Le Ghevrel est semblable à la signature ordinaire dudit Le Ghevrel ; et comme ce passe-port présente un délit punissable de la part de la municipalité du Pré-d*Auge, où ce réfractairo a été vicaire pendant plusieurs années, nous requérons le tribunal devant lequel sera traduit ledit Le Ghevrel, d'écrire sur-le-champ au comité de surveillance de Lisieux pour lui donner connaissance, de ce crime qui a donné lieu à ce prêtre réfractaire de pestiférer le canton pendant dix-huit mois et d'éviter la peine due à ses crimes.
« Ge fait nous avons remis ledit Le Ghevrel au commandant du poste pour en faire bonne et sûre garde jusqu'à demain matin, et être conduit dans la maison d'arrêt à Alençon, traduit devant le tribunal criminel, et subir la peine prononcée par la loi, à laquelle fin il sera par nous délivré une réquisition au commandant du poste ».
Pendant qu'on l'accablait d'injures, le confesseur de la foi était calme et silencieux, comme son divin Maître au tribunal de Pilate. Son visage était pâle et abattu par la
(1) Par la municipalité de Pré-d'Auge.
^^^r M. JEAS-BAPTISTE-TFTOSrAS LE CHE^EL. 159
^BP&>ai]ce;mais son àme était tranquille et pleine de force, I parce qu'elle se reposait en Dieu, qui a dit : « Ne craignez point, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous préparer un royaume (i). J'ai les clefs de la mort (2), et celui qui croit en moi aura la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour (3). Soyez donc Gdèle jusqu'à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie (4) ». Il passa presque toute la nuit en prières, et le lendemain matin ses ennemis furent étonnés de le trouver le visage aussi calme que s'il eût dormi au milieu de sa famille, lis le remirent alors à la garde du citoyen Pellouin, commandant le détachement de Condé-sur-Noireau, stationné à Fiers, avec ordre de le conduire à Domfront, et de porter en outre les actes de la procédure, auxquels on joignit les deux pièces suivantes ;
M Au nom de la loi.
" Charles-Ambroise Bertrand, président de la sociélé populairi; (le la Carneille, chargé par le ciloyen Lelourneur, représentaot du peuple, et par le comité de surveillance du département de l'Orne (S), de prendre des mesures de salut public dans le canton de la Carneille et environs, requiert le citoyen Pellouin, commandant le détachement de Noireau, stationné à Fiers, de faire conduire dans le jour à la maisoo d'arrât du district de Domfront, Jean-Baptiste- Ttiomas Le Chevrel, prêtre réfractaire, sujet à la loi portée conti'e les émigrés, de le faire éorouer sur les registres de ia concier-
(1) Saint Lue, xii, 32.
(2) Apoc, 1, 13.
(3) Siinl Jean, vi, 40.
{4) Apoc, 11, 10.
(B) Les meoibres du ccmilé de eurveillaiice, nommés par le Uîrecloire départfmeatal, le 3 octobre 1793, étaient Duial, Heudiard, Gertre, Villeneuve, Bîuet, Beaujardio et Ponlain-Beaucbèiie. Il y avait k Alenijoa an second comité de aurveil- Tance : celui de la commune. Le 27 nivOse au II, Garnier (de Saiiileiil, représentaut du peuple, en misilon dans le département de l'Ome, prononça la dtssoluUon de ces deux premiera conillés. Il ta organisa uu nouveau, composé des ciloiena Dupnnt- Laioè, orfàvre, Deanoa, Perret, Fromentin-LafromenliniÈre, Houllard, Lencoine, ^^ûuilloii, Caavjlez, Ctiollei, Philibert et Aubct-t-Desloude.-.
gerie, de déposer au comité de surveillance de Domfront un paquet en forme de lettre avec un autre paquet ficelé, scellé d'un cachet de cire rouge, portant autour: « Vive la Liberté! » et le présent mandat pour valoir, auprès de nos frères du comité de surveillance dudit Domfront, de réquisition, pour faire transférer incessamment ledit Le Chevrel dans la maison d'arrêt du département de rOrne. Ledit citoyen Pellouin, chargé en outre de faire rapporter un certificat pour constater l'exécution de la mission. « Fait à Fiers, le 15 frimaire an II.
' « Signé : Gharles-Ambroise Bertrand ».
L'autre pièce, adressée aux juges du tribunal révolutionnaire par le juge de paix de la Carneille, était conçue en ces termes :
« Citoyens, un monstre, \in prêtre réfractaire, nommé Tabbé Le Chevrel, vient d'être pris dans mon canton (1). Accablé d'affaires en ce moment, j'ai chargé Bertrand, commissaire pour la vérificatioD des grains, de dresser procès- verbal de cette importante capture. Nous n'avons pu apaiser et contenir la juste fureur des patriotes, qu'en leur donnant l'assurance positive que ce monstre sera guillotiné aussitôt qu'il sera arrivé à Alençon. Ainsi point de grâce, vengeance éclatante 1 C'est ce vil animal et ses odieux confrères, cachés dans les paroisses de Fiers et de la Lande-Patry, qu'ils ont absolument empoisonnées, qui sont cause de l'émeute contrerévolutionnaire qui eut lieu à Fiers, le 3 brumaire dernier, relatiment à l'arrestation des caisses nationales du district. Par l'information que je fais de celte affaire, le frère et le père de ce prêtre se trouvent des plus chargés et laisseront sûrement leurs têtes sur l'échafaud. Cet être infâme, qui me fait horreur, a donc conduit au crime et à la mort son père, son frère, qui, s'il n'eût pas existé, seraient restés fidèles à leur patrie I C'est un parricide, c'est ud fratricide. Rien ne peut l'arracher au supplice qui l'attend, et qui
(1) En punition de sa Gdélité à la religion catholique et de son éloignement des principes révolutionnaires, Fiers venait d'être privé du titre de chef-lieu de canton. La Carneille en avait hérité, grâce aux intrigues de sa société populaire.
M. IfiAN-BAPTISTK-THOMAS LE nilETHZL. {f,{
pourra liirrayer peut-être les autres bâtes venimeuses qui empoisonnent noire cantoD.
■■ Salut et fraleraité, voire concitoyen sans-culotte ,
" Lautoub, juge de paix du caittoit de la CayneiUe. ».
Arrivé à Domfront, M, l'abbé Le Chevrel fut conduit devant les membres du comité de surveillance, qui, soitpar crainte de coopérer à l'assassinat juridique de ce vénérable serviteur de Dieu, soit par déférence pour l'Administration du dictrict, prirent l'arrêté suivant :
" Les membres du comité de surveillance de IJomfront, soussignés, arrêtent que le présent mandat et les paquets y-mentionnés seront renvoyés à l'administration du district, pour être par elle statué ce qu'il appartiendra.
" Fait à Domfront, au comité de surveillance, le i 5 frimaire an il.
« Signé : Dolaunay ; — l-cnormand ; — Craindorge ; — Bougiard et Ledon » .
Le Directoire de Domfront! ordonna de conduire M. Le Chevrel dans la prison du district. De nouveaux outrages l'y attendaient ; mais sa patience fut supérieure à tous les mauvais traitements. De Domfront il fut conduit à Alençon par des gardes nationaux si barbares que le vénérable confesseur de la foi pouvait dire comme S. Ignace, évêque d'Antioche, lorsqu'on le menait à Rome pour être dévoré parles lions : " Nuit et jour, je suis attaché à des léopards, c'est-àdire à des soldats si cruels, que, plus on se montre doux envers eux, plus ils sont farouches (1) )). Longtemps après, les habitants de Prez-en-Pail racontaient encore avec attendrissement comment ce pauvre prêtre étailarrivé dans leur bourgade les pieds nus, déchirés, ensanglantés, comment L ses gardes l'avaient attaché comme un vil animal à l'esca- I lier de l'auberge où ils étaient descendus, comment ils
^L^ik£aial Ipace, lettre a^ii: ttomaim. ^^^^^^^^^^^^^^^^^h ^^^H Les ~ ^^^^^^^^^^^^^^^^H
égayaient leur infernal festin en vomissant contre le serviteur de Dieu les injures les plus grossières et en le frappant du plat de leurs sabres.
Arrivé à Alençon, M. Le Chevrel fut conduit à la maison de justice. Le quatrième jour de nivôse an II (24 décembre 4793), il fut cité à la barre de Joseph Provost, président du tribunal révolutionnaire du département de TOrne, et amené à Taudience par deux gardes nationaux, au milieu d'une foule considérable qui encombrait la salle d'audience.
« Tes noms et surnoms, citoyen, lui dit le président, ton âge, ta profession et ta demeure.
(( —Je m'appelle, répondit le confesseur de la foi, Jean-Baptiste- Thomas Le Chevrel, tisserand, âgé de trente-cinq ans, et je demeure dans la paroisse de la Lande-Patry, district de Domfront.
« — Y a-t-il longtemps que tu fais le métier de tisserand ?
(< — 11 y a un an et quelques mois.
« — Quelle profession avais-tu auparavant ?
« — J'étais prêtre.
i< — Pourquoi déguises-tu cette qualité, que tu regardes comme indélébile, sous celle de tisserand ?
« — Loin de la déguiser, je m'en fais gloire. Je dis seulement que j'ai appris le métier de tisserand pour me sustenter, lorsque j'ai quitté ma paroisse, afin de me soustraire à la persécution.
« — La persécution ! Mais c'est toi, et tous ceux qui, comme toi, faisaient le métier de prêtre, qui sont des persécuteurs. L'histoire de tous les pays et de tous les siècles en fournit les preuves les plus funestes à l'humanité. Si tu n'eusses pas été toi-même l'ennemi de la révolution, si tu te fusses soumis à la loi, et que tu eusses prêté le serment qu'elle ordonne, elle t'aurait protégé, comme tout bon citoyen, et tu n'aurais pas éprouvé de persécution. Dis-nous situ étais fonctionnaire public, dans quel lieu tu exerçais tes fonctions, quand tu les as quittées, et si tu as prêté purement et simplement le serment exigé par la loi ?
« — J'ai exercé les fonctions de vicaire dans la paroisse de Préd'Auge, diocèse de Lisieux. Je ne me rappelle pas l'époque précise
M, JEAN-BiPTISTE-THOMAS ]£ CBEVHEL,
lea
à laquelle j'ai cessé d'exercer les lonclions. Mais je sais que en élè uâaoB le temps que mon curé' a quitté la paroisse. J'ai prêté le i^Senneut ao ces termes: u Je jure do veiller avec soin sui'lesûdèles 4b cette paroisse, qui m'a été confiée. . . (Voir ci-dessus.)
•i — Le serment que lu as prèle n'est pas dans les termes de la loi. L'inlenlion de l'Assemiilée nationale ne Tut jamais de porter atteinte à la pureté de la religion ni d'empêcher ses ministres d'en remplir les fonctions ; ainsi le commencement et la fin du serment que tu as prêté étaient inutiles, ou plutôt c'est une mécliancelé alroca imaginée par des scélérats qui cherchaient k mettre la religion en contradiction avec la Constitution, dans l'intention de soulever le peuple et d'allumer la guerre civile. Conviens de bonne foi que telle a été ton inlenlion î
" — Non ; jamais ce n'a été mon intention.
" — Tu nous trompes sur Ion intention. Elle était la même dans tous 1rs prélres réfractaires, et le voyage que tu as fait dans la Vendée et les environs dn ce département, où a principalement r-claté la rcvolle excitée par les prélres, nous prouve que lu partageais leurs mauvaises intentions. Au surplus nous te demandons si tu as connu la loi qui prononce la peine de la déportation contre tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics, qui ont refusé de prêter le serment exigé par la loi et dans les termes de la loi, et si tu t'es conformé à ces prescriptions ?
u — Oui, j'ai connu cette loi ; mais je ne m'y suis pas conformé.
« — Pourquoi t'es-tu déguisé sous l'habit d'un tisserand ?
i< — C'était pour n'être pas reconnu comme prêtre. ^ « — As-tu connu la loi du mois de septembre dernier (vieux Style), relative aux ecclésiastiques sujets à la dépurtaliou, ou â des peines corporelles, par laquelle loi, art. IJ, « les ecclésiastiques mentionnés en l'art, m de la même loi, qui, cachés en France, n'ont pas été embarqués pour la Guyane française, seront, dans la décade de la publication du la susdite loi, teuusde se rendre auprès de l'administration de leur déparlement respectif, qui prendra les mesures nécessaires pour leur arrestation, embarquement et déportation, en coaformité de l'art. 12 précédent, et, si lu l'as connue, pourquoi ne t'es-tu pas conformé à celle loi ?
" — Je n'en ai pas eu connaissance.
^^^ — Tu nous trompes. n'-iilleurs nul n'est présumé Ignorer la
loi. Celle-là l'intéressait trop essentiellemeul pour qu'on ne t^en ait pas instruit. Tu n'étais pas dans la classe des prêtres réfractaires, qui se tenaient cachés. Tu faisais le métier de tisserand, tu avais même surpris de la municipalité de Pré-d*Auge un passeport sous la qualité de tisserand, en déguisant celle de prêtre, et en celant aussi une partie de tes noms de baptême. D'ailleurs il est assez clair que la raison pour laquelle tu ne t'es pas conformé aux dispositions de la loi que nous venons de te rappeler, c'est que tu n'as pas plus aimé la déportation en i793 que dans les années antérieures.
« — J'ai fait pendant un an le métier de tisserand ; mais, pendant les trois ou quatre derniers mois qui viennent de s'écouler, je me suis tenu caché tantôt dehoi^, dans des pièces de terre, tantôt sous un pressoir, et ne communiquant avec personne, nn sorte que je vous déclare que j'ignorais parfaitement cette loi.
« — Reconnais-tu les différents effets déposés sur le bureau, pour être ceux dont tu as été trouvé saisi lors de ton arrestation?
« — Oui, je les reconnais en partie. . . Mais le greffier du tribunal m'ayant prêté cinq livres dans la route de Laigle en cette ville, par pitié pour mes souffrances, je vous prie de lui permettre de les reprendre (1).
« — Nous l'y autorisons. — Pendant que tu as exercé le métier de tisserand, as-tu rempli les devoirs de citoyen, soit en faisant le service de ta garde nationale, soit en assistant aux assemblées primaires de la section ; as-tu prêté le serment de liberté et d'égalité ; enfin as-tu accepté la Constitution.
« — Non, citoyen ».
Le président lui fit alors donner lecture de cet interrogatoire ; le saint prêtre déclara que ses réponses contenaient la vérité, et qu'il était prêt à les signer ; ce qu'il fit aussitôt.
Quelques instants après, la cause de M. Le Chevrel étant suffisamment examinée, il fut amené devant le tribunal ré-
(1) M. Le Chevrel avait été envoyé à Laigle, dans l'intervalle du 16 frimaire an 3 nivôse, pour être confronté avec les membres de la municipalité de Pré-d'Aage, accnsés de lui avoir donné un passeport contenant une fausse désignation de titre.