VU
M. Jean-Jacques Galbry, originaire de la paroisse du Theil, près Vire (Calvados), confessa la foi de Jésus-Clirist avec plus de générosité encore à ses derniers moments, 11 avait tl 'abord étudié la médecine pour plaire a. sa famille ; mais
196 LIVRE n, CHAPITRE V.
bientôt attiré par la grâce de Dieu, qui voulait employer ses talents au salut des âmes, il embrassa Tétat ecclésiastique et fut nommé vicaire de Radon (1). Lorsqu'on voulut imposer au clergé le serment de la Constitution civile, il le refusa énergiquement, et, pour échapper à Torage qui commençait à gronder, il se réfugia dans sa famille aux environs de Vassy. 11 paraît qu'il n'y trouva pas toute la tranquillité qu'il avait espérée ; car il fut dénoncé, par quelques membres de sa famille, pour avoir tenu des propos inciviques, arrêté peu de jours après, et conduit dans la prison de Vassy.
Après son élargissement, il se cacha pendant six mois dans la forêt de Cinglais (2). Il revint ensuite à Radon, afin de donner les secours religieux à ses anciens paroissiens, et aux habitants des communes voisines, qui ne voyaient plus guère que des prêtres intrus. Il se cachait dans un petit bois près Radon, où M""^ des Fontenelles, du bourg des Feugerets, venait souvent lui apporter à manger. De temps en temps il allait coucher au bourg de Radon, chez M. Pian. Mais le capitaine de gendarmerie ayant eu avis de sa présence, il fut obligé de s'éloigner. Il se retira à Saint- Denis-sur-Sarthon, où il fut peu de temps sans être découvert. 11 s'enfuit, et resta quelque temps sans asile. Au milieu de ses peines, il se rappelait les souffrances de Notre- Seigneur, qui, lui aussi persécuté par ses ennemis, n'avait pas où reposer sa tête, et il s'efforçait de se consoler en marchant sur ses traces par la patience.
Après quelques semaines passées dans les bois, il trouva un asile au moulin de la Roche, sur la paroisse de Macé, près Séez. Un vieillard, qui, dans son enfance, lui avait plusieurs fois répondu la messe, fait de ce saint prêtre le portrait suivant : « C'était un homme de trente-cinq à quarante ans. Il avait étudié la médecine, il était grand, avait
(1) Radon, paroisse du canton d'Âlençon (Orne).
(2) Près Harcourl-Thury, arrondissement de Falaise (Calvados).
M. JEAN- JACQUES CALBIIY. i'M
une belle tète ; c'était un très-bel bomine, d'une douceur â'ange. Il disait la messe dans la petite chambre qui est encore sur la roue du moulin. Il me traitait de la manière la plus aimable. J'étais bien jeune, je n'avais que neuf ou dis ans ; néanmoins il est resté gravé dans ma mémoire 11.
Au bout de quelque temps, il quitta cette maison ; car les prêtres étaient obligés de changer souvent d'asile, à cette affreuse époque de la Terreur. Il se retira à Séez, chez M. Besnard, puis à Neuilly-Ie-Bisson, chez M. Lavigne{l). 11 retourna ensuite du côté d'Alençon, et parcourut les campagnes où il eierçait la médecine afln de se procurer de quoi vivre. H. Calbry, revenu à Séez depuis quelques jours, (itait caché chez M. Besnard, lorsque deux femmes de Neuilly, Madeleine Faudin et Anne Cotentin, lui apportèrent la lettre suivante, de ia part d'une personne de sa connaissance.
" Monsieur, permettez-moi de. vous présenter mon rt^spect. Voilà déjà quelques jours que je remets à vous écrire, car nous n'avions pas do commissionnaires à notre disposition, .aujourd'hui qu'il s'en présente, je réclame le secours de votre art pour une de mes proches atteinte d'une maladie grave. Comme vous êles médecin, elle désire vous expliquer elle-même son mal. J'en serais bien aise moî-méme. Je ne vous importunerais pas d'une lettre, si je savais que vous eussiez dessein de revenir bientôt au lieu que nous connaissons. Personne n'en parle, sinon d'une manière incertaine. Je vous prie instamment de me dire si vous l'eviendrez bientôt, et je souliailo que ce ne soit pas éloigné. Je serais pourtant fâché de vous faire entreprendre un voyage qui vous exposerait à de grands frais. Faites-moi savoir vos intentions ; vous me rendrez un grand
Je vous prie de me croire avec un profond respect, Votre très-humble et très-obéissante servante,
Rosalie, religieuse, de la famille Uoiinier (2),
;t) Onlon de Mes]«-sur-âarthe, arrondisse m eut d'Alençon. (2) Arcbives du Palais de Justice, dossier de M. Calbry,
1!1S LivuE i[, cii.vi'nne v.
M. Calbry comprit par cette lettre et par les explications i|ue lui donnèrent les commissionnaires, qu'il s'agissait d'aller conresser et administrer une personne malade, delà paroisse de Neuillj, cl, quoique l'Ueure de la nuit fût trèsavancèe, il partit sur-le-cliamp pour aller lui porter les secours de la religion. En arrivant dans celle commune, il fut rejoint par les deux personnes qu'on avait envoyées pour le chercher, et qui prirent avec lui le chemin du \illage où était la malade. Cependant le mari de cette femme, ayant eu l'imprudence de dire à plusieurs personnes qu'il allait venir un prêtre pour confesser sa femme, et que tous ceux qui voudraient profller de l'occasion pourraient se confesser aussi, un nommé L. . ., journalier, connu pour sa haine contre les prêtres, entendit parler de l'arrÎTée prochaine de cetecclesiastique.il courut aussitôt chez le capitaine de la garde uationale, et lui dit que, Ters minuit, il allait venir un prêtre rêfractaire au "village des Rues, pour confesser une malade, et qu'il fallait, au nom de la loi, prendre toutes les précautions pour arrêter cet ennemi de la république,
A l'instant on convoqua plusieurs gardes nationaux, qui allèrent atlendre M. Calbry surle chemin par où il devait passer. Il arriva en efl'et sur l'heure de minuit , et se vit entouré par les gardes nationaux, sans avoir eu le temps de faire un seul eifort pour s'échapper. 11 fut aussitôt conduit chez M. Troussier, maire de Neuilly, qui lui témoigna beaucoup d'intérêt, etlui fit même servir à manger, parce qu'il le voyait accablé de fatigue. Mais M. Calbry ne put rien prendre. Après un quart d'heure de repos, ayant demandé la permission de sortir pour quelques instants, il s'élança rapidement vers l'extrémité de la cour, et prit la fuite à la vue de ses gardes stupéfaits. Comme il ne connaissait pas le terrain, il tomba malheureusement dans un fossé plein d'eau. Bientôt il sentit sur ses épaules la main vigoureuse d'un garde national qui le poursuivait. « Ah ! mon^ami ",
il. JE.UV-JACQCES CAIBRÏ.
lui diUil, " fois-moi ce que je t'ai fait, Siiuve-moi la \ie ji. Quelques mois auparavant cet homme avait été guéri d'un mal de jambes par M. Calbry. — « Des amis comme toi », lui répondit le répuMicain, «jamais, jamais ! Aujourd'hui on leur met la main sur le corps, et (Icmain on les conduit àla guillotine u. Sur ces entrefaites, les autres gardes arrivèrent, lièrent M. Calbry, et le conduisirent à la chambre municipale, où l'on rédigea le procès-verbal suivant :
" Aujourd'hui 9 Iloréal, l'an II de la république française, une et indivisible, à la municipalité de Neuilly, en permanence, sur la première heure, sont comparus les citoyens Uenè Croisé, Louis- Jacques Brissard, Jacques Hootoo, capitaine de la garde nationale de celte commune, Jacques Poirier, Louis Troussier, notable, tous de celte commune, excepté ledit Di'issard, qui demeure à Haulerive, lesquels, accompagnés de nous, maire, ont acconduit [sie) un citoyen qu'ils ont arrêté sur les minuit et demi, et de suite il lui a été demandé son nom.
u II a déclaré se nommer Jean-Jacques Libert, natif de la commune du Theil, départemant du Calvados.
" — Interrogé d'od il vient et où il se rend, a répondu qu'il vient de Séez et a déclaré aller à Alençon où il réside. Il s'est déclaré èlre chirurgien, et dans ses poches i! s'est trouvé différents outils de chirurgie, uu rasoir, uae paire de ciseaux, ud couteau, deux flacons avec leurs étuis, et une bande en laine, desquels elTets nous nous sommes emparés, ulin de les faire porter avec lui à fissey, lieu où nous avons requis le citoyen Jacques Houtoo, capitaine de la garde nationale, de le conduire, afin d'y être mis à la maison d'arrêt. ^
.! Le présent délivré et certifié conforme à l'original qui est signé par les citoyens René Croisé, Louis-Jacques Brissart, Jacques Houlon, Troussier, maire, Louis Troussier, notable, et Marchand, grelfler (I) «.
Dès le point du jour M. Calbry fut conduit à Essey devant le citoyen Levesque, juge de paix. Ce magistrat l'ayant ia-
(!) Archives du Palais de Iiistitc d'Aleni^on.
lerrogé sur sa profession, M. Calbry ne déguisa point sa qualité de prêtre, il avoua même franchement qu'il n'avait point prêté le serment de fidélité à la Constitution, parce qu'il était contraire à sa conscience. Mais, pour ne compromettre personne, il déclara, ce qui était vrai, qu'il ne connaissait pas les deux femmes avec lesquelles on l'avait vu arriver à Neuilly. C'en était assez pour le magistrat républicain, qui décerna un mandat d'arrêt contre M. Calbry, la fille Faudin et la fille Cotentin. Le lendemain, il fit remettre M. Calbry aux mains des gendarmes avec cette -lettre adressée à l'agent national du district judiciaire d'Alençon.
Egalité. — Liberté.
« Le juge de paix du canton d*Essey au citoyen agent national du district judiciaire d'Alençon.
« Je te fais passer, citoyen, les pièces et effets saisis sur Calbry,
prêtre réfractaire, arrêté en la commune de Neuilly. Je te fais
passer sa personne et une fille, qui était de sa compagnie, avec
laquelle il voyageait la nuit. Une autre fille, de la société, a déjà
déguerpi du pays. J'ai pris les précautions nécessaires pour la faire
arrêter. Les citoyens gendarmes te remettront la présente et la
procédure à l'égard de Calbry ».
« Salut, Fraternité,
« Levesque ».
« Ce iO floréal an H (29 avril 1794).
« Si tu as besoin de catéchumènes, tu peux choisir sur les trois flacons {{) ».
Ce magistrat républicain croyait de son devoir d'envoyer comme pièces de conviction jusqu'aux Saintes-Huiles, qu'on avait saisies sur M. Calbry, et l'on voit avec quelle dérision il en parle.
Arrivé à Alençon, M. Calbry fut conduit à la maison de justice et jeté dans un cachot. On l'en tira le 12 floréal (P' mai), par ordre de Joseph Provost, président du tribu-
(1) Archives du Palais de Justice d'Aleiicon.