‹ Les martyrs de la Révolution dans le diocèse de SéezChapitre 23 sur 29 · M.. JE AN- JACQUES GALBRY · texte numérisé non relu

M.. JE AN- JACQUES GALBRY

nal criminel du département de l'Orne, qui le fit amener à sa barre pour subir son interrogatoire.

« Quels sont tes nom et surnoms, lui dit-il, ton âge, ta profession, ta demeure ?

« — Je m'appelle Jean-Jacques Galbry, répondit le saint prêtre. Je suis âgé de trente-neuf ans, et vicaire de la commune de Radon. Le lieu- de mon origine est le Theil, département du Calvados.

« — As-tu quitté tes fonctions de vicaire depuis la loi qui exige le serment des prêtres fonctionnaires publics ?

« — Oui, citoyen.

« — Pourquoi, ayant refusé de prêter le serment, ne t'es-tu pas déporté ?

« — C'est que dans le temps du décret qui obligeait les prêtres à se déporter, je me trouvais détenu.

« — Où et pourquoi étais-tu détenu ?

« — J'ai été arrêté à Vassy sur des calomnies, et, mon innocence reconnue, on m'a élargi, ainsi que le prouve ce certificat, qui m'a été remis par le juge de paix et officier de police du canton de Vassy.

« — Quelle fut la cause de cette correction ?

« — Ce fut pour une misère, pour un propos que j'avais tenu à un habitant du lieu.

« — Pourquoi depuis près de deux ans que tu es sorti de prison (1), ne t'es-tu pas déporté? '

« — C'est que la mer n'était pas libre, et que je ne voyais aucun moyen de passer dans un pays étranger.

« — Mais si tu ne pouvais te déporter, ce qui est faux, ne devais-tu pas te rendre au moins dans une des maisons destinées à recevoir les ecclésiastiques réfractaires? Tu ne l'as pas fait. Tu dois savoir que tu es exposé à toute la rigueur des lois.

« — Je me suis caché, parce que, de tous côtés, on massacrait les prêtres, et que n'ayant pas l'âge déterminé par la loi pour me retirer dans une maison destinée aux prêtres réfractaires, j'ai cru qu'on ne voudrait pas m'y recevoir.

. (1) Il en était sorti le 25 septembre 1792.

202 LITRE n, CHAPITRE V.

« — Quelles sont les deux personnes avec lesquelles tu étais lors de ton arrestation ?

« — Je ne les connais point; je ne suis point all^ à Neuilly avec elles, et c'est par un pur effet du hasard qu'on nous a trouvés ensemble sur la route.

« — Le hasard peut bien faire rencontrer des voyageurs en route; mais ce n*est pas ordinairement à onze heures ou à minuit que l'on voyage, et particulièrement les femmes. Nous t'interpellons de dire la vérité.

« — - On voyage, quand on a affaire, et Ton rencontre du monde à toute heure.

« — Pourquoi te nommes-tu aujourd'hui Calbry, tandis qu'il y a trois jours, tu te nommais Liberl, d'après le procès-verbal de la municipalité de Neuilly?

« —Je n'ai point déclaré mon nom à la municipalité de Neuilly, parce qu'elle n'était point mon juge. J'ai seulement dit que je m'appelais Jean-Jacques.

« — Tu ne cesses de mentir. La municipalité de Neuilly avait le droit de t'interroger, et elle n'aurait pas plus mis sur son procèsverbal le nom de Libert que ceux de Jean-Jacques, qui le précèdent, si tu n'eusses pas déclaré ce nom.

« — Quand je dis que j'étais chirurgien, la municipalité de Neuilly pensa que j'étais un Libert, chirurgien d'Alençon.

« — Bien. As-tu eu connaissance des dernières lois, qui ordonnent aux prêtres insermentés de se rendre, dans la décade, auprès de l'administration de leur département, pour se faire déporter, et qui punissent de la peine de mort les prêtres réfractaires trouvés sur le territoire de la république ?

« — Si j'avais connu cette espèce d'amnistie, j'en aurais profité; mais je n'ai pas été à portée de m'en instruire.

« ■— En quittant la maison de Vassy, où t'es-tu retiré et comment as-tu vécu ?

« — J'ai vécu errant, sans avoir de demeure fixe. Je me suis retiré pendant six mois dans la forêt de Cinglais, et; quand quelques personnes avaient besoin de moi, comme chirurgien, je' les soignais, et j'en retirais de quoi fournir à ma subsistance ».

Joseph Provost ayant cessé d'interroger M. Calbry, celui-

Ji. JEAN-JACQUES CALBHT, 203

ci déclara quescs réponses contenaient la vérité, qu'Uypersistait, et signa son interrogatoire avec Joseph Provost, Pliilippe-Frauçois Chartier, juge, faisant fonctions d'accusateur public, etNicolas-CbarlesAudoUent, gretfler (i).

Le même jour, on interrogea aussi Madeleine Faudin et Anne Coteutin, qu'on était parvenu à arrêter.

Quelques instants après cet interrogatoire, on amena les trois accusés devant le tribunal révolutionnaire, pour en tendre prononcer leur sentence. Elle est conçue en ces termes sur les registres du sanglant tribunal :

"Vu parle tribunal révolutionnuiredu département de J'Orne... la procédure criminelle instruite contre Joan-Jacqiies Calbry, prêtre, âgé de irenle-neuf ans, ci-devant vicaire de la commune de Radoo, originaire delà paroisse du Tbeil, district de Vire, département du Calvados, el arrêté en la commune de Neuilly, le 9 de ce mois;

« Madeleine Faudin, domestique, chez Pierre Boissiêre, scieur au long, âgée de vingt-cinq ans, demeurant en la commune de Neuilly;

« Anne Cotentin, domestique, âgée de vingt-huit ans, domiciliée on ladite commune de Neuilly;

"Entendu la lecture publiquement faite des pièces de la procédure, notamment les interrogations subies par les accusés ;

« Entendu ôgaleraent l'accusateur public en ses conclusions, et les accusés en leurs moyens juslilicatifs ;

« Considérant qu'il n'est pas constant que lesdites Madeleine Faudin et Anne Cotentin aient recelé, ou favorisé le recelé du prêtre Calbry, le tribunal acquiltte lesdites Madeleine Faudin et Anne Cotentin de l'accusation intentée contre elles, et ordonne qu'elles soient sur-le-ehamp mises en liberté ;

'< Au respect dudit Calbry, le tribunal le déclare convaincu premiêremenl de D'avoir prêté aucun dus serments prescrits par les décrets du 2i juillet 1790 et 29 novembre suivant, 14 août 1792 et 21 avril (793 (vieuj: style), quoiqu'il y fiU tenu; et, comme tel, sujet h la déportation ;

I^A} Archives du Palais de Justice.

« Deuxièmement de ne s'être pas conformé à Tart. 45 de la loi des 29 et 30 vendémiaire dernier, et d'être resté sur le territoire de la république, contre le vœu de ladite loi, pour réparation de quoi le tribunal condamne ledit Jean-Jacques Calbry, prêtre réfractaire, à la peine de mort, et ordonne que, dans les vingt-quatre heures, il sera livré à l'exécuteur des jugements- criminels, et mis à mort sur la place publique de cette commune, et déclare ses biens meubles et immeubles confisqués au profit de la république.

« Fait et arrêté à Alençon, le douzième jour de floréal de Tan II de la république française une et indivisible, en Taudience publique du tribunal, où étaient François-Joseph Provost, président, Louis Pattu, Jacques- François Savari, et Julien-Nicolas le Génissel, juges de ce tribunal pendant le présent trimestre, Philippe-François Chartier, juge faisant fonctions d'accusateur public pour la maladie de l'ordinaire, et Nicolas Audollent, greffier.

« Suivent les signatures ».

Le lendemain, vers dix heures du matin, une foule immense de peuple, accourue des environs deSéez, du Meslesur-Sarthe et d'Alençon, stationnait sur la place publique, autour de Féchafaud. Tout à coup on vit s'ouvrir les portes delà prison, et M. Calbry, escorté par quelques gendarmes, s^avança avec un courage intrépide en chantant ce beau cantique : Te Deum laudamus, Te Dominum confitemur. « Nous vous louons, ô Dieu I Nous vous rendons gloire, ô Seigneur I » C'est que, des yeux de la foi, ce saint prêtre voyait, au-dessus de l'échafaud, le ciel ouvert pour le recevoir, et Jésus-Christ qui lui présentait une couronne. Il se rappelait les paroles de l'apôtre saint Jacques : « Bienheureux celui qui supporte la tentation ; car, après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie, que Dieu a promise à ceux qui Faiment (4) » ; et ces autres paroles du Sauveur : «Celui qui vaincra, je lui donnerai de s'asseoir sur mon trône, comme moi-même, après ma victoire, je me suis assis avec mon Père sur son trône (2) ». Il ne cessa de chanter, que lorsque

(1) Jac, I, 12.

(2) Apoc, m, 21.

■M. JEAN-JAClJUI^S llALilElT. 3115

le bourreau l'attaclia sur la planche de la guillotine, et trancba sa tête devant lu peuple, muet d'admiration â la vue de tant de courage. Un grnnd nombre de personnes se retirêrenten maudissanttout bas loa tyrans de la France, qui persécutaient si cruellement la religion. D'autres disaient qu'on aurait dû, au moins par amour pour l'humanité, conserver un homme aussi liabile dans la médecine, et si ■ peu dangereux pour la république.

Le bourreau fit porter le corps du martyr dans le cimetière Saint-Biaise, pendant que l'huissier du tribunal porta auv juges l'acte suivant:

11 Aujourd'hui i3 floréal ao il (2 mai 1794), sur les viron dix heures du matin, nous, huissier du trihunal criminul du département de l'Orne séant en la ville d'Aleoçon, certifions à tous qu'il appartiendra qu'en vertu du jugement rendu le jour d'hier par le tribunal criminel du département de l'Orne, tjui condamne à mort le nommé Jean-Jacques Calbry, ci-devant vicaire de Radon, prélre non assermenté, celui-ci a cejourd'hui subi îa peine portée contre lui, et a été passii, cejourd'hui, sur les viron diï heures du matin, (i la fluiWoKne, sur la place ordinaire de cette ville par l'exécuteur des jugements criminels, pourquoi en avons fait et rédigé Je procès- verbal, pour servir et valoir co qu'il appartiendra, l^sdits jour et an.

» Signé : Senuze (t) ».

La main de Dieu s'appesantit dès ce monde sur une partie de ceux qui avaient contribué à l'arrestation et à la mort de M. Calbry. Il n'y a pas bien des années qu'une personne, étonnée de voir mourir subitement presque tous les membres de sa famille, s'écriait avec un accent de douleur inexprimable : « Oh 1 qu'avonsnous donc fait au bon Dieu pour être traités les uns après les autres d'une manière aussi

(1) Tiré des pièces da la procédure de M. Caliiq, causervée an P.iliiia de Justice (l'AlBDçnn, et de plusieurs notices manuscrites pi m'oot été remiseE par M. l'abbé Giiilloii, curù (le Vieu\-Pu]iL

LlVIlli jr, iJlAriTBK V.

lerrible ? I) Cette personne, digne d'une protonde pitié, i savait sans doute pas qu'un de ses ancêtres avaitêté unedes causes de la mort du saint prêtre M. Catbry, et que Dieu nous dit dans la sainte Ecriture : » Je suis le Seigneur, le Toul-PuisKant, qui punis l'iciquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de cefix qui me haïssent, etqui fais miséricorde à ceux qui m'aiment et à leurs enfants pendant de longues générations (i) o.

La famille Crouillére, de Séez, peut être aussi comptée au nombre des martyrs de noire diocèse ; car elle fut condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris pour un motif religieux et l'exercice de la plus belle des vertus : la cbarité envers un prêtre dans l'exil. Cette famille, qui était composée d'ouvriers laborieux et connus dans la ville pour leur attacbement à la religion, excitait déjà le mécontentement du comité de surveillance. Mais un autre tort impardonnable qu'elle avait, aux yeux des persécuteurs, c'était de compter un prêtre réfractaire parmi ses membres. Cet ecclésiastique, fidèle à Jésus-Christ et au chef de sou Eglise, était parti pour l'Angleterre, afin d'obéir au décret de déportation. Plusieurs mois après son arrivée dans ce pays, voulant tranquilliser ses parents, il leur écrivit que Dieu l'avait protégé pendant la traversée; qu'il se portait bien, et qu'il avait trouvé des âmes compatissantes en Angleterre; qu'ils se consolassent, qu'il n'était point malheureux, et que Dieu lui ferait peul-étre la grSce de les revoir encore en ce monde, La lettre, arrivée à Séez, fut ouverte, au bureau de poste, par un agent national et les membres du comité de surieillauce, qui, après l'avoir parti) BenUr-, v, 9 el 10,

I,.\ rAJlItLE CBOcrUÈIlE. 207

courue en murmurant, la refermèrent et renvoyèrent à destination.

Quand le facteur se présenta, la mère du prêtre fidèle était seule à la maison et occupée ii filer. Elle retusa d'abord de recevoir celle lettre, en disant qu'elle no connaissait personne à l'étranger. — « Mais elle vient de votre fils, lui dit le facteur ». — A ces paroles, la pauvre mère, profondément émue, oublia toutes ses craintes. « Oh ! puisqu'elle vient de mon fils v, reprit-elle en pleurant, « je vais la recevoir 11. Elle la reçut en effet, et appela son mari, qui lut aussi avec bonlieur ces quelques lignes tracées par une main qui lui était si chère. Deux heures s'étaient à peine écoulées, qu'un agent national et plusieurs membres du Comité de surveillance, accompagnés de gendarmes, se présentèrent pour faire la recherche de cette lettre, qui devait établir, à leurs yeux, la preuve matérielle de la culpabilité de cette famille, en prouvant ses rapports avec un prêtre émigré, lis n'eurent pas de peine à la découvrir ; car le malheureux père l'avait déposée sur son métier, sans penser au danger qu'il pouvait courir.

<■ Pourquoi, mauvais citoyen, as-lu reçu cette lettre d'un prêtre émigré », lui dirent avec colère ces hommes cruels ?

■' — Hais c'est une lettre de mon fils », leur répondit le bon veillard. Voyez vous-mêmes ; il n'y a pas un mot dans cette lettre contre la république.

>' — Tu vas aller répondre à Aleni^on », reprirent-ils.

Aussitôt le père et la mère, ainsi que leur fils et leur belle-fille, qui étaient même absents au moment de la lecture de la lettre, furent arrêtés et conduits, le lendemain, à Alençon comme des criminels. Ils furent écroués à la prison de celle ville, le G floréal an 11 (24 avril i79i). Les juges du tribunal révolutionnaire d'Alençon, quoique peu scrupuleux, ne voulurent pas tremper leurs mains dans le sang de ces innocentes victimes. Après avoir renvoyé la jeune

femme, parce qu'elle se déclara enceinte et absente au moment delà lecture de la lettre, ils firent conduire à P^ris de brigade en brigade les trois autres membres de la famille pour y être jugés par le tribunal criminel. La sentence de mort ne se fît pas attendre ; car, huit jours après leur arrivée, ils furent conduits tous les trois à Féchafaud, comme fanatiques, et entretenant des rapports criminels avec les prêtres émigrés et ennemisde la république. Quelque temps après, M. Tabbé Crouillère, apprenant que, sans le vouloir, il avait été cause de la mort de son père, de sa mère et de son frère, en mourut de douleur, en Belgique, où il s'était retiré. 11 avait été ordonné prêtre peu de temps avant la révolution, et avait montré une patience admirable au milieu des douleurs de l'exil (1).

Bonaventure Ferrey, né à Coudehard (2), en 4763, eut aussi le bonheur de donner sa vie pour la foi de Jésus- Christ. Au moment de la révolution, il exerçait les fonctions de vicaire dans une paroisse voisine du Mans. C'était un ecclésiastique d'une figure aimable, d'une taille avantageuse, et plus remarquable encore par ses talents que par son extérieur. Mais la fréquentation du monde avait amolli son cœur, et, lorsqu'on exigea le serment constitutionnel, il n'eut pas le courage de.le refuser. Nommé curé de Saint- Denis-sur-Sarthon par l'évêque constitutionnel de l'Orne, il s'aperçut bientôt que la révolution cachait pour lui bien des épines, sous les roses. En effet, le 44 août 4793, « il fut dénoncé par le Maire et les officiers municipaux pour avoir proféré des discours inciviques et incendiaires, à l'occasion de l'acceptation de l'acte constitutionnel, notamment pour

({) Je dois ces renseignements à M. Ragot, ancien curé de. No Ire -Daine de la Place, et à plusieurs autres personnes de la ville de Séez. (2) Canton de Trun, arrondissement d'Argentan (Orne).

M. BONAVESTUfiE PEREEÏ. 209

avoir dit que, « si l'assemblée primaire tenait dansTégliàe, on allait faire d'une maison de prières wne caverne de voleurs (1) H.

Il comparut devant le tribunal, le 28 septemlirc 1793. Voici une partie du jugement porté contre lui.

"Vu les pièces de lu procédure instruite contre Bouavenluru Ferrey, prûlre, les inlerrogatoircs du 2* et 28 de ca mois, etc.;

«Attendu qu'il a détruit par ses observations, partie do la dénonciation faite coTiIre lui, et qu'il ne parait pas parfaitement convaincu de l'autre partie ;

Il Considérant également qu'il reste des soupçons sur sa conduite ;

H Le tribunal l'acquitte des faits portos en ladite dénonciation, Et néanmoins ordonne qu'il restera en étal d'arrestation jusqu'à i& paiz.

« Fait et arrêté à Alençon, le 28 septembre 1793, l'an 11 de la république française, en l'audience publique du tribunal, où étaient les citoyens François-Joseph Provosl, président, Brice- Paul-François Clouet, François Delange, François-Pierre-Mathurin Bourdon, juge du tribunal pendant le présent trimestre. Etienne-Pi erre - François G ouyard- Desjardin s, accusateur public, et Nicolas-Cbarles Audollent, greffier ».

Cette flagrante,! njusti ce du tribunal fut te salut de cette pauvre brebis égarée. Après ce jugement, M. Bonavenlure Ferrey fut conduit à l'abbaye de Sainte-Claire, qui servait de prison aux prêtres fidèles au Chef de l'Eglise. Toucbé profondément de leur charité, de leur patience et de leurs salutaires exhortations, il rentra en lui-même, et pleura la faute qu'il avait commise.

Ala fin du mois d'octobre 1793, il fut transféré à Chartres, avec les confesseurs de la foi, et partagea sur la route tous leurs mauvais traitements. De Chartres il fut conduit à

(1) Acle d'accusation, archivas du Palais do Juslieo. [2/ Registres du tribunal crLmîael de rOrnc.

Les MiHTïiis, — T, 11. t*

-T.r. n, cnAPime t.

Uambouillct au mois de noyembre 1793. Arrivé dans cette |irison,ilfltune rétractation publique du serment qu'il avait prêté, et promit, en présence de ses confrères des diocèses du Mans et de Séez, de garder désormais une inviolable fidélité au chef de l'Eglise. Malgré l'avis de plusieurs de ses compagnons de captivité, il écrivit même au Directoire du district pour lui faire connaître son retour à la foi catholique. Cet acte de fermeté irrita tellement ces hommes cruels, qu'ils le firent conduire à Paris pour être traduit devant le tribunal révolutionnaire. Le tribunal, l'ayant » déclaré convaincu d'avoir rétracté son serment», le condamna, " comme prêtre réfractaire, à la peine de mort, conformément à l'art. iO et à l'art, o de la loi des 29 et 30 vendémiaire an II ». Le lendemain (2 juin 1794), il marcha à l'échafaud, en bénissant le Seigneur de l'avoir retiré des portes de l'enfer par la pénitence et de l'avoir appelé à recevoir la couronne du martyre (i).

M. Léonard Sellos, né à Rouperoui (2), en 1765, le suivit de près dans la patrie céleste. Il avait fait ses études au collège ecclésiastique de Séez, où son caractère aimable, ses talents, et surtout sa piété lui gagnèrent l'affection de tous ses maîtres. Ordonné prêtre en 1789, il fut nommé vicaire de Fontenay-le-Louvet, et pendant deux ans il y exerça le saint ministère avec beaucoup de zèle. Bientôt la persécution religieuse éclata, et M. Sellos se vit placé entre )e devoir et ta prestation du serment constitutionnel. Mais il avait l'âme trop grande et trop pénétrée des principes de la foi catholique pour trahir sa conscience. Il repoussa donc

(1) Archives du Palais de Justice ; — Détails hisioriques sur le voyage îles prêtres du département de la Mayenne, depuis Laval jusqu'à Hatnbouilkt, par Julien Lecottier.

(2) Canton de Carrouges, arroadiuement d'AlcDi;on.

avec mépris les offres que lui faisaient les ennemis de l'Eglise, et resta Adèle à Ja religion catholique. Malgré les menaces des persécuteurs, il continua même d'administrer les sacrements aux Ûdèles de sa paroisse ; mais, vers la fin de 1791, voyant qu'on n'osait plus lui donner asile, il crut devoir se retirer, et partit en priant pour son malheureux troupeau.

Après un séjour de quelques mois dans sa pieuse famille, il se rendit à Paris, en costume d'ouvrier, et se livra, comme saint Paul, à un travail manuel, pour gagner le pain de chaque jour. Inconnu des persécuteurs au milieu de cette grande cité, il aurait probahlement réussi à déjouer la sur- ■veillance des agents révolutionnaires, sans un acte de charité qu'il exerça envers un ouvrier de son pays, qui se trouvait dans le besoin. Celui-ci, étant venu trouver le saint prêtre dans les premiers jours de janvier 1791, le supplia de lui prêter cent francs pour le tirer de la détresse. L'homme de Dieu n'écouta que son cœur et lui prêta sur-lechamp cette somme. Mais ce misérable eut à peine reçu cet argent, que, pour n'être pas obligé de le rendre, et gagner encore les cent autres francs promis par la république à ceux qui procuraient l'arrestation d'un prêtre, il alla dénoncer son bienfaiteur aux agents du Comité de surveillance. Ils se rendirent aussitôt à son domicile, rued'Ormesson, au Marais, et, ne trouvant chez lui rien de compromettant, ils lui demandèrent s'il était prêtre, comme on l'en accusait. — " Oui, je le suis, leur répondit l'homme de Dieu. — As-tu prêté les serments prescrits par la loi ? — Je n'ai prêté aucun serment ». — Ils le conduisirent alors devant le comité de surveillance, qui ordonna de le déposer dans la prison de Saint-Lazare.

Le saint prêtre eut beaucoup à souffrir dans celte prison, du froid, de la faim et surtout des vexations de ses gardiens. Mais la pensée des leçons et des exemples de son divin Maître lui fit supporter toutes ses peines avec joie. Plu-

812 LIVRE n, CHAFlmE V.

I sieurs lettres qu'il écriTil à sa famille du fond de sa prison ' attcstaieut la paix profonde qui régnait dans son cœur. Il I y eut cependant un momentoù sa sensibilité fut mise à une 1 rude épreuve. Sa sœur, étant allée à Paris pour le voir, I obtint la permission de lui parler quelques instants à trai vers la grille. Non-seulement il ne versa point de larmes, en disant adieu à cette soeur tendrement aimée, qu'il ne devait plus revoir en ce monde, mais encore il la consola lui-même par l'espérance d'une meilleure vie, et, jusqu'à la un de leur entretien, son visage brilla d'une joie I céleste.

Un ou deux Jours après, le 7 thermidor an 11 (35 juillet

1794), M. Sellos comparut, avec sept autres ecclésiastiques,

devant le tribunal révolutionnaire. L'acte d'accusation, ré-

[ digé par le trop célèbre Fouquier-Tinville, était conçu en

y ces termes :

Il Les nommes Sellos, Megnier, Rnoulx, Hébert, Assy, Malgagne, I Buquet cl Voyot, tous pri^tres, se sont constamment prononcés I contre le peuple, doat ils n'ont cessé d'être tes ennemis. Ne pou- I vant fonder l'esclavage des peuples que sur l'imposture, le menge el les prestiges du l'unatisme , ils ont, soit par leurs innés avec les conspirateurs du dedans, soit par leurs correspool dances avec ceux d'Outre-Rhin, voulu établir le règne de la tyran- I nie el de la superstilion, pour opprimer de nouveau le peu^H [ sous le double joug du pouvoir et du mensonge (1) », j^|

A peine l'accusateur public eut-il terminé la lecture dé cette pièce inique que le tribunal porta une sentence de I mort contre tous les prêtres accusés. Cette sentence fut exécutée le jour même à la barrière du Trône. Après avoir une dernière fois offert à Dieu le sacrifice de sa vie pour la 1 gloire de son nom et l'exaltation de la sainte Eglise, M. Sel- I los moDta sans crainte les degrés de l'écbafaud. Quelques

(1) M. l'abbË Guilloa rapporte ccl acte (luu les MarUjrs de la Foi, article Ué-

M. JACIJUES-LOUIS-AHDIIB BIBLIEH. 213

secondes après, son âme s'envolait radieuse tic cette terre d'exil à la Jérusalem céleste, qui est la véritable patrie des

I Saints (1).

'' I.a mort

La mort de Robespierre n'arrêta pas les flots de sang que la Convention se plaisait à répandre pour satisfaire sa Laine de Dieu. Au nombre des prêtres de ce diocèse qui durent encore payer de leur vie leur attachement à la ïoi catholique , on compte M, Riblier et M, de Saint-Aignan. M. Jacques-Louis-André Kiblier, né en 1736, dans la paroisse de Cliênesec (2), donna de bonne heure des marques de vocation à l'état ecclésiastique. Ses parents élnient plus riches des biens du ciel que de ceux de la terre ; cependant ils ne reculèrent devant aucun sacriflce pour lui donner le moyen de faire ses études et d'arriver au sacerdoce. De son côté, le pieui jeune homme travailla de toutes ses forces à acquérir la science et les vertus nécessaires à un digne ministre des autels. Dieu couronnant ses efforts, il eut la joie de recevoir le sacerdoce, en 176-4.

Pendant trente et un ans, ce prêtre selon le cœur de Dieu exerça avec bonheur les plus humbles fonctions du ministère. Il était encore vicaire de Saint-Martin-l'AiguilIon, près Carrouges (3), lorsque la révolution arriva. Pour le récompenser de son zèle et de son humilité, Dieu l'appela à la gloire du martyre. Pressé par les officiers municipaux de Saint-Martin de prêter le serment à la Constitution civile, il crut devoir lire en chaire la déclaration suivante, à laquelle avaient souscrit M. Charles Loret, curé de Saint-

(1) Martyrs de la Foi; — Leltro de SI. Tabbé Sellos, curé de Sainla -Marie-la - Robert, et de M. l'abbé Louistcrl, cbapclalo de l'bospice de Mortogoe.

(S) Elle est réunie à Cbèncilouil, Daatou de Pulaugcs, arruaili^Ecineat d'Argentan (Orne).

(3) Arroniiisscmcnl d'Alenjon.

LIVrfi 1[, CHA!'lTnE V.

Martin-1 'Aiguillon, et M. Marin-Guillaume Guérîn, prêtre habitué en cette paroisse.

« Nous soussignés, Charies-Loret, curé de Sainl-Martin l'AigTiil- Ion, Jacques-Louis André Biblier, vicaire-desservant, et Marin- Guillaume Guérin, prêtre, déclarons, en présence de Messieurs les ofQciera municipaux el de tous les habitants de celte paroisse, qu'en conséquence de la loi, qui oblige tous les prêtres fonctionnaires publics à prêter le serment, nous avons cru devoir faire noire soumission d'y obéir, autant qu'il est en noire pouvoir, et, pour prouver que nous sommes de vérilables citoyens, fidèles h U nation, à la loi et au roi, et que nous n'avons rien de plus à cœuf que de soutenir de tout noire pouvoir la Conslitulion décrétée par l'Assemblée nationale, acceptée et sancliounée par le roi, nous annonçons que nous prêterons le serment toutes loiaetquanlesfois qu'on l'exigera de nous surlesdits articles purement civils, pourvu qu'on nous permette les restrictions que nous dictent notre conscience et notre foi, et qu'il plaise à Messieurs nos législateurs de l'Assemblée nationale d'excepter du serment lout ce qui a rapport à la morale, au dogme et à la discipline de l'Eglise catholiquo, apostolique et romaine, dans laquelle nous voulons vivre et mourir, et nous demandons acte de notre soumission, afin qu'on ne puisse pas nous taxer de rebelles i la loi dans tout ce qui concerne le civil et ne blesse point noire religion ». n Ce 13 février 1791.

" Signé : Cb. Lorel, curé de Sain t-Martin-1 'Aiguillon ; — Riblier, prfitre, vicaire-desservant; — Guérin, prêtre ».

Loin de satisfaire les ennemis de l'Eglise, cette déclaration les mit en fureur; ils chassèrent M. Riblier du presbytère, et l'obligèrent de demnnderasile à quelques personnes pieuses de la paroisse. Au mois de janvier 1792, voyant que la crainte inspirée par les révolutionnaires aux familles chrétiennes les empêchait de lui donner une plus longue , hospitalité, il quitta cette paroisse, en versantd'aboudantes larmes, et se retira chez ses parents, qui habitaient dans la commune de Chénedouit.

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