‹ Les martyrs de la Révolution dans le diocèse de SéezChapitre 24 sur 29 · JACQUES-LOUIS-ANBRÊ · texte numérisé non relu

JACQUES-LOUIS-ANBRÊ

'Il y resta jusqu'au mois d'août 1792, Vers cette époque, les révolutionnaires des communes voisines, avertis de sa présence à Chènedouit, vinrent au nombre de soixante-dix cerner la maison où il se retirait, lis accahlèrent le saint prêtre d'outrages et de mauvais traitements pour l'obliger à jurer fldélité à la Constitution, n Jure », lui disaient-ils, n en lui mettant le sabre sous Ifi gorge, jure ou meurs. — Tuez-moi, si vous le voulez, leur repartit le saint prêtre; j'irai plus vite au ciel n. Frappés de cette noble résistance, les brigands se contentèrent de lui couper les cheveux, et de lui déclarer que si dans huit jours il n'avait pas prêté le serment, il paierait de sa tête sa rébellion.

M. Riblier ne craignait point la mort; mais, pour ne pas provoquer inutilement la fureur de ces brigands, il s'éloigna de sa famille et se cacba dans un bois pendant un mois entier. II erra ensuite pendant plus d'un an de commune en commune, tantôt se cachant dans les fermes, tantôt se retirant dans les bois, lorsque le danger devenait plus pressant. Dieu, qui voulait prolonger son martyre pour le rendre plus glorieux, permit qu'il trouvât des personnes compatissantes, qui s'intéressèrent à son malheur et lui trouvèrent un asile dans la ville de Falaise.

Une pieuse fllle, accoutumée depuis son enrance aux œuvres de la charité, H"° Marie-Jeanne Guesdon des Acres, consentit à recevoir chez elle le saint prêtre pour l'amour de Jésus-Christ. Elle savait que la loi, portée par les tyrans républicains, prononçait la peine de mort contre toute personne qui donnerait asile à un prêtre catholique. Mais, à ses yeux, la charité était la première des lois, et elle s'estimait trop heureuse d'exposer sa vie pour sauver celle des ministres de Jésus-Christ. Pendant plus de six mois, elle prodigua à M. Riblier tous les soins que l'on peut attendre de la sœur la plus compatissante et la plus généreuse. Mais, malgré les précautions de sa charité, au mois d'août I79i. les agents du Comité de surveillance de Falaise furent

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avertis de la présence de M. Riblier dans sa maison. Plusieurs membres, conduits par le citoyen Comeville, se transportèrent aussitôt au domicile de M^^"* Guesdon des Acres, et demandèrent à faire une perquisition. Ils n'eurent pas de peine à découvrir le fidèle ministre de Jésus- Christ. 11 leur déclara sans aucun détour qu'il était prêtre et fut aussitôt conduit avec sa généreuse bienfaitrice devant le Comité révolutionnaire, qui rédigea en ces termes le procès-verbal de leur arrestation.

« Aujourd'hui 17 thermidor, II« année républicaine (4 août 1794), a clé amené au Comité de surveillance de la commune de Falaise, par le citoyen Corneville, membre dudit Comité, le nommé Jacques Riblier, âgé de cinquante-huit ans, ex-prêtre, natif de la commune de Chênesec, et ex-vicaire de la commune de Saint-Martin, près Carrouges, lequel a déclaré être non-conformiste, et être parti de ladite commune depuis environ deux ans.

« A lui demandé chez qui il a résidé depuis ce temps ;

« A répondu qu'il a résidé dans un bols près la commune de Chônesec, que, pendant Tespace de six mois, il a résidé chez la citoyenne des Acres, couturière en corps, et domiciliée en cette commune, section de la Liberté.

i< Le Comité, considérant que ledit Jacques Riblier est coupable, a décerné contre lui un mandat d'arrêt, et Ta fait conduire en la maison d*arrôt et de justice de cette commune, chez le citoyen Gouôn, concierge de cette maison.

« Le Comité a aussi décerné un mandat d'arrêt. contre la citoyenne des Acres, et Ta fait conduire en la maison du ci-devant séminaire servant de maison d'arrêt, et sur-le-champ a requis le citoyen Cachet, juge de paix de la section de la Liberté, de se transporter chez ladite des Acres, pour apposer les scellés sur ses meubles et effets.

« Signé : Corneville; — Charpentier; — Lebretton; — • Beaumaisle-Jeune; — L'enfant-L'aîné ; — Lemarié; — Duhamel fils ; — Rivière-L'aîné et Roquet-Desjardins, secrétaire.

Les membres du Comité de surveillance, fiers d'avoir

M. JACQUE3-tCUIS-ASDEÉ IllDLTËR.

arrêté deux aussi nobles yicUmcs,.sc mirent aussitôt en devoir de chercher de nouveaux coupables, onde recueillir de plus amples renseignements. Mais aucunedes personnes qu'ils interrogèrent ne voulut faire la moindre révélation. Une pauvre femme très-àgcc et retenue au lit par la maladie, leur avoua cependant qu'elle avait été deux fois à la messe de M. l'abbé Riblier.

" Pourquoi », lui dit le Président du Comité, « n'as-tu pas dénoncé aussitôt ce prêtre réfractaire aux autorités constituées î

ic C'est «, répondit celte pieuse femme, •< qu'étant isolée chez moi, et ne sachant rien de ce qui se passe dans le monde, je ne croyais pas qu'il fallût le dénoncer.

« Mais tu ne pouvais ignorer que c'était un prêtre réfractaire, puisque contre toutes les lois, ce monstre, ennemi du bien pubUc par son fanatisme, désolait !a pairie.

« Je ne voyais point qu'il fit de mal en disant la messe, et j'y allais moi-même sans penser que je manquais à !a loi.

11 JS'as-lu point vu d'autres prêtres dire la messe chez la citoyenne des Acres'?

K Plusieurs individus, que je ne connais pas, y sont entrés à différentes époques; mais j'igQore ce qu'ils y faisaient {\).

« Après avoir accablé cette pieuse femme de reproches et de. menaces, les persécuteurs sortirent de sa maison, et allèrent lever les scellés qu'ils avaient fait mettre chez M"' des Acres. On lit ce qui suit sur l'inventaire :

11 Nous nous sommes emparés de différents objets relatifs au culte ci-devanl catholique : 1° d'un sacrifice; i' de la sacrilicelle ; 3» de deux coiporauï, une patène, des lavabo ou purificatoires, un petit crucifix, un chapelet et plusieurs lenilles de lettres de confréries, et quatre images représentant Je ci-dovaut Saint-Sacrement; 4° deux missels ou bréviaires contenant différentes images, représentant le signe do la superstition sacerdotale; 5" des tomes de reHgion, avec unOrdo et un manuscrit; 6" une chasuble, un manipule, une élole ut un voile, le tout en taffetas vert, galonné

(1) Interrogatoire de la veuve Angot, joint aa procès d 'a rrs station de M. Riblier.

en faux or, une aube et si cilix ».

Ne pouvant découvrir d'autres indices, les membres du Comité de surveillance firent conduire à Caeo M. Ribller et la pieuse servante de Jésus-Clirist, « afin », disaient-ils, " de purger la commune de Falaise de la présence de ces monstres, qui s'étaient glissés dans son sein et de les livrer au glaive vengeur de la république (1) ».

M. Riblier et M"" Guesdon des Acres furent ccroucs à ta prison de Caen, le 6 thermidor, et remis à la garde du citoyen Charbonnier, concierge de celte maison. Deux jours après, Charles Cailly, président du tribunal criminel du département du Calvados, ordonna d'amener à sa barre le fidèle ministre de Jésus-Christ. Le geôlier, qui vint lo tirer de son cachot, le trouva calme et tranquille. La paii de Dieu, qui régnait dans son cœur, se reflétait sur son visage, et lui donnait une beauté presque céleste. i< Citoyen », lui dit le geôlier, <• je suis chargé de te conduire devant le président du tribunal criminel. — Je suis prêt à vous suivre, repartit le confesseur de la toi, allons où Dieu nous appelle », et il suivit son gardien, en priant le Seigneur de l'assister. Arrivé au prétoire du juge républicain, il subil l'interrogatoire suivant, qu'on voit encore aux archives du Palais de Justice de Caen.

" Quel est Ion nom, citoyen, lui dil le Président 7 « — Je m'appelle Jacques-Louis-André Riblier, répondit le servileur de Dieu.

" — Ton âge ?

•■ — Cinquanle-huit ans.

(c — Ta profession ?

" — Je suis prêtre et vicaire de Saint-Martin, près Carrouges. " — Quel est le lieu de Ion origiae?

.. — Je suis né dans la commune de Chânesec.

is-verbal d'arreslatiou de M. IlibUcJ

JACQteS-LOUlS-.\KmiÉ niLLIEIl.

- Depuis quel Icmps as-tu quitté ta commune de Martin, prâs ' Carrouges ?

- Il y a environ deux ans que j'ai quitté la paroisse de Saint- I Vartin. Je crois que c'était vers le commencement de 1792.

« — Quel motif t'a déterminé à quitter cette commune 7

Il — On m'a dit de me retirer. J'ai obéi.

11 — As-tu été longtemps vicaire de la commune de Martin?

" — J'ai été vicaire de Saint-Martin pendant vingt ans au moins.

Il — N'as-tu point refusé de prêter le serment prescrit par les lois et ne serait-ce pas là le véritable motif qui l'a déterminé à sortir de ta commune î

Il ^J'ai offert de prêter le serment, mais avec restriction, c'està-dire en exceptant du serment tout ce qui a rapport au dogme, à la morale et à la disciplioe de l'Eglise catholique. Cela doit lître consigné sur les registres de la municipalilé.

H — Ne savais-tu pas que les lois n'admettent point de serment restrictif, et que tout habitant d'un pays doit se conformer aux lois du lieu ?

H -— J'avais entendu dire qu'on avait admis plusieurs serments avec restriction (1), et je ne lisais aucun des décrets ou papiers publics.

Il — L'ex-curé de Martin a-t-il prêté serment ?

a — M. le curé ne prûta point de serment.

Il — Sais-tu ce qu'il est devenu, et n'as-tu point correspondu avec lui ?

" — Comme il était depuis peu de temps dans la paroisse, on le força d'en sortir six mois environ avant mon départ. Je ne sais pas ce qu'il est devenu et je n'ai entretenu aucune correspondance avec lui.

<i — Où es-tu allé depuis que tu as quitté la commune où tu remplissais les fonctions de vicaire ?

« — Je suis allé dans la paroisse de Chi3nedouit et dans celle du RepasI, où je suis resté environ trois ou quatre mois.

i< — Chez qui as-lu résidé ?

(I) Plusieurs sermenla de ce gtnis TuraQl, en effet, admis par les Diiinicipall^g, mais l'Afscmbléc Daliouale refusa àa ]ei reconnallre.

220 LIYRE Uf GHAPITRE Y.

il — Chez diiTérents particuliers qui étaient mes amis, spéeiilement chez Jacques Gollin, de la commune du Repas^ attenante i Chènedouit.

(( ^ As4u connu la loi du 26 août 1792, qui ordonnait à totf prêtre insermenté de quitter le territoire de la république ?

« — Je n'ai pas connu cette loi ; car je ne voyais aucuns papiers.

« — Il est impossible que tu aies ignoré une loi qui t'intéressait aussi fortement, et que les personnes chez qui tu habitais ne pouvaient,ignorer.

(c — Je ne sais chez qui j'étais à cette époque. Mais les personnes, qui voulaient bien me donner asile^ n'étaient pas gens à savoir les nouvelles.

u — Comment as-tu quitté Chènedouit pour aller à Falaise, chei la fille des Acres, dite Guesdon, et qui est-ce qui t'a introduit cha elle ?

« -- Pendant que je résidais en la commune de Chènedouit, une troupe de soixante-dix personnes environ vinrent entourer k maison où je résidais et demandèrent à me parler. Lorsque je fos sorti, ils me dirent qu'ils voulaient me couper les cheveux, ce qu'ils firent en effet. Menacé ensuite de mort, je fus obligé de m'enftair de la commune et de me cacher dans un bois, où je restai un mois environ. J'errai ensuite de commune en commune. Ayant un jour rencontré une femme inconnue , qui me témoigna de la compassion, je la priai de dire si elle ne connaissait pas un lieu où je pusse être reçu par charité. Elle me répondit qu'elle n'en connaissait pas ; mais elle promit de s'intéresser à mon sort. Elle revint en effet le lendemain, ou quelques jours après, et m'indiqua la maison de M^^® des Acres, où je fus reçu effectivement avec une grande charité.

« — Ton récit choque la vraisemblance. 11 est impossible qu'on ait reçu un inconnu, sans qu'il ait été donné de renseignements sur sa qualité, sa personne et ses sentiments politiques.

« — Je conviens que la personne, à laquelle je m'adressai, reçut de moi toutes les indications nécessaires sur ma personne et mon état.

<c — Combien de temps as-tu résidé chez la fille des Acres ?

(c — J'y ai résidé environ six à sept mois.

M. JACQUES-LOUIS- ANDRÉ KrBLIËR.

-Pundanl que tu as résidé chez elle, n'as-lu point dit lamessi; l^t administré les sacn^meots ?

-J'ai dit la messe quelquefois; mais je n'ai fait aucune Ifonctioa pastorale.

- Oui est-ce qui te répondait la messe 7

- C'était M"= des Acres.

- Qui esl-ce qui fournissait les habits sacerdotaux dont tu le I servais ?

- C'était la femme qui me procura un asile chez M"° des I Acres.

- Quel est son nom ?

- Je ne la connais pas.

- Nous te sommons de nous la déclarer ?

- Je ne la connais pas.

« Voici un petit sac en toile grise, ficelé et cacheté sur cire rouge 1 cachet du Comité révolutionnaire de la commune de Falaise, I dans lequel se trouvent différents imprimés sur ,1e serment esigô [■ âes prêtres et un petit écrit commençant par ces mots :

1 A la nouvelle loi je veux être fidèle » , et finissant par l ceux-ci :

M Messieurs de l'Assemblée ont seuls lout le bon sens », lequel, tplië en deux, présente une protestation contre la révolution, mnais-tu cet écrit ?

-Il ne m'a jamais appartenu ; je ne le connais pas.

- Quelles étaient les occupations dans la maison de la fille RAcres ?

t— Je m'occupais à la lecture de plusieurs livres dont je ne me

iflle pas les litres. Je m'amusais quelquefois £t broder des

- As-tu i^oré aussi U loi du 30 vendémiaire, qui l'obligeait, i- peina ds mort , k te présenter au département pour te R)rter 7

■"» — Je ne puis dire si j'en ai entendu parler ; je n'en suis pas |<e«lBin.

est impossible que, demeurant ca la commune de Falaise, lu aies ignoré l'existence de celle loi et les peines qu'elle prononce. Elle te regarde de trop près, cette loi, pour que les personnes que aas vues chez la fille des Acres, ne t'en aient pas parlé.

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u — Je ne puis pas dire si j'en ai entendu parler ; je ne m'en souviens pas.

« — Mais il n*est pas croyable que lu aies eu une indifférence aussi grande sur un objet qui te touchait de si près. D'ailleurs la vie cachée que tu menais, indique bien que tu espérais te soustraire à reffet de la loi.

« — Je crois avoir entendu parler de la déportation des prêtres ; mais, étant sans ressource, je n'ai pas osé sortir de ma retraite.

« — Tu avais tort ; car tu ne pouvais pas espérer raisonnablement que la retraite ne serait pas découverte, et tu t'exposais de plein gré à des peines graves, en ne te conformant pas à cette loi, dans le temps qu'elle avait prescrit.

a J'ai tout remis à la sainte volonté de Dieu. J'étais incapable de faire la moindre course à cause de mes infirmités. J'ai en effet contracté une maladie de nerfs, qui a pu provenir de ce que j'ai couché longtemps dans les bois.

« — Pourquoi n'as-tu pas fait constater ton état d'infirmité? On t'aurait fait conduire dans une maison de réclusion, où tu aurais reçu les secours accordés par la loi aux ecclésiastiques infirmes et sans fortune.

« — Je n'osais le faire ne voyant personne.

« — Les motifs qui t'ont empêché de te conformer à la loi, ne sont-ils pas plutôt l'espérance d'une contre-révolution attendue par toi et par tes partisans?

« — Je proteste que je n'ai pas été retenu par ce motif.

« — Veux-tu choisir un défenseur officieux ?

« — Je choisis le citoyen le Carpentier.

« Le président ayant fait donner lecture de cet interrogatoire au confesseur de la foi, celui-ci déclara que ses réponses contenaient la vérité et qu'il était prêt à les signer. On voit en efifet, à la suite de cet interrogatoire, les signatures de M. Riblier, de Charles Cailly et de Louis Lebreton, greffier.

« Un peu plus bas on lit :

« Le répondant remis à la garde du concierge, qui a signé ce dit jour et an.

« Charbonnier ».

Quelques instants après, Charles Cailly fit amener à sa

M. lACQUES-LODIS-AinmÉ UrBirEIi.

tl>arre M"" des Acres. Elle se présenta avec cette noMe |mrance qui convient à une vierge cbrctienne, appelée à BEesser la foi de Jésus-Glirist, et répondit aux inlerrogai du magistrat révolulionnaire avec un clarté, une pré- % et un courage, qui excitèrent l'admiration de tous les

noms, citoyenne, lui dit le président, ton âge, ta profession, ton domicile.

■1 — Je m'appelle Marie-Jeanne Gaesdon des Acres ; je suis marchande de fil, âffée de cinquante-huit ans, et je demeure en la coniinime de Falaise.

« *— Depuis quel temps connais-tu l'abbé Rihlier ?

n — Je ne le connais que depuis qu'une étrangère vint m'engager à le recevoir, en disant qu'elle l'avait trouvé dans un bois. La compassion me détermina à l'accueillir ; je ne le connaissais pas auparavant,

H Quelle est la personne qui t'a amené Riblier, ofi demeure-t-elle?

<< Je ne la connais pas ; je sais seulement qu'elle est de Falaise.

Il — Il n'est pas facile de croire, citoyenne, que tu aies reçu un inconnu sur l'indication d'une autre personne inconnue. Il fallait qu'elle fût bien assurée de tes dispositions en faveur des prêtres insermentés pour venir te proposer de recevoir Riblier.

" 11 est très-vrai que je ne connaissais que de vue la personne qui m'a amené M. Riblier. C'est la seule bumanité qui me l'a fait recevoir.

" ~ Savais-tu que Riblier n'avait pas voulu prêter le serment ï

" — Oui, citoyen.

" — Connais-tu les lois qui défendent sous peine de mort ans citoyens de receler tes fonction naircs publics non assermentés, et auxquels il est enjoint de sortir du lerriloire français î

" Ici a"' des Acres se rappela que son défenseur lui avait conseillé de dire, pour sauver sa vie, qu'elle ignorait les lois de la république relatives aux prêtres insermentés; mais, préférant la mort au mensonge, elle répondit avec une noble dignité :

Il —Je savais que les lois défendent à lûus les citoyens de recevoir les prêtres insermentés, et qu'ils avaient ordre de sortir du territoire de la république. Mais, connaissant aussi la loi qui permet

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la liberté dos cultes, je croyais pouvoir avoir chez moi un oratoire et un prôtre pour le desservir, pourvu que cela ne troublât point la tranquillité publique.

« — Qui est-ce qui fournissait les ornements et toutes les choses pour dire la messe?

u — C'est la môme femme qui introduisit chez moi M. Riblier.

« — N*as-tu pas répondu la messe audit Riblier ?

« — Oui, parce que je ne voulais introduire personne chez moi.

« — Riblier a-t-il confessé chez toi ; a-t-il administré les prétendus sacrements ?

(( — Deux ou trois personnes ont été deux ou trois fois à confesse, et ont reçu la sainte communion de la main de M. Riblier.

« — Quelles étaient les occupations de Riblier ?

« — Il brodait des images.

« — Voici un petit sac contenant différents imprimés sur la Constitution civile du clergé, et trois manuscrits, dont l'un conunence par ces mots :

« A la nouvelle loi je veux être fidèle, et finit par ceux-ci :

u Messieurs de TAssemblée ont seuls tout le bon sens ; le second commence par ces mots :

« Les pleurs de Rachel désolée... », et finit par ceux-ci :

a Du bercail vous serez chassés »; enfin le troisième intitulé: « Serment de Fauchet, président du club de Caen ». Les reconnais-tu pour l'appartenir, ou pour les avoir lus ?

« — Ces papiers n'ont pas été trouvés chez moi, et je ne les reconnais point comme les miens. Il se peut bien qu'on me les ait prêtés et que je les aie lus ; parce que j'ai lu beaucoup de livres pour et contre la prestation du serment. Mais je n'y ai point fait grande attention.

« — Quels étaient tes entretiens avec Riblier ? Ne cherchait-il pas à l'inspirer de l'aversion et du mépris pour la Convention nationale et le gouvernement républicain?

« — Ni M. Riblier, ni moi, n'avons jamais rien dit contre le gouvernement de la Convention. J'ai toujours eu pour principe de me soumettre au gouvernement que le peuple français voudrait se donner ; et j'ai cru cependant pouvoir suivre la religion à laquelle j'étais attachée dès l'enfance.

« — Le premier devoir de la religion est d'observer les lois de

ÎI. JACOOES-LOcra -ANDRÉ lUBLIEH. 223

son pays ; u'ûlait-ce pas les violer ouverlement que de donner dsile à lia homme que lu savais aire en révolte contre la loi 7

« — Je ne croyais pas violer les lois, persuadée que la liberté des cultes me permettait de suivre chez moi la pratique religieuse qae jepTéréTais.

n — Hais tu ne pouvais ignorer que Riblier eût été vicaire, et que par conséquent il ne pouvait résider en Kraijce.

« — Au moment où i! fut introduit chez moi, j'ignorais qu'il eût 'été vicaire. Il est vrai que je l'ai su par la suite.

«Pourquoi, lorsque tu as su la qualité do Riblier, ne l'as-tu pas renvoyé aussitôt?

" — L'ayant garUé longtemps je D"eus pas le courag'e de le ren- \ voyer.

I " — Veux-tu choisir un défenseur ?

I « — Je choisis le citoyen Leboulauger, père, de Falaise.

Lecture lui ayant été faite de cet interrogatoire, elle dit que ses réponses contenaient la vérité, qu'elle y persistait, et l'on voit encore aux archives du palais de justice de , Caen cet acte signé de la main de cette pieuse fille. I M'" Marie des Acres, après cet interrogatoire, fut remise '■ à la garde du concierge et reconduite à la prison. ■ Le 2i thermidor (11 août i194), M. Riblier et M"° des lAcres furent amenés devant le tribunal révolutionnaire du .Calvados, composé des citoyens CaiUy et Goislard, juges, ■Pierre la Pommcraye et Courville, juges du district, pris pour absence (1).

I Après leur avoir de nouveau demandé leurs noms, le 'président, leur fit donner lecture des pièces du procès. On entendit ensuite l'accusateur public Goislard, qui, dans un langage plein de fureur, rappela les lois sanglantes portées par les ministres de Satan, contre les ministres de Jésus- Christ, et tous ceux qui leur donnaient asile.

En vain M. Levasnier, défenseur de M. Riblier (2), et

(1) ingoment de M. iliblier, cun^rté aux arcliives du PnUia de Justic^e.

(2) M. le CBfpenlier u'avail pas pu, ou n'avail pas cm deraic accepter tït^frice. Les lUatVHs, —T. II. ij

M. Leboulanger, défenseur de M"® des Acres, s'efTorcèrentils de faire appel à la pitié des juges, en leur montrant que les accusés n'étaient coupables d'aucun crime contraire à la tranquillité publique, qu'ils n'avaient fait qu'user d'un droit reconnu par la Constitution : la liberté des cultes; en vain leur rappelèrent-ils que, dans toute l'étendue de la république, on repoussait avec horreur le règne de la guillotine, inauguré par Robespierre, que la France ne voulait plus de ses lois de sang, que, dans plusieurs villes, on avait mis les prêtres réfractaires en liberté, sans que la Convention eût condamné ces actes de justice, qu'il n'y avait qu'une voix au contraire pour condamner ceux qui, pendant la Terreur, s'étaient enivrés du sang innocent. Les juges , observateurs inexorables des lois républicaines, « déclarèrent à haute et intelligible voix M. Riblier et M"* Guesdon des Acres, coupables de la violation des lois des 29 et 30 vendémiaire an II (1) », et sur-le-champ Charles Cailly fit rédiger leur sentence de mort, qu'on retrouve, conçue en ces termes, au palais de justice :

« Le tribunal, ouï et ce requérant raccusaleur public, déclare, en conséquence de l'art. 10 de la loi du 30 vendémiaire, que ledit Riblier est convaincu d'avoir été sujet à la déportation.

« En conséquence, vu ce qu'il résulte des art. 14et 15 de la loi du 30 vendémiaire, ordonne que ledit Riblier sera dans les vingtquatre heures livré à l'exécuteur des jugements criminels et mis à mort;

« En ce qui concerne la fille Guesdon, dite des Acres, attendo qu'il reste constant qu'elle a recelé ledit Riblier, sachant qu'il' étail sujet à la déportation ;

â Vu ce qu'il résulte de l'art. 2 du 22 germinal, le tribunal la condamne à la peine de mort, pourquoi elle sera pareillement livrée, dans les vingt-quatre heures, aux mains de l'exécuteur.

(i) Dossier de iM. Riblier et de Mlle des Acres, conservé aa Palais de Justice.

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