‹ Les martyrs de la Révolution dans le diocèse de SéezChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

I PKÈTRES DÉI-OnTÉS A CRARTKES OU A RAMEOUILLËT.

J6 Ln'RE II, CHAPmtE m.

Sous le coup des alarmes où se trouTaient les partisans (le la réTolution, Letourneur (de la Manche), adressa à Tadminîstration départementale de TOme une lettre pressante, dans laquelle il réclamait la translation à Chartres de tous les prêtres, et des personnes arrêtées comme suspectes. « J'autorise cependant Tadministration » , ajoutait-il , « à nommer deux de ses membres, qui constateront l'état et les infirmités des différents détenus, et retiendront ceux que les forces physiques ne permettent pas de transporter, laissant à leur prudence à les juger. Sotit exceptés tous les prêtres^ qui indistinctement seront conduits à Chartres. Il sera fourni par la municipalité les voitures nécessaires ».

Le jour même de la réception de cette lettre barbare, (24 octobre) le conseil général du département prit l'arrêté suivant :

« Le troisième jour de la première décade du deuxième mois de la seconde année de la république française, une et indivisible ».

« En la séance publique du conseil général permanent du département de l'Orne où étaient Charpentier, président d'âge, Legendre, Belin, Villeneuve, Bidard, Lemasquérier, Happeaux, Bertre, Heudiart. Marchand, Binet, Poulain, Charbonnay, Beauchêne, Morand- Morandière, Dubost, Evette, Chardon, et Lepelletier, procureur-général-syndic, en présence du représentant du peuple, citoyen Letourneur»,

« Le conseil arrête qu'il sera écrit sur-le-champ aux administrateurs du département d'Eure-et-Loir pour les prévenir qu'attendu les circonstances actuelles, les prêtres détenus en cette ville, et les personnes suspectes, arrêtées en exécution de la loi du 2 juin dernier, seront conduits demain en la ville de Chartres, qu'en conséquence l'administration du département est invitée à faire préparer un local convenable pour recevoir lesdits prêtres et personnes suspectes et à. donner les ordres nécessaires pour leur faire fournir l'étape » ;

parli. 11 e^t uécessaire de leur opposer de bonnes troupes si l'on veut les arrêter dans leur marche ».

« Arrête que copie de Tordre du représentant du peuple sera adressée à la municipalité d'Alençon, qui est requise de faire préparer les voitures et objets nécessaires pour la conduite des détenus en la ville de Chartres, et de faire fournir un détachement de volontaires nationaux pour accompagner les voitures jusqu'à Bellème » ;

« Morand-Morandière et Duval sont nommés commissaires pour constater Tétat^ Vèi^Q, et les infirmités des différents détenus ; expédition de Tordre du représentant du peuple sera remis auxdits commissaires à Teffet de se conformer aux dispositions qui y sont contenues ».

Le lendemain, 25 octobre 1793, la municipalité d'Alençon ayant commandé un détachement de volontaires nationaux, et fait tous ses préparatifs pour conduire à Chartres les vénérables confesseurs de la foi, on les entassa sur de grosses charrettes traînées chacune par quatre chevaux, et on les fit partir, garrottés comme des malfaiteurs, au milieu des insultes de la populace révolutionnaire. Ils étaient au nombre de soixante-huit (1). On conduisit avec eux cent quinze détenus

(1) Voici la liste alphabétique des ecclésiastiques du département de TOrnc, transférés d'Âleaçon à Chartres, avec leur âge eu 1793 : MM. AUain, Michel, religieux trappiste, 38 ans ;

Anceaume, Pierre-G., curé de Saint-Georges d*Annebecq, 48 ans ;

Auvray, Louis, prêtre à Tinchebray, 69 ans ;

Azire-Beaumont, Jacques-P.-L., prêtre à Bivilliers, 61 ans ;

Beaupré, Pierre-L., curé de Saint-Rigomer, 75 ans ;

Besniard, Jean-Louis, prêtre à Carrouges, 45 ans ;

Bocquet, Robert-F., frère capucin, 62 ans ;

Brard, Noël-F., curé de Champs, 74 ans ;

Breust, Pierre, vicaire à Cirai, 55 ans ;

Broussin, Pierre, curé de Vingthanaps, 57 ans ;

Catois, Etienne, prêtre, 67 ans ;

Chalaux, François, curé de la Ferté-xMacé ; 63 ans ;

Chantel, Matthieu, prêtre, chapelain à Ambrières, 65 ans ;

Chaumont^ André, sous -diacre, 23 ans ;

Ghauvière, Pierre, prêtre, chanoine à Carrouges, 60 ans ;

Chevalier, François, curé de la Bellière, 45 ans;

Clogenson-Letang, Jacques-J., prêtre à Alençon, 61 ans;

Collet, Jean-R., ancien curé de Trémont, 66 ans;

Les Martyrs. — T . H. 2

(le la Mayenne et un nombre à peu près égal d'hommes de femmes du département de FOrne, arrêtés comme s pecls par les comités de surveillance. Le convoi se dirij

MM. Delaunay, Pierre-P.-F., vicaire à Faverolles, 53 ans;

Daplain, Etienne-C, vicaire à Chemiré-le- Gandin, 44 ans ;

Dupont, Louis-J., prêtre, 60 ans ;

Dupont, Louis-C., vicaire en Touraine, 48 ans ;

Dupont-Montilly, Michel-F., prêtre à Cerisy-Bellc-Etoile, 62 ans ;

Duret, Alexandre, curé d*0ccagne, 78 ans ;

Duval, François, curé d'Averne, 65 ans ;

Ferrey, Bonaventure, curé constitutionnel de Saint-Denis-sur-Sarthon, ?0 i

Fremont, Pierre, prêtre à Tincbebray,

GauUhier, Louis, ancien curé de Montgaudry, 70 ans ;

Germond, Noêl-F., curé de Sainte-Eugénie, 70 ans ;

Godefroi, Nicolas, curé de Saint-Paterne, 75 ans ;

Grimbert, Pierre-G.-M,, curé de Flancourt, 65 ans;

Guillaumet, Jean, prêtre, 85 ans ;

Guilloreau, Simon, vicaire à Saint-Remy-du-Plain, 43 ans ;

Hamel, Jean, prêtre, 63 ans ;

Hardemare, Jacques-G., prêtre, 70 ans;

Hébert, Philippe, curé de Saint-Ànbin-d'Âpney, 64 ans ;

Hochet, François, prêtre à Saint-Front, 72 ans ;

Hurel, Pierre, prêtre à Tincbebray, 64 ans ;

Jouin, René, curé de Saint-Ouen-des-Oyes, 56 ans ;

Jourdan, Charles^ eudiste à Domfront, 65 ans ;

Jourdan, François, curé de Cirai, 70 ans ;

Lacroix, Julien-P., curé de Saint-Longis, 34 ans;

Lallier, François-Jean^ sous-diacre de la Haute-Chapelle, 27 ans ;

Ledoyen, Louis-François, curé de Macé, 65 ans ;

Landais, Remy^ vicaire à Couterne, 38 aus ;

Lepage, René, prêtre de Domfront, 65 ans ;

Letirand, Guillaume, prêtre de Domfront, 63 ans ;

Loiseau, Jacques, curé d*Orgères, 77 ans ;

Magne, Micbel-Ch., prêtre d'Alençon, 43 ans ;

Maignan, François, prêtre d'Alençon, 74 ans ;

Marchand, Ambroise, curé de Larrey, 41 ans;

Mary, René-Jean, religieux capucin, 58 ans ;

Mary, Pierre-N., religieux capucin, 52 ans ;

Mary, Pierre-N., prêtre d'Alençon, 47 ans ;

Mérieux, Gervais, religieux capucin, 68 ans ;

Mitton, François, frère quêteur des Dames de Sainte-Claire, 72 ans ;

Paillard-Dubourgueil, Toussaint-J., prêtre bénéficier, chan. de Mortagne^82

Pelot, Jacques, curé des Essarts, en Touraine, 47 ans ;

Polard, Louis-J., curé de Vezot, 59 ans ;

TBtTfiî^" rtPnBTlt:; A CIURTEKS '

l nAMDOUlLLET.

lentement vers Chartres par Mamers, Bellême et la Loupe. Pendant ce long et pénible voyage, les prisonniers, surtout les prêtres, coururent Ips plus grands dangers pour leur vie. Souvent le peuple, à l'entrée des villes, entourait les voitures en criant : ■• Vive la république ! A bas les prêtres ! A bas les aristocrates I A la guillotine les rebelles de la Vendée I » Plusieurs fois, se croyant arrivés à leurs derniers moments, les fidèles serviteurs de Dieu lui offrirent le sacrifice de leur vie el se préparèrent à mourir. Cependant, protégés parle détachement de volontaires qu'on leur avait donné pour les conduire, ou plutôt gardés par la divine Providence, ils arrivèrent à Chartres deux jours avant la Toussaint (30 octobre). Cette fête vint à propos pour consoler les vénérables confesseurs de la foi, en leur montrant le terme de leur grand voyage sur la terre, et la lin de toutes les douleurs qu'ils enduraient pour la cause de Jésus-Cbrist. Le lendemain (2 novembre), ils furent rejoints parquatre- 'iugl-dix ecclésiastiques du département de la Mayenne, Ifansférés des prisons de Laval en celles de Chartres, lis avaient aussi versé bien des larmes pendant leur voyage. Plusieurs d'entre eux portaient les marques des violences dont ils avaient été l'objet ; quelques-uns même étaient cou- 'erts de blessures encore saignantes. Un de ces vénérables confesseurs de la foi (1) nous a laissé une relation fidèle de ce qu'ils eurent à soufl'rir dans ce pénible voyage de Laval à Chartres. Il n'est personne, pour peu qu'il ait un cœur

.HW. Polel, Jean-L., cnré d'Àvenelles, 74 ans ; HagaEgne, François, prèlie, 63 aas; Bocher, Jean, cnré de Magny-le-Déserl, S2 aus ; Roger, Jacques, curé de Trun, 6S ans ; Soiel, Pierre, curé de Saint- Aubin-de-Baaoeval, 61 ans ; Tibontel, Mcolas, coré de Necy, 62 ans ; Thibanll, Jacques, curé de Carrouget, 61 ans ; ValFrambert, llalthieu-J., curé de Coulonges-B.-S., 64 ans; VaulUer. Ctiarlea, curé de Freene, 65 aus.

(1) Le Père OoniiDique Mahier. reli^i'^ui: cordelicr, né à Cbâteau-Gontier, mort i allonge» (Mayenne) en ISii.

sensible auxmaas de ses frères, qui ne soit ému profoU méat au récit de tant de douleurs. Comme le départe de l'Orne fut trop souvent le théâtre de ces épreuves, etg plusieurs de ces vénérables serviteurs de Dieu, mor]] Chartres ou à Rambouillet pour la cause de la foi, &pn tenaient par la naissance a des paroisses du diocèse] Séez, nous mettons sous les yeux du lecteur le tableau leurs souffrances, tel qu'il a été tracé par leur pieux i frère.

« Le départ des troupes (1) étant effectué, la société populaire fut convoquée pour régler de concert l'ordre intérieur de la, ville, et particulièrement j>our statuer surle sort des détenus et des prélres;il fut bientôt décidé ; on jugea prudent de les enchaîner deui à deui, et de les faire conduire en cet étal à Mayenne, sous la plus sûre escorte. C'était le 22 octobre, sur les sept heures du matin.

'< Les ecclésiastiques consacraient plus parllculiërement cette partie du jour à la prière, et tous étaient livrésà cette pieuse occupation, lorsqu'on vint les avertir de descendre sur-le-champ. Ayant iippris qu'il fallait immédiatement quitter celte prison pour aller on chercher une plus éloignée, ils se permirent de représenter qu'étant dépourvus de tout, ils avaient besoin de quelques înetanls pour rentrer dans leurs chambres et y prendre, soit en ar^nt, soit en haJjits, les choses les plus nécessaires.

>< Cette demande fut rejetée ; on leur ordoana de sortir sans retard, et de suivre la voie qu'on leur indiquait : tous, à l'exception d'une vingtaine, accablés sous le poids des années et des infirmités, furent conduits au château où étaient détenus les suspects. C'est alors qu'on voulut les enchaîner deux à deux ; mais comme on ne put se procurer assez de chaînes, on se contenta de les lier avec des cordes.

" Plusieurs laïques furent remis en liberté, et ils durent leur délivrance aux larmes el aux représentations de leurs parents ou de leurs amis. Enfla, après une séance de plusieurs heures, on ae remit en route. Le peuple, accablé de tristesse el d'inquiétude, ne

(1} Deflinées à coinballi-e le:^ VendéanB.

l'nÉTBES

l r.IlABTEES OtJ A RAMBOf.'IUET.

troubla point la tranquillité des voyageurs, qui, à l'extréinité de \s. Ti'llfl et au commencemeal de la grande roule, reçurent au milieu d'eux quelques prêtres enchaînés et conduits par le geôlier de la prison. Déjà une demi-lieue se trouvait parcourue à pas tranquilles et ients, lorsque tout h coup un jeune bomme, nommé Mélouin, vicaire constitutionnel de Mayenne, s'élance au milieu des rangs, 'Cln d'nn simple gilet, armé de deux pistolets d'une longueur énorme, el porlaot un sabre à son cOté, et voyant quelques prÈtres i^i& qui n'avaient pu être liés faute de cordes, i! s'écrie : « C'est "donc ainsi, scélérats, que vous vous débarrassez des liens dont Il OD s'est servi pour s'assurer de vos personnes ; vouleï^vous donc " vous soustraire à la vigilance de vos gardes, pour aller encore l' semer le trouble dans les campagnes'? La constitution serait '< assise sur des bases inébranlables, si par vos prédications fanait tiques el vos propos incendiaires, vous n'aviez remué et bientôt " après soulevé les esprits. Sans vous nous serions actuellement "dans l'abondance et dans la pais; il eût bien mieux valu écouler le " langage de la raison, que de vous attacher aux extravagances de " voire folle et stupide théologie. Pour vous, citoyens », ajoula-t-il en se tournant du côté des laïques, " je sais que plusieurs d'enlre ■" vous sont patriotes ; mais la loi n'ayant point encore prononcé "Sur- votre compte, il faut attendre son jugement avec sou- " mission n.

Il Et après ce discours, l'auditoire stupéfait reprit tranquillement sa roote, et continua de marcher jusqu'à ce que plusieurs, ne pouvant absolument (rainer plus loin un corps glacé par l'âge et tccablé d'iolirmités, on fut contraint de mettre en rdquisition qoÈlqties voitures, où l'on Gt monter ceux qui paraissaient les plus excédés de fatigue. On marcha alors un peu lentement, un milieu des ciis des patriotes qui se rendaient à Laval, armés de toutes pièces, et vomissant mille injures contre les voyageurs, sur lesquels ils paraissaient k chaque instant vouloir décharger leurs

" Ces craintes, trop souvent renouvelées, ne furent pas les seules

disgrâces de la nuit ; il làilut aussi supporter à plusieurs reprise^

les insultes de quelques-uns d'enlre les laïques, qui, quoique pri-

] soonîers , poussaient les prêtres avec mépris : « Sachez », leur

diSRwnt-Jls, " que nous ne sommes pas détenus pour les mêmes

' Cl raisons; éloignez-vous de bous, nous ne voulons pas mai » ensemble, vous ëlcs cause qu'on nous insulte : vo'ulez-votis " faire égorger ? .>

" Les prêtres, en recevant ainsi, à chaque pas, quelque nom Renrc de mortificalion, s'approcha,iBnt peu h peu de Martigné, ils arrivèrent enfin au milieu des cris confus de tout un pei dont le refrain était sans cesse : « Vive la nation, à la guilli " les prêtres ; qu'on lue les aristocrates l » Les voyageurs fi introduits dans l'église, où on leur donna quelque: pain de sarrazin à manger, et quelques verres de cidre à peine quelques vieillards, rangés dans le chœur, avaient ml quelques bouchées, que le vicaire constitutionnel de Mayi (Hélouia), parut tout à coup au milieu d'eux, et leur enleva le qui se trouva de reste, en criant à haute voix : « Voyez ces chi u comme ils sont toujours égoïstes ; ils mangent comme il gloutons, sans faire attention si les autres ont de quoij " pourvoir»,

« Après cette balte d'un moment, les poiles de l'église avaient toujours été fermées, furent ouvertes, et tous les caj sortirent deux à deux, entre deux haies d'un peuple immense,^

1' Cependant les vieillards, les femmes et les enfants monU dans les voilures dont on venait d'augmenter le nombre, et s'avança promptemeni vers Mayuunc ; déjà on était arri?( Houlay, lorsque tout à coup on ne se contenta plus de pousseri cris de joie el de rage ; on proUta des ténèbres, qui commençi . & se répandre, pour porter les coups les plus terribles el les pli 'redoublés ; des prêtres, même octogénaires, lurent frappés avec violence, et on na craignit pas d'ensanglanter des restes de cheveux blancs, que le temps avait respectés. Cet orage étant dissipé, on pressa la marche de plus eu plus, et on ne tarda pas à arriver à Mayenne.

" Les voilures descendirent peu à peu, et remontèrent ensuite U ville. Les prêtres s'attendaient à être déposés au palais, mais bientôt on détourna, pour entrer dans une rue qui conduit k la prison, où ils furent tous introduits. Les plus vieux, harassés de fatigue, se laissèrent tomber sur un peu de paille étendue dans une espèce de cave voûtée, el les autres attendirent longtemps avant d'ohlenir un Ht semblable. Les prêtres enchaînés furent

conduits, par ordre du vicaire, dans un cachot profond, où ils furent très-étroitement gardés. Chacun pensa alors à prendre quelque repos ; mais il fut bientôt interrompu par le bruit de ceux qui, ne pouvant absolument dormir, ni même reposer sur la dure, prirent le parti de se lever, et de dire leur bréviaire, à la lueur d'une chandelle qu'on avait placée au milieu de leur gîte.

« Le matin étant venu, ceux qui purent se pourvoir de quelques morceaux de pain, les partagèrent avec leurs voisins, pendant que quelques laïques, qui avaient demandé qu*on les séparât d*avec les prêtres, étaient transférés dans une fort belle demeure, sur la place du palais. Tout était ainsi disposé, lorsque, sur les deux heures après midi, entra tout à coup dans la prison un jeune homme dont Tair plein de fureur présageait les plus funestes nouvelles : « Vous avez toujours persisté », s'écria-t-il, « dans votre révolte « contre la nation, rien n'a pu vous faire revenir; eh bien ! encore « quelques moments, et vous allez être payés de votre obstination, « votre compte va être juste. . . Je vous annonce que les brigands « viennent d'entrer à Laval. . . Allons vite, que chacun de vous se « retire dans son logement que je vais fermer à clé, afin que ceux « d'en haut ne descendent pas en bas, et que ceux d'en bas ne « montent pas en haut ; et surtout que personne ne s'approche de « cette porte, et ne se permette de regarder par le guichet, pour « voir ce qui se passe ». Un instant après ce propos, on entendit des cris confus, et toutes les cloches de la ville répandirent au loin, par le son le plus lugubre, l'alarme et l'épouvante. Chaque prêtre crut alors toucher à sa dernière heure, et attendit en prière le coup de la mort ; mais ils furent bientôt rassurés : le même patriote rentra, et dit d'un ton beaucoup plus calme, que les voitures étaient prêtes, et qu'on ne donnait aux détenus que quelques minutes pour se disposer à partir. A cette nouvelle, chacun se sentit plus à l'aise, et comme déchargé d'un pesant fardeau. On monta deux à deux dans ces voitures, c'est-à-dire dans des charrettes, et on partit après quelques délais, pendant lesquels le commandant du détachement, chargé de la conduite des prêtres, leur enleva leurs couteaux et leurs cannes. Le peuple, calme et paisible, laissa passer les voitures ; parvenus à la grande route, les voyageurs qui ignoraient où on voulait les conduire, attendirent patiemment plus d'une heure les ordres du nommé Mélouin, général de division. Ce^

prêtre constitutionnel parut enfin, et après avoir longtemps parlé en secret avec ses^ principaux agents, et leur avoir fait part de ses intentions, il ordonna publiquement de conduire les laïques vers ' Alençon, et les ecclésiastiques à Lassay. « C'est là », dit-il alors à haute voix, « que j'attends les prêtres ; il est temps de s'en « défaire, on n'a que trop laissé à ces coquins le temps de faire du « mal ». L'événement prouva bientôt que se^ plans n'étaient pas mal concertés ; chacun partit alors pour sa destination.

« Dès le commencement du voyage, les prêtres firent la rencontre des volontaires d'Alençon , qui marchaient contre les Vendéens. Ces fougueux patriotes se mirent aussitôt en devoir de braquer le canon contre les voyageurs, et ensuite parurent vouloir les fusiller ; mais toujours retenus par leurs chefs, ils ne se portèrent à aucune de ces extrémités ; ils se contentèrent de distribuer, sans aucune réserve, les bourrades et les coups de bâton. Après plusieurs rencontres de cette espèce, on quitta la grande route, pour en prendre une petite qui conduit à Lassay, on y arriva vers* onze heures ; tout le monde était couché. Les détenus furent d'abord conduits sur une haute place, où pendant une bonne heure ils furent exposés au froid le plus violent ; dans cet intervalle, ils reçurent la visite d'un ardent patriote que nous nous abstiendrons de nommer, et qui fit tout son possible* pour contraindre les conducteurs des voitures à continuer leur route jusqu'à un château un peu éloigné de la ville et entouré de bois (1) ; mais voyant qu'il ne pouvait vaincre leur obstination, il se contenta d'aller de voiture en voiture, accompagné », dit-on, « de Volcler, curé constitutionnel du lieu, et de vomir contre les prêtres tout ce que peuvent dicter la fureur et la rage. Après ce préambule, on permit aux conducteurs d'entrer en ville, et de marcher vers le château, où les détenus furent introduits deux à deux. Ceux qui, au sortir des voitures,, ne pouvaient marcher avec facilité, c'est-à-dire les vieillards et les infirmes, étaient frappés à coups redoublés de piques et de crosses de fusil, et lorsqu'on était parvenu au milieu d'une vaste cour, si on n'avait pas l'attention de se jeter aussitôt par ten*e, on était dans le même moment renversé et jeté au loin, de la manière la plus brutale, sans respect pour l'âge, sans égard pour les infir-

(1) Le chàleaii de Buis-Thibauit.

PBtTBES DÉPORTÉS \ i;HA11TBES OD 4 BAUBfli;iLLET. 25

miliSs. Que le lecteur se représenle quatre-vingt-dix préttus, presque tous vieillards, et dont plusieti'rs même étaient octogénaires, qu'il se les représente, dis-jc, dans une nuit eslraordinairement froide, étendus sur !a terre, sans oser respirer ni faire le moindre mouvement, entourés de toutes parts de gardes armés, qui De faisaient eotendre que des cris de fureur. Quel spectacle ! Quel est l'homme qui n'en serait point attendri '? Le patriote que nous Q'avons point voulu nommer était d'avis de les fusiller ; mais son .ayje ne fut pas généralement approuva. Cependant les suspecta du lieu, qui à ce titre avaient été renfermés dans le même château. Étaient agités des plus vives alarmes, ayant été réveillés par les cris de « vive la nation I à la guillotine ! qu'on les tue 1 etc. » Us s'imaginaient qu'on les faisait descendre les uns après les autres pour les fusiller ; plusieurs, dans cette persuasion, avaient déjà le projet de se laisser tomber par un autre ciité du mur, par le moyen des draps de leurs lits, el d'échapper ainsi à, la mort qui semblait les menacer ; mais ils furent bientôt détrompés. Pour les prêtres, après avoir été quelque temps dans la même persuasion, ils eurent la permission da se lever et de su promener dans la cour. Ils deoiaDdèrenl qu'on leur permit aussi de boire et de manger, mais iaur detnande fut cruellement rejetée. Cependant le froid se faisait sentir de plus en plus^ la glace d'un côté, et de l'autre l'herbe blimebe, annonçaient assez combien il était' excessif,

« Plusieurs vieillards, glacés par le froid, tombèrent évanouis (1): on crut encore devoir adresser de nouvelles instances au comaiandaut qui se chauffait dans on appartement voisin ; il y fut également insensible. Alors les malheureux prêtres, abandonnés à eux-mêmes, sans pain, sans viu, sans feu et sans toit, entourèrent les malades, pour ainsi dire expirants, et en se serrant fortement les uns les autres, ils firent de leurs corps des espèces de haies par

ir Ëjjuieés d(i fatigaes et de misère, quatre d'eolte eni tambèrent ssne connklésaaee a Pré-en-Pail. On nous a nommé deux Je tes infortunés : U. Lebullenr, curé de Chiingé, prÈs Laval, et M. (iuais, prieur d'Oli.'Ll. Lour éUi n'allendril point rdme férece des réTolalioDuairea, et l'aubergiste ne put leur procvrer aucun soulagement ; il demanda en grâce la permission de vendre ua peu d'ean-de-vie c«ai-lâ seulement qui étaient tombés d'inanition ; celle faveui' lui tut impi- IDjablemeot refusée, n Qu'ils crèvent ces scélérats I '' disait nu des monsli'et prépMés ï la garde des prêtres. Tàat ce que l'bdte put ohlenir, ce tul de placer milieu de la cour un seau rempli d'eau, comme pour un viJ bélail.

26 LIVKE II, CHAPITRE 111.

lesquelles ils mirent les malades, qui étaient toujours étendus par terre, à Fabri du grand air qui les faisait tant soufifrir. Le matin, dès la pointe du jour, il fallut remonter en voiture ; le prieur d'Olivet, qui était aveugle, ne pouvait le faire que très-lentement. « Avance, scélérat, lui criaient les brigands, en l'accablant de « coups, avance, ou tu es mort ! » Un jeune prêtre ne put retenir son indignation : « malheureux I » dit-il, « ne voyez-vous pas « que ce respectable vieillard est aveugle et qu'il a de la peine à « monter ? » Ces paroles excitèrent la fureur des républicains ; ils voulurent frapper le téméraire qui voulait les réprimander. Heureusement l'ecclésiastique baissa promptément la tète : un coup de sabre l'aurait tué. Une femme, parente de deux respectables frères nommés Allard-Labrosse, se présenta pour les voir ; elle fut injuriée et retenue en prison. On poussait des cris à droite, on frappait à gauche, pendant que d'un autre côté on voulait forcer un prêtre à manger du foin avec lequel on lui frottait fortement le visage. Enfin, après avoir été rassassiés d'opprobres et de douleurs, on se mit en marche et on s'avança vers le bourg de Couterne, où l'on arriva sur les dix ou onze heures du matin. Les femmes de ce bourg, voyant que les prêtres n'avaient pas la liberté de descendre des voitures, s'en approchèrent bientôt pour leur donner quelques verres de cidre et quelques morceaux de pain ; mais elles furent contraintes de se retirer à l'approche du commandant qui, arrivant en poste, dit, d'un air menaçant, qu'il était inutile de donner à manger aux calotins, qu'ils n'avaient plus besoin que de faire leur testament. Quelques volontaires d'un détachement qui était venu recevoir les prêtres à l'entrée du bourg avaient déjà proposé de les noyer ou de les fusiller ; mais leur chef, homme de bonne mine et fort bien fait, répondit avec assurance qu'il se ferait un devoir de les renvoyer dans le même état qu'il les avait reçus. Le curé constitutionnel ne manqua pas une si belle occasion de faire éclater son zèle patriotique ; il parut au milieu de la scène, pieusement armé de deux pistolets, et alla bientôt ensuite augmenter le cortège. Il fallut alors entrer dans de nouvelles voitures, et payer les anciennes, ainsi que les gardes. On exigea de quelques prêtres, en leur mettant une baïonnette ou une pique sous la gorge, jusqu'à quinze francs pour deux ou trois lieues de chemin. Enfin les coups furent moins épargnés que jamais ; le patriote dont nous

avons parlé, la fureur dans les yeux, le fouet à la main, frappait à droite et à gauche, en présence de tout un peuple que le tocsin avait rassemblé de toutes parts. On renvoya des voitures qui avaient des côtés pour celles qui n'en avaient point, afin que les vieillards, pressés par la faim et accablés de sommeil et de fatigue, ne pussent se soutenir. On riait d'un côté ; on ne pouvait s'empêcher de pleurer de l'autre ; par ici on gardait un morne silence, par là quelques personnes se parlaient à chaque instant en secret, et faisaient ainsi soupçonner quelques nouveaux mystères d'iniquité. On refusa de prendre la route qui passe par Couterne, et de rentrer par là dans la voie droite et ordinaire : ilfaliait», disait-on, «conduire les calotins dans un pays oti des cœurs patriotes sauraient les traiter selon leur mérite. On pçit donc des chemins de traverse, et lorsque les rochers rendaient les passages difficiles, on ne manquait pas de conduire les voitures avec la plus grande rapidité. On rencontra dans un bourg une femme encore jeune et d'un extérieur fort honnête qui, après avoir rendu aux captifs tous les services qui avaient été en son pouvoir, ne s'était i*etirée à l'approche du barbare commandant que pour aller reprendre plus librement sur le passage les fonctions de son bienfaisant ministère. Femme vertueuse et sensible, nous n'avons point oublié vos bienfaits ; puissiez-vous en recevoir dès cette vie une juste récompense ! C'est le vœu des âmes honnêtes qui entendront parler de vos procédés généreux ; c'est le vœu de ceux mênàe d'entre les prêtres qui ne purent, profiter des soins de votre active et industrieuse charité. Déjà, après mille dangers, on était prêt d'arriver à laFerté-Macé, lorsque les officiers municipaux de cette commune se présentèrent en écharpe. Ils avaient avec eux un détachement militaire, dont le commandant paraissait jeune et bien né. Le sabre à la main, ce chef plein de bravoure écarta courageusement les plus furieux d'une populace qui avait été soulevée par un courrier arrivé de Couterne, et qui voulait se porter aux dernières extrémités. On fit alors monter les prêtres dans une espèce de jubé, pratiqué dans l'église, et on leur procura quelques aliments. Dans le même temps, on eut l'attention d'appeler un chirurgien pour panser les blessures d'un vieillard infirme (M. Guais, d'Olivet), qui avait reçu à Couterme des coups de sabre sur la jambe. On commençait à respirer et à se féliciter du bonheur qu'on avait eu d'é-

28 LIVRE n, CHAPITRE TH.

chapiper à la rage et à la fureur du peuple ; les vieillards surtout, qui avaient soufifert sur les charrettes, tâchaient de reprendre leurs esprits et de réparer leurs forces épuisées par des efiforts extraordinaires, lorsque tout à coup le maire parut au milieu d'eux et leur annonça. d*un air triste que, ne voulant pas les exposer à être massacrés sous ses yeux, il avait pris le seul parti capable de les arracher à la mort, qui était de les renvoyer sur-le-champ, bien accompagnés. Il ajouta que le peuple en armes s'assemblait de toutes parts, au bruit du tocsin, disposé à commettre toutes sortes d'excès ; que déjà la municipalité avait fait arrêter quatre malheureux soudoyés, qui avaient été à leur rencontre pour les assassiner ; mais que tout prenait une tournure qui lui faisait désespérer de voir son autorité respectée. On eut beau représenter que le jour était sur son déclin, qu'on était excédé de fatigue, que depuis deux nuits on n'avait pu dormir, et que depuis deux jours on avait manquéde nourriture ; il fallut céder aux circonstances impérieuses, et partir pour Ecouché, petite ville éloignée de trois à quatre lieues de celle qu'on quittait. A peine était-on dans les voitures, que le soulèvement parut général ; les milices nationales, arrivant en foule de toutes les communes circonvoisines, paraissaient transportées de fureur, pendant que des femmes attroupées demandaient à grands cris la mort de ces scélérats de prêtres, qui étaient cause de leurs malheurs. Le danger allait toujours en croissant, et tout présageait les événements les plus tristes. Déjà un coup de pistolet parti de la foule avait été frapper la figure de M. Chaufusson, qui en fut incommodé pendant plusieurs semaines ; déjà plusieurs voitures, entourées de toutes parts, ne pouvaient plus se débarrasser, lorsque tout à coup un gendarme, frappé du danger qui menaçait les prêtres, se mit à prononcer contre eux les mots les plus ronflants et les plus expressifs, après quoi se tournant vers les femmes : « Braves citoyennes », leur dit-il, « laissez passer ces M coquins ; pourquoi les arrêter dans le chemin de la guillotine ? « Ce n'est pas la peine de les tuer la veille de leur mort ; ils vont » à Paris où Ton en fera bientôt justice ». Satisfaits de ces propos pleins d'énergie, les mégères s'empressèrent dé donner un libre débouché aux voitures ; quelques pierres jetées çà et là furent comme le signal de leur retraite. Ainsi délivrés, les prêtres continuèrent leur route au milieu des ténèbres, en passant par différente

PRÈTHES DÉPORTÉS A CriATlTRES OU A, HAMBOL'ILLET.

ImineAUx. Les IiaMlunts de ces lieux allumaient des lorches de piille pour voir passer les captifs. On arriva ainsi à Ràoes sur ies diï lieures ; on ne s'y arrêta point, mais !e bruit du tambour qui précédait les voilures ayant rëveillé les habitauls, ctiacun se crut obligé de prendre aussitôt les armes, el de montrer son civisme, en ;iugnieataul le nombre de ceux qui se faisaient unlâcbe et barbare plaisir d'insulter aux souffrances des infortunés voyageurs. Capendapt ces alarmfis multipliées et ces fatigues continaelles sraient fait une si forte impression sur plusieurs vieillards que^ dans une espèce de délire, ils voulurent à toutes forces se jeter i des voitures, et traitèrent de barbares ies confrères qui, pendant plus de deux lieues de chemin, liri'nt les plus grands efforts pour les retenir maJgré eux. On arriva enfin à Ecouché vers le milieu de la nuit. Dans cette petite ville, on avait répandu le bruit que les prêtres captifs étaient des rebelles de la Vendée qui avaient été pris les armes à la main. Cette nouvelle avait tellement écliauffé les esprits, qu'on ii'cntendiiil de toutes paris que des cris de carnage et de mort: " X la guillotine les rebelles de la Vendée!» s'écriaient les uns ; •< qu'on les conduise à la place d'armes et u qu'on les fusiUe l >> s'écriaient les autres.

" La muiiicipalité eoécbafpes arriva fort à propos; elle ordonna de conduire les voilures aux portes de l'église, où les prêtres furent introduits; alors on fut témoin du siiectacle le plus déchirant : une vingtaine de ces vieillards ayant, comme nous venons de le dire, absolument perdu la léte, allaient de cûlé et d'autre, sans connaître personne ; les uns appelaient avec instance leurs domestiques dont ils imploraient le secours ; les autres cherchaient en tfttoonant, autour des piliers et des murailles, le lit où ils avaient coutume de reposer et se plaignaient de l'inutilité deleur.'ï recherches; ceuxci se trouvaient sans chapeau et sans perruque ; ceux-là n'avaient plus de souliers et marchaient pieds nus, sans s'en apercevoir et sans se plaindre. Enfin on tâcha de se procurer un peu de pain ,et on lit ensuite d'inutiles efforts pour avoir de la paille ; on ne put obtenir que des chaises, ohil fallut passer le reste de lanuil. Ceux qui iurent pressés par des besoins naturels ne purent les satisfaire que dans l'église ; toute sortie fut interdite. Le lendemain on paya les voilures el la garde de la ville ; les frais, à ce sujel, furent, uomme paiHoul ailleurs, arbitraires et considérables, ut l'on ne put

30 LIVRÉ ir, CHAPITRE m.

' obtenir aucune diminution ; on partit ensuite. La troupe, toujours précédée de tambours et avec tout l'appareil de la guerre, marcba vers Argentan.

« Cette ville, plus considérable que celle que Ton quittait, en était éloignée de deux ou trois lieues. La milice nationale, prévenue comme celle d'Ecoucbé, qu'il s'agissait de recevoir dignement une troupe de prêtres rebelles, s'était avancée hors de la ville, et marchait sans frayeur contre les prétendus conspirateurs. Le nombre des gens armés de pied en cap, et vêtus d'habits bleus, était immense; tous, ainsi que le reste du peuple, faisaient entendre au loin quelques cris de joie, et bien plus souvent des cris de rage et de fureur ; la guillotine et la fusillade étaient sans cesse invoquées. Cependant, quoiqu'on fût encore un peu éloigné de la ville, on donna Tordre de descendre des voitures et de marcher deux à deux, sans aucune exception d'infirmes ou de vieillards ; on ajouta bientôt qu'il fallait aller tête nue, et ce fut en vain que Teau venant à tomber, on demanda la permission de se couvrir. C'est alors qu'on vit un bon nombre de vieillards, dont les têtes vénérables étaient entièrement chauves ou ne présentaient plus qu'un reste de cheveux blancs, s'avancer à pas lents, abattus par la fatigue, et se traîner vers la ville, au milieu des piques et des baïonnettes d'une milice nationale qui marchait fièrement sur deux rangs et semblait célébrer sa bravoure et son triomphe. Après avoir été promenés de rue en rue, la tète découverte et toujours dans le même ordre, les prêtres arrivèrent enfin à une place en face de la prison. Il fut question alors de les y introduire : mais le geôlier, en homme prudent, ne voulut se charger d'un si redoutable dépôt qu'après avoir pris toutes les précautions d'usage à l'égard des criminels ; il les fit passer un à un sous sa main, et, les ayant fouillés avec la dernière exactitude, depuis la tête jusqu'aux pieds, il leur enleva montres, boucles de souliers, boucles de jarretières, couteaux, ciseaux, etc. Toutes ces mesures de sûreté étant prises, il distribua les voyageurs en plusieurs caves voûtées, dont chacune recevait un peu de jour par le moyen d'un soupirail. Ils partagèrent les honneurs de cette sombre demeure avec trois ou quatre jeunes citoyens qui y avaient été conduits àraison de brigandages. Chacun alors pensa à se pourvoir d'un peu de paille, afin de goûter, s'il était possible, les douceurs du sommeil. Mais plusieurs, incapables de supporter le

PRÉTBBS DÉPORTÉ.^ A r.HABTHES (lU A HAMBODILLET. Ttl

délai, ne purent réstsler au Lesoin qu'ils avaient de prendre quelque repos; ils se laissèrent tomber sur te côté de quelque grabat, oti ils restèrent bienlOt ensevelis datis le plus profond sommeil. Nos jeunes citoyens surent tirer parti de cetle position, elil ne Tallut qne quelques minutes à leuringéuieuse curiosité pour dérober l'argent des prèlres endormis. Le soir étant venu, on su coucha de fort bonne heure ; ceux qui, pendant la nuit, sentirent quelques besoins, se servirent d'un seau, placé selon l'usage au milieu des prisonniers. Le geôlier ne fit point grâce de sa visite oocturne ; armé de deux pistolets el d'un sabre à son cOlé, accom- {lagnè d'ailleurs du deux mâtins d'une taille énorme, il parut au maieu d'eux comme un songe. Cependant la ville, bien instruite de ce qu'étaient les prétendus rebelles, ne leur donna le lendemain que des preuves de bienfaisance et de bonté ; rien ne fut négligé pour subvenir à leurs besoins. Après avoir passé un jour entier à Ai^ntan, il fallut se remettre en route. Comme on avaitété prévenu la Veille (c'était un jour de dimanche, le 27 octobre), le peuple assemblé en petit nombre ne fit pas le moindre mouvement et ne jeta même aucun cri. Quelques gendarmes rangés autour des voitures remplacèrent une partie de la garde nationale, ce qui fut très-avan- Ugeux aux captifs qui arrivèrent à Séez, vers les midi, sans aucun Mcident extraordinaire. Us furent agréablement surpris de voir 1W, snr un peuple nombreux, personne ne se mettait en devoir •l'élever la vois pour insulter à, leurs malheurs : ces habitants hon- Wles paraissaient pénétrés de douleur, et ce qui loucha surtout les voyageurs de la manière la plus sensible, fut de voir un bon nombre de personnes qui fondaient en larmes à leurs fenfitres. Les toitures furent distribuées en deux cours, on y fit dresser des •îbies ; les prêtres y furent servis hvbc bonté, et pour un prix qui Q'eul rien que de juste et de raisonnable On se remit bientôt en route, et les voyageurs, tout tiempes par l'eau qui tomba en abondance, arrivèrent sur les huit heureb à Alençon ; ils furent reçus dans cette ville par les cris et les huées d'un peuple immense qui les suivit jusqu'à l'entrée d'une vaste et-uiie [ci-devant église des Capucins), qui avait été choisie pour le lieu de leur retraite. Un membre du département, natif de Mayenne, présida i. la descente des voitures, et ne cessa par son exemple, d'encourager ses agents au trouble et au désordre. Il ht ensuite l'appel des prisonniers, et

32 LIVRE II, CHAPITRE Uî.

les ayant fouillés comme un geôlier, il leur enleva couteaui, ciseaux, boucles, rasoirs, et autres objets àleur usage. Chacun pensa à prendre quelque nourriture et à se former ensuite, avec un peu de paille, un misérable grabat ; mais le froid de la nuit, Thumidité des habits et le bruit continuel d'une garde nombreuse, s'opposèreqt au sommeil. On apprit le lendemain que les détenus laïques de la Mayenne avaient pris la route de Chartres, accompagnés du clergé d'Alençon, et que celui de Laval ne tarderait pas de suivre.

« On s'occupa dès le matin du soin de payer les voilures et les gardes, ce qui emportait toujours beaucoup de temps, de difficultés et de dépense. Sur le soir on fit des démarches pour recouvrer les effets dont il avait plu au geôlier, membre du département, de se saisir ; tout fut rendu, à l'exception de quelques boucles d'argent. « Saint Pierre », disait-on aux prêtres, « saint Pierre pour lequel «vous avez tant d'attachement, n'en faisait point usage ». Cette réponse excita le zèle des patriotes: de jeunes citoyens s'approchèreol des détenus avec un air de compassion ; ils répandirent le bruit qu'on se proposait d'enlever aussi les montres, et qu'ainsi U fallait prendre à ce sujet les plus promptes mesures. De nouveauxaffidés se réunirent à ces premiers et enlevèrent ainsi plus de ving^ montres, pour le prix le plus modique. Sur le soir, on fut un pati moins rigide sur l'article de la clôture ; plusieurs individus dedeux sexes visitèrent les détenus dont la plupart étaient presqti*<^ toujours étendus sur la paille. <( C'est cependant grand pitié ! >^ disait alors une femme. — • « pitié 1 » répondait l'autre, « pourquoi « sont-ils ennemis de la nation ?*» — « J'étais hier à l'assemblé^ (' populaire », reprenait une troisième, « et on nous apprit que les « prêtres étaient des chiens noirs, qui ne savaient que mordre et « dont il fallait toujours se défier ». Cependant la nuit étant venue, chacun mangea un peu de pain d'avoine, et après avoir fait, suivant l'usage, une prière en commun, on se coucha sur le même grabat. La nuit fut extrêmement froide ; mais, les gardes, devenus plus humains, permirent aux détenus de se chauffer avec eux, et dépasser ainsi une partie de la nuit auprès d'un feu considérable qu'ils avaient allumé à l'extrémité de l'église. Le départ ayant été annoncé, chacun fut prêt de bonne heure à se remettre en route ; on ne remonta cependant qu'après neuf heures en voiture, et on resta dans cet état près de trois heures, au milieu de la voie publique. Le voyage

^ftay ricD de pénible; la garde, bien choisie, en diminua les peines fa les procédés les plus bonnéles. La oail surprit les voyageurs qai arrivèrent enfin à Maniers (Sartbe), au milieu des cris de tout im peuple. La Visitalion leur servit de retraile ; ils y furent reçus dtns un vasle appartement qui avait servi aulreiois de réfectoire. On y voyait encore une chaire élevée, Va orateur s'en empara surle-champ, et 3'adressant alors aux détenus :« Courage 1» leur dil-il, " lout est propre à vous en inspirer. Vous touchez enfin au terme' «de vos malheurs; on vous conduit à Chartres, où vous trouverez' ■en arrivant un jury et une commission militaire ; un tribunal ré-

• ïOlutionnaire sera à votre service, el qui ptus est, une guillotine. " Au reste, il est bon que vous sachiez que la république est par- " tout triomphante ; ainsi, frères et amis ", ajouta-t-il en se tournant du côté du peuple, " crions à qui mieux mieux ; Ça ira I ele. >< Et le peuple d'applaudir ut de crier : •' Ça ira 1 Vive la nation 1 ça

• ira I » etc. Du reste tout se passa assez gaiement et sans aucune œiirque de fureur. Le lendemain matin il fallut remonter en voilure et partir pour Bellême, oii l'on arriva de fort bonne heure. Il n'y eut dans celte ville aucun mouvement : les habitants, dans la plus grand calme, n'élevèrent pas même la voix à l'occasion des ïoy^Burs ; une maison belle et spacieuse leur fut donnée pour rtlriule. Malheureusement il ne lui restait, pour ainsi dire, ni portes ni croisées ; elles avaient été, ainsi que bien d'autres, bribes dans une émeute populaire. Deux officiers municipaux firent 'isitfl aux prêtres et ne leur dirent que des choses obligeantes. On s'aperçut pendant la nuit du mauvais état des fenêtres, par le froid qui fat très-sensible. Le lendemain on se remit en rouie pour R-emalard où l'on arriva vers midi ; c'était la veille de la Toussaint ; 'b repas fut maigre et léger. On repartit bientôt pour la Loupe, bourg assez considérable, à quatre lieues de distance. La pluie se fll sentir sur le soir, de sorte que les voyageurs arrivèrent froids cl humides ; ils furent introduits dans une écurie qui, étant ouverte de toutes parts, procura à ses habitants une nuit extrêmement incommode. L'hôte montra le lendemain dans ses comptes le plus lâche et^le plus sordide intérêt. On s'éloigna enfin de ce passage où lout avait été pénible, et on tourna ses pas vers un bourg très-considérable, à cinq lieues du précédent. Les captifs y arrivèrent de bonne heure et furent conduits dans l'enceinte d'un château.

34 * UVRE n, CHAPITRE TH.

« Les habitants de Gourville (c'est le nom de ce lieu), ne tardèrent pas à les y visiter et à leur procurer des vivres, pendant que la municipalité leur faisait porter le plus beau pain, qui leur fut distribué gratis. Le lendemain, 2 novembre, on quitta le château et Ton se mit en route pour Chartres, que Ton atteignit vers le milieu du jour. Le peuple fut plus tumultueux que terrible à regard des détenus ; il cria beaucoup plus qu'il ne montra de fureur. Les voyageurs furent conduits au petit séminaire, où ils furent reçus par des officiers municipaux en écharpe, et,, après un appel nominal, on leur distribua des chambres, où ils eurent matelas, couvertures et quelques-uns même des draps. Ils étaient bien contents, et se promenaient à Taise dans une cour assez vaste et dont les murs étaient peu élevés ; ils n'avaient pour gardes que de vieux soldats dont la plupart avaient à leur égard des procédés fort honnêtes. Cependant un des voyageurs, M. Deslandes, de Juvigné (1), grièvement blessé à Couterne, se plaignit de sajambe plus fortement que jamais. Le chirurgien le vit et le fit transporter à l'hôpital, où il mourutpeu de joursaprès. Neuf autres vieillards, que les voyages avaient exténués, obtinrent aussi la faveur d'être coaduits à l'hospice.

« On ne peut passer sous silence les services importants que ren^ dit aux détenus un jeune sergent-major. Ce militaire qui, à l'extérieur le plus aimable, alliait une âme et un cœur généreux, n^ mettait point de bornes à son activité bienfaisante. Plusieurs dames de la ville ne se contentèrent point non plus d'une compas-sion stérile ; elles envoyèrent de très-grands secours, et leurs bienfaits multipliés en tout genre prévinrent les détenus dans leursmoindres besoins ».

Les prêtres d'Alençon renfermés dans le couvent des Ca^ mélites de Chartres furent aussi Tobjet de la charité des pieux habitants de cette ville. Comme ils étaient beaucoup

(ij Ce vieux prêtre se trouva un jour si affaibli, qu'il lui fut impossible de descendre seul de la charrette. On lui dit de s'approcher sur le bord ; il s'y traîna péniblement. Un des barbares gardiens, feignant de vouloir lui tendre les bras^ lui recommande de se baisser pour s'appuyer sur lui ; mais lorsque le pauvre vieillard fut penché de manière à ne pouvoir se retenir, le républicain se retira tout à coup en arrière et le laissa tomber sur le pavé, où il se cassa une cuisse.

PllfiTRES DÉFOKTÉS l

. BAHBOtlLLET.

taimx logés que dans les étroits bâtiments du couvent de Sainte-Claire, ils se reposèrent un peu de leurs fatigues et se livrèrent à l'espérance d'un avenir moins sombre. Leurs espérances devaient-elles se réaliser ? Le P. Dominique va aous l'apprendre dans la' suite de sa relation.

" Telle était ", dit-il, « la situation des prêtres i Chartres, lorsque tout à coup ils reçurent l'affligeante nouvelle qu'il fallait en sortir et se rapprocher encore de Paris. Ce départ leur lut extrêmement sensible: outre qu'ils n'étaient pas bien remis de leur pénible voyage, ils avaient encore de l'inquiétude au sujet de toutes ces courses, dont ils ne voyaient point le terme. Néanmoins il fallut partir et aller à Rambouillet chercher un nouveau gîte.

■ Les prêtres d'Alençon, réunis à ceux de Laval, arrivèrent à SC^ntenon vers midi. Ils furent introduits lous ensemble dans une 'vaste cour, od chacun, exposé aux injures de l'air et aux insultes «3 u peuple, se procura comme il put un peu de nourriture. On se remit bientôt en route, et on arriva, le 26 novembre, sur les neuf heures, à Rambouillet. Le peuple de cette petite ville avait été convoqué au son du tambour, et prévenu q.ue, dans la soirée, on aura.il à recevoir un grand nombre de prêtres rebelles qu'on avait r>r-js à la Vendée. Il n'en fallut pas davantage pour soulever lamul- ^i tude ; elle se porta en foule sur le passage des voyageurs, et ne c^ssa, pendant plusieurs beures, de les poursuivre de ses cris. Ce- I*eiidaot on faisait peu à peu approcher les voitures, et entrer les "Voyageurs un à un dans une église qui ne portait plus en ce mo- XKteut que le titre fastueux de temple de la fiaison. Les noms de Marat, Le Pelletier, Brutus, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, etc., étaient écrits sur les murs, et un mausolée, élevé au bas de l'édiflce, honorait la mémoire des !plus ardents patriotes qui , ayant "Péri victime de leur zèle civique, étaient vénérés comme martyrs de la liberté. Cependant un peuple nombreux prenait la part la plus active à l'entrée des voyageurs ; on lirait l'un par les cheveux, l'autre par l'oreille ; on usait des plus mauvais traitements à leur ^ard, lorsque tout à coup un des détenus laïques que l'on transférait aussi de Charlres à Rambouillet, crut qu'il n'y avait pas de moyen plus sur, pour éviter les insultes, que de crier sans cesse : « Je ne suis point prêtre I Je ne suis poiut prêtre I il y a pins de

• quinze ans que je suis galérien I » Il n'en imposait point sur sa qualité de forçat ; il demeurait depuis bien des années à Brest, où il aurait encore, disait-il lui-même, conservé domicile depuis longtemps, si le règne de la liberté n'était venu briser ses chaînes. Quoi qu'il en soit, son expédient réussit ; on respecta son état, et on se lit un devoir de ménager un homme dont le titre était si propre à faire présager le patriotisme.

« Tous les détenus étant entrés, et s'étant procuré de la paille, ils demandèrent la permission de sortir pour leurs besoins naturels, ce q\ii leur fut refusé. Tous furent obligés de les satisfaire dans le temple de la Raison jusqu'au lendemain, où un excès de puanteur et de malpropreté obligea de chercher un autre lieu d'aisances. Cependant, dès le matin, un des détenus rédigea, au nom de tous, une pétition dans laquelle, après avoir exposé le motif de leur voyage, ilB priaient les officiers municipaux de ne pas laisser plus longtemps environ deux cents prêtres, presque tous vieillards ou infirmes, dans une demeure aussi froide el aussi incommode. Cette requête eut son effet : le procureur de la commune vint aussitôt lui-môme apporter la réponse, et dit avec bonté qu'on avait été trompé sur le compte des détenus, qui leur avaient été annoncés comme rebelles, et qu'on allait sur-le-champ leur procurer des logements plus convenables à leur état et à leur âge ; on fît même contredire, au son du tambour, les annonces de la veille, et dès lors le peuple désabusé ne montra pour les prétendus rebelles que des ménagements et des égards. On fit alors transporter à l'hôpital un vieux prêtre de l'Orne (Alençon) (1), qui, étant tombé de voiture dans le cours du voyage, s'était cassé la cuisse, et était resté sans mouvement étendu sur la paille. Sa maladie ne fut pas longue : il mourut presque aussitôt. Le nombre des détenus augmenta dans la nuit suivante : tous les prêtres du département d'Eure-et-Loire, accompagnés de quelques laïques et de quelques religieuses, arrivèrent sur les neuf heures, et vinrent partager les incommodités du gîte. L'église, dont l'enceinte est étroite, les contenait à peine. On passa néanmoins, dans ce triste réduit, le lendemain entier et la

(1) Le prêtre dont il est parlé dans cette Relation n'appartenait à ancan titre au département de l'Orne. Il était du diocèse du Mans. Voir Dom Piolin. L'Eglise du Mans durant la Révolution^ t. ii. Liste des prêtres transférés de Laval à Rambouillet.

IfRÉTRES DÉPORTÉS A CHARTRES OU A RAMBOUILLET. 37

suivante, après quoi on pensa à déloger. Une belle demeure, appelée corridor, fui la retraite des détenus. La première nuit' fut eilrêmemËQt incommode ; sans fen, sans paille, sans cliaises, presque tous se trouvèrent réduits à la plus triste extrémité. On tnt pourvu sur-ie-cbamp d'un concierge qui eut ua adjoiol sous ses ordres, et une garde nombreuse lut chargée de veiller jour et nuit i ce qu'il ne s'écbappàt personne. Toutes les dépenses furent sur le (ompte des délenus, auxquels, au bout de vingt jours, on présenta un mémoire de 1,400 francs, et au bout des trente jours suivants, an aulre mémoire de 2,400 francs, et ainsi de suite, qu'il leur fallut solder daos le plus court délai. Plusieurs étant tombés malades, furent reçus à l'bôpital, où ils moururent presque tous au bout de quelques jours. Un prêtre voulut parler de Dieu à un de m confrères expirants ; il fut interrompu et conlraint de garder te Mleace. Un membre du département vint visiter les prisonniers ; il entra dans chaque cbambre, précédé de deux volontaires armés fun sabre nu, et tenant à cbaque pas les propos les plus impies M les plus révoltants. Cette visile fut suivie de celle d'un envoyé de Bobespierre, qui était muni de pouvoirs pour faire arrêter et conduire k Paris tous ceux dont il jugerait à propos de se saisir. Chacuu eut ordre de rentrer dans sa chambre, où en attendit, non SADE jaguiétude, l'arrivée de ce tout-puissant commissaire. Quelque lamps après des bruits coulas et vagues firent soupçonner la mort de ceux d'entre les prêtres que leurs grandes infirmités avaient feWnuB à Laval. On ne pouvait croire d'abord des faits aussi Étranges : mais bientôt on apprit par les voies les plus sûres que ces quatorze prêtres, tous infirmes ou courbés sous le poids des uindes, avaient été portés sur l'échafaud, ne pouvant y monter d'eux-mêmes, et qu'un fer assassin y avait tranché leurs jours. IWlissitOt après celte exécution barbare, qui n'avait eu d'autres neufs que le refus du serment, le comité révolutionnaire de la commune de Laval députa un commissaire à celle de Barabouiliet pour en raiiieoer tous les prêtres du département de la Mayenne : son voyage fut heureusement inutile ; on ne les laissa point partir. A peu près dans le même temps, le comité révolutionnaire de ChSleau-Gonlier envoya chercher à Chartres un prêtre (1) des environs

I, Gilberge, Voyei tonic i des Marli/rs du Mnine.

38 LIVRE n, CHAPITRE ni.

de cette première ville, que la maladie et Textrème vieillesse avaient fait conduire à l'hôpital; il fut guillotiné en arrivant dans son pays, pour avoir mandé à sa nièce qu'elle devait toujours croire en Dieu et le servir selon ses anciennes pratiques. Cette même nièce fut aussi livrée à la mort et exécutée à Laval, pour avoir conservé la lettre de son oncle ; ce qu'elle n'aurait point fait, disait-on, si elle eût été patriote. Cependant les détenus à Rambouillet voyaient passer tous les jours sous leurs croisées des voitures remplies de malheureuses victimes conduites par la gendarmerie au tribunal révolutionnaire, et c'était pour eux le plus déchirant spectacle.

<c Le 24 mai, il leur fallut changer de domicile : on se servit du corridor pour un hôpital militaire et on transféra les détenus à la Vénerie, maison située à l'autre extrémité de la ville. Bientôt parurent des décrets qui enjoignaient aux districts, sous leur responsabilité, de ne laisser aux détenus aucun moyen d'évasion. Dès lors la promenade fut interdite, toutes les croisées de la Vénerie furent fermées d'un grillage, et les murs de la cour exhaussés. Telle était la position des prisonniers, dont la mort paraissait prochaine et inévitable, lorsque le 9 thermidor ressuscita leurs esp^' rances.

« Robespierre périt, et la chute de ce tyran leur permit eafi^ d'entrevoir un avenir plus heureux, ou plutôt moins décbiraa* î mais à peine se livraient-ils à cette douce espérance qu'une crueH^ maladie vint exercer parmi eux les plus terribles ravages. W plupart, attaqués de la dyssenterie, perdaient tout leur sang, et consumés d'ailleurs par des fièvres continues, ils expiraient entre les bras de leurs confrères, après avoir donné les exemples les plus frappants de résignation et de patience. Le mal s'accrut et s'étendit, ce qui fit qu'on relégua les malades dans un coin de la maison, dont on fit une infirmerie. C'était un spectacle douloureux de voir un grand nombre d'anciens prêtres, dont quelques-uns étaient octogénaires, rangés les uns auprès des autres, et étendus sur la paille. Une lampe pendant la nuit éclairait cet asile de la souffrance et de la mort, et semblait, par sa sombre lueur, ajouter encore à cet appareil lugubre. Peu dt temps après cette horrible maladie, vers la Toussaint, les prêtres du département d'Eure-et- Loire furent rappelés à Chartres, oii ils vécurent dans des maisons

►articulières, avec une liberté provisoire (1). Ceux de Laval et d'Aençon ne jouirent pas du même avantage : ils restèrent détenus lendant tout l'hiver suivant, qui fut d'une extrême rigueur; enfin, ians le courant du mois de mars, le comité de sûreté générale accorda de nombreux élargissements, et, dès les premiers jours d'avril 1795, tous les prêtres détenus à Rambouillet furent rendus à leurs familles ».

A la suite de ce précieux document, nous donnerons les détails particuliers que nous avons pu découvrir sur les Martyrs de notre diocèse. Voici les noms de ces confesseurs le la fol classés d'après la date de leur mort. MM. François Deslandes, mort le 13 novembre 1793 ;

Pierre Appert, mort le 6 décembre 1793 ;

Jean Guillaumet^ mort le 8 décembre 1793 ;

Matthieu Chantel, mort le 14 janvier 1794 ;

Nicolas Godefroi, mort le 30 juillet 1794 ;

Joseph Levêque, mort le 2 août 1794 ;

Nicolas Tabouret, mort le 5 août 1794 ;

Jacques Loiseau, mort le 7 août 1794 ;

Philippe Hébert, mort le 14 août 1794 ;

Jean-Baptiste-Charles Gosselin, mort le 20 août 1794 ;

Pierre Grimbert, mort le 26 août 1794 ;

Jèan-René Collet, mort le 13 septembre 1794 ;

Pierre Sorel, mort le 13 septembre 1794 ;

Jean Rocher, mort le 17 septembre 1794 ;

Jacques Roger, mort le 22 septenibre 1794 ;

(1) Parmi ces confesseurs de la foi, on remarquait: MM. Pierre-Jacques Daupeley-Bonneval, chanoine de Morta^e, âgé de 67 aus ; Gilles-D., Bonvier-Desnos, curé de Biyilliers, 76 ans ; Philippe Fontaine, religieux de la Trappe, 64 ans ; Louis-Charles-F. Mallet, ancien curé de Saint-Hilaire-sur-Erre, 69 ans ; Nicolas Pillu^ chapelain à Bellegarde, 66 ans ; Pierre-Roger, curé de 3aint-Maurice-8ur-Haine, 61 ans ; François Sayary, curé de Courgeon, 74 ans ; Jolien Tison, curé de Feings, 75 ans.

Q UVRE n, CiîAPlTHB III.

MM. Pierre-Philippe-François Delaunay, mort le 17 novembre J694 ; Louis Gaultier, mort le 4 février 1795 ; Jac(|ues-Angélique Guays, mort le 19 avril 1"93,

M. François Deslandes, fils de Jean Deslandes et de Françoise le Maréchal, naquit à Saint-Brice, près Domfront, le 9 juillet 1732. Elevé par ses pieux parents dans la crainte de Dieu, il lui consacra de bonne heure toutes ses affections, et, afin de travailler plus efficacement à sa gloire, il embrassa l'étal ecclésiastique. Il exerçait avec bonheur les fonctions de vicaire maître d'école en la paroisse de Juvigny-Monlaaadais, près Ernée (Mayenne), lorsque arriva la révolution. Ne consultant que la loi de Dieu, M. Deslandes méprisa les décrets des sophistes impies, qui prétendaient séparer la France du chef de l'Eglise. Sa fidélité au Saint-Siège Iiii attira la haine des persécuteurs. Des menaces ils passèrent bientôt aux actes de violence. L'ayant découvert à Château- Gontier, où il avait cherché un refuge, ils poussèrent la cruauté jusqu'à lui arracher la barbe et les cils des paupières. Ils lui donnèrent ensuite tant de coups Ai baïonnettes dans les jambes qu'il ne pouvait plus marcher. Pour le conduire jusqu'à Laval, ils furent obligés de le mettre dans une voiture. Résigné à la sainte volonté de Dieu, le confesseur de la foi déclara plusieurs fois à ses bourreaux, pendant ce douloureux voyage, qu'il était prW à endurer les plus grands supplices, et la mort même, plutôt que de prêter le serment ; qu'au reste il leur pai^ donnait de grand cœur.

A son arrivée à Laval, il fut conduit par ordre du Directoire à l'abbaye de Patience. Malgré les soins que lui donnèrent ses pieux confrères, M. Deslandes souffrit beaucoup de ses blessures, du défaut d'air et de l'horrible malpro-

U. FHAÏ'ÇOIS DESL^DKS. il

prelé, que les chefs de la république entretenaient à dessein dans toutes leurs maisons de détention. Mais, comme il avait sans cesse présente à l'esprit la passion de Noire-Seigneur Jésus-Christ, il supporta toutes ces peine:; avec joie pour l'amour de son divin Maître.

La patience du serviteur de Dieu fut mise à des épreuves plus grandes encore pendant ce long voyage de Laval à Chartres, qu'on flt entreprendre aux confesseurs de la foi, A Lassay, il eut à supporter les coups de hAton qu'un farouche républicain, Maiat Bigindière, distribuait avec une sorte de rage aux ministres de Jésus-Christ. A Couterne nouveau supplice. Comme le serviteur de Dieu, épuisé de forces par suite des coups qu'il avait reçus, ne pouvait descendre seul de voiture, un gardien lui dit d'un ton de liienveillauce simulée : « Viens à moi, citoyen, je vais te recevoir dans mes bras ». Au moment où le confesseur de la foi, trop bon pour soupçonner le dessein de ce misérable, s'avançait vers lui en se penchant sur le bord de la voiture,

I le cruel gardien se relira tout à coup et laisser tomber le pauvre vieillard sur le pavé. On le releva ayant la cuisse cassée et inondé de sang (54 octobre).

11 lui fallut cependant suivre ses frères, et traverser, comme eux, au milieu des injures et des cris de mort, les Tilles de la Ferté-Macé, d'Argentan et d'Âlençon. A Mamers, On appela un chirurgien pour panser les blessures de sa jambe, qui était extrêmement etitlce et qui lui causait de cruelles douleurs (99 octobre.) Le confesseur de la foi, Sachant que l'heure n'était pas éloignée où il lui serait doiiné d'aller à Dieu, supportait ses maux avec une patience angélique. Lorsqu'il fut arrivé à Chartres, un nouveau chirurgien le visita et obtint presque aussitôt son entrée à

l'hospice. Quelques jours après, le saint prêtre, victime de

la fureur révolutionnaire, rendit tranquillement son âme à

Dieu (13 novembre t793.)

UVBE li, CIIAPITEE 111.

Trois semaines après, un autre confesseur de la foi moins vénérable, M. Pierre Appert, succombait à l'hosj de Rambouillet. Il naquit à .Tessé (district de Villaines) 13 mars 1725. Ses parents, qui étaient animés de la piél plus vive, lui inspirèrent de bonne heure l'amour de Ni Seigneur .lésus-Cbrist et de sa sainte Mère. Comme flamme sacrée croissait de jour en jour dans son cœur, fit prendre à ce vertueux jeune homme la résolution consacrer au service de Dieu. Pendant ses études eccléî tiques, il édiOa grandement ses maîtres et ses condieci] par sa douceur et son esprit d'humilité. 11 avait en sans cesse présentes à l'esprit ces paroles du divin Mail « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœi et l'on peut dire avec vérité que pendant toute sa vie ces] mables vertus furent la règle de sa conduite.

Après son ordination, M. Appert remplit successive: les fonctions de vicaire dans plusieurs -paroisses du dioi du Mans, et partout il laissa après lui les meilleurs sou' nirs.

On le voit, dès l'année 1772, exercer le saint ministère ^ Tessay-le-Froulay (1) sous M. Daligny, curé de cette pa." roisse. Il s'estimait heureux d'occuper dans la maison d^ Dieu le rang le plus humble et ne songeait même pas ^ solliciter un autre emploi. Mais Notre-Seigneur, qui se plaî * à relever ceux qui s'abaissent, se préparait à le glorifier aa* yeux des Anges, en le faisant boire au calice de sa passion -

Bientôt arrivèrent les jours funestes de 1792. M. Appert» qui avait cru devoir se retirer dans sa famille, y fut arrêté par les révolutionnaires, parce qu'il avait refusé le sermenl. Conduit à Laval devant les membres du Directoire, il eul l'honneur de confesser la toi de Jésus-Christ, et fut cod-

(1) Canlon de Jiivigiiy-aous-Andaineii, arrondlssemenl de DomFront.

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