‹ Les martyrs de la Révolution dans le diocèse de SéezChapitre 9 sur 29 · M. PHILIPPE HÉBERT · texte numérisé non relu

M. PHILIPPE HÉBERT

I Jiîseaterie et traHsIoriJ k l'hospice de ftambouillet. Mais, I malgré les soins de ses confrères, il ne tarda pas à succom- I ter au fléau. Confiant en Celui qui a dit : « Je suis la résur- I rection et la yie, celui qui croit en moi, ^înt-il à mourir, «vivra », il rendit doucement son âme à Dieu, le 7 août t794, Etl'ige de soixante-dix-lmit ans (1).

H, Philippe Hébert, né en 1729, dans la paroisse de Guéprey (2), n'édifia pas moins ses confrères à ses derniers iDOBients. Ordonné prêtre en 1755, il était, depuis \ingt-huit ans, curé de Saint-Aubin-d'Apney(3), lorsque la révolution vint troubler la pais de la France. Ses vertus, particulièrement sa charité, lui avaient gagné tous les cœurs. Mais la Ténération que les fldèles lui portaient ne le mit pas àl'abri delà persécution. Ce fut même un motif de plus pour les ennemis de l'Eglise d'Insulter ce bon pasteur et de le chasser de son presbytère. Lefessier le remplaça par un apostat, Dommé Ségaux, qui traitait les prêtres fidèles à leur Dieu "de destructeurs du genre humain, de monstres allumant « dans les âmes les torches du fanatisme, qui disait publi- "qaement qu'il fallait égorgeries monstres, les aristocrates " et les gens suspects, et qu'il n'en serait rien ; qu'il désiirerait avoir de quoi bâtir une église avec des ossements «d'aristocrates, que les tètes en formeraient les pignons et îles piliers, que le sang servirait de ciment, et que liîi Sé- « gaux, la bénirait de bon cœur (4)». A l'arrivée de l'intrus, le bon pasteur, qui était depuis quelques jours gravement malade, se retira chez soi» neveu, M. Duneugermain, proprié-

(i) Lflllre de M. Vabbé Dwialoi, curé d'OrgÈres ; — L'Eglise dti J/u/u /lu, nul k Kéeoiution, l. il, p. 62l>.

(i] Canton de Truii, arivudiFaernent d'ArgeDlBn (Oi'De). (3) Canton dn Mesle-sar-Sarlhe, arrondissemeiit d'Alençon. (i) Interrogaloire de Ség.ins, conserTé aui archives du Palais de Justice d'Alem^on. ^

taire dans la paroisse de Saint-Aubin-d'Apney. Comme l'intrus ne cessait de le persécuter, M. Hébert, pour ne pas compromettre sa famille, quitta, au mois de septembre 1792, la paroisse de Saint-Aubin, et alla se constituer prisonnier à Sainte-Claire d'Alençon (1).

Le 25 octobre 1793, on jeta ce bon vieillard sur une charrette, qui le transporta à Rambouillet. Endurer les rigueurs de la captivité pour son Dieu, c'est mériter le titre déjà si beau de confesseur de la foi; mais. mourir dans la captivité plutôt que d'offenser Dieu, plutôt que d'abjurer sa religion, c'est plus que de confesser la foi : c'est se ranger au nombre des martyrs, c'est entrer dans cette troupe d'élite qui, portant les palmes de la victoire, chante à jamais les louanges du Très-Hajut. Tel était le sort réservé au vénérable curé de Saint-Aubin. On peut même dire avec vérité qu!avant de quitter ce monde, il eut à souffrir mille morts à cause des mauvais traitements auxquels il fut soumis pendant près de deux ans dans les prisons de la république. Après avoir fait par sa patience une riche moisson de mérites, ce fidèle serviteur de Dieu fut appelé par son bon Maître à la récompense éternelle, le 14 août 1794. (2).

Huit jours après, mourut M. Jean-Baptiste-Charles Gosselin, né à Domfront, le 2 septembre 1727. Il était chapelain

(1) Il confia le soin de sa paroisse à son neveu, M. l'abbé Philippe-Àrnoul Hébert, de Fourches. Ordonné prêtre en 1783, il exerçait depuis plusieurs années les fonctions de vicaire à Saint-Âubin-d'Apney. Il resta fidèle à l'Eglise et montra beaucoup de zèle pour le salut des âmes pendant la Révolution. Il se cachait dans un buisson sur la chaussée de l'étang situé à Saint-Aubin, entre les Parcs-Gauthier et les Vergers. Ayant été découvert par le chien d'un gendarme, il fut arrêté et conduit à la prison d'Alençon le 19 juillet 1799. Après la Révolution, il revint à Saint- Aubin- d'Apney, où il exerça les fonctions pastorales jusque vers l'année 1830. Sa mémoire est restée en vénération 'dans sa paroi-^se.

(2) Registres de tévéché; — Le Tribunal criminel de VOme pendant la Terreur; — f/Eglise du Mans durant la Révolution,

M. PIERRE-MARIN-GABRI£L GRIMBERT. 55

du prieuré de Saint-Mard-la-Futaye, près Ernée (Mayenne), au moment où Ton voulut exiger le serment constitutionnel. Fidèle à l'obéissance qu'il devait au chef de TEglise^ il rejeta avec mépris les ofifrès que lui faisaient les ennemis de Dieu, et préféra la pauvreté de Jésus-Christ au misérable traitement des schismatiques. Son attachement à la foi le fit arrêter le 14 octobre 1792. Il fut conduit à Laval au milieu des injures et incarcéré, par ordre du Directoire, à Tabbaye de Patience. Il y était encore le 22 octobre 1793, lorsque Veffroi inspiré par les Vendéens aux persécuteurs leur fit prendre la résolution de transférer à Chartres leurs malheureuses victimes. On sait quels horribles traitements les confesseurs de la foi eurent à souffrir pendant ce long Toyage, combien de coups, d'injures, de malédictions ils eurent à supporter à Mayenne, à Lassay, à Couterne, à la Ferté-Macé, à Argentan, à Alençon et à Mamers. Chaque étape pour eux était un nouveau supplice. Après un séjour de quelques semaines à Chartres, M. Gosselin fut transféré ' à Rambouillet (26 novembre 1793). Sur toutes les listes des confesseurs de la foi morts dans les prisons de cette Tille pour la cause de Jésus-Christ, on voit figurer le nom du vénérable chapelain de Saint-Mard-la-Futaye. Il rendit son âme à Dieu le 20 août 1794 (1).

Le 24f août, l'âme d'un autre pieux confesseur de la foi, M. Pierre-Marin-Gabriel Grimbert, prenait son vol vers la patrie céleste. Il était né le 2 mars 1729, au village du Grand-Rôt, en la paroisse de Durcet (2). Ses parents, plus riches encore des biens du ciel que des biens de la terre, rélevèrent avec tout le soin que l'on peut attendre d'une

(1) Martyrs du Maine ; — L'Eglise du Mans durant la Révolution.

(2) Ce village fait aujourd'hui partie de la paroisse de Sainte-Opportune, située dans le canton d*Âthis et rarrondissement de Domfront (Orne).

.ïti LIVRE n, mAPmiE m.

Tamille profondcmeat chrétienne. Se sentant â^ Dieu au sacerdoce, il s'empressa de répondre aux inlentions de la divine Providence, en travaillant avec ardeur à l'acquisition de la science et surtout des vertus ecclésiastiques. Il était d'un caractère très-doux, plein de réserve et de modestie, ami de la retraite et du silence. On montre encore, au village du Grand-Rôt, une petite cellule, qu'il se fit construire près de la maison paternelle, afin de pouvoir travailler et prier plus librement pendant les vacances.

Ses vertus brillèrent d'un nouvel éclat après son ordiaation. Nommé vicaire de Flancourt, près Pont-Audemer (Eure), il s'attira tellement le respect et l'affection de tous les habitants de cette paroisse, qu'en 1784, M. Lolté, curé de Flancourt, plein d'estime pour son mérite, résigna sa cure en sa faveur. Cette cure possédait des revenus asseï considérables. M. Grimbert n'en profita que pour opérer encore plus de bonnes œuvres dans sa paroisse. « Faisons 'it le bien, se disait-il souvent, pendant que nous en avons « le temps ; car la nuit vient oij l'on ne peut plus travailler».

Dans cette pensée il fit à son église et â son presbytère de nombreuses réparations, dont on voit le détail sur un de ses registres. 11 s'appliquait surtout à soulager les membres souffrants de Jésus-Christ. Sa pieuse sœur. M""" Marie Grimbert, qui demeurait avec lui, le secondait avec un zèle admirable dans sa charité pour les malheureux. Non contente de recevoir les pauvres comme ses entantSj elle allait ellemême les soigner à domicile, lorsqu'ils étaient malades, et leur administrait les remèdes, dont l'efficacité lui avait été enseignée parles médecins du voisinage ou même par son frère. En effet, il s'était livré quelque temps à l'étude de ta médecine, dans l'unique but d'être utile aux pauvres de sa paroisse.

Mais c'était surtout le salut de ses paroissiens que ce bon pasteur cherchait à procurer. Dans cette vue il supportait

HElir. CBIMDEUT.

itec joie toutes les fatigues et disait volontiers, avec l'Apôlre : « Je ferais avec joie le sacriCce de ma vie elle-même "pour le salut de mes frères (1) ; car les souffrances de Il cette vie ne sont rien en comparaison de la gloire qui nous " attend (2) ...

ÂDimé de sentiments aussi généreux, M. Grimbcrt devait être inébranlable au moment de la révolution. Aussi retusa-t-il de prêter le serment schismatique prescrit par l'Assemblée nationale. Il suivit cependant l'exemple d'un gfand nombre de ses confrères, qui, pour obéir autant que possible aux lois de leur patrie, prêtèrent un serment restrictif. Mais ce n'était pas une profession de foi catbolique que roulaient les ennemis du Saint-Siège ; il leur fallait le serment pur et simple de maintenir la constitution scUismatique, décrétée par une assemblpe de Voltairiens et d'atliées. Le Ténérable M. Grimbert avait alors soixante-trois ans. Menacé de l'expulsion, de la prison, et même de la mort, s'il ne prêtait pas le serment tel qu'on le demandait, il résolut d'expliquer en chaire, devant son troupeau, les sentiments religieux qui l'animaient. On trouve, sur un de ses registres, conservé à Durcet, le discours qu'il fit à ses paroissiens en ces pénibles circonstances. Il a pour titre : « Copie du serment que j'ai prêté le ë février 1791 w. Nous le reproduisons dans son entier.

■' Mes frères, d'après la liberté assurée aux Français par l'Assemblée naUooale, d'après son décret qui porte que nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, n'en ayant point d'autres que celles du royaume, u'est-ù-dire que celles qu'approuve et enseigne la Religion catholique, apostolique et romaioe, dans laquelle je veux vivre et mourir, vous en avez été les témoins, j'ai feit en cette église, sans répugnance comme sans regrets, dans les deux assemblées que nous y avons tenues tant pour la formation d«

notre municipalité, que pour le remplacement d*un de ses of&ciers et de trois de ses notables, le serment prescrit par ladite Assemblée (1). Comme président, j'y ai reçu de vous le même serment, après vous en avoir expliqué la nature et développé les obligations qu'il impose. Je le réitérai dans celle du Bourg-Achard, quand nous nous y réunîmes pour nommer des électeurs.

« Je ne crois pas avoir manqué à ce serment. Plusieurs fois dans mes instructions, je vous en ai rappelé l'inviolabilité, et je vous ai exhortés à y être fidèles, c'est-à-dire à vous soumettre, sans murmurer et par religion, aux lois civiles de l'Assemblée nationale. Pour vous y engager de la manière la plus convaincante, et que j'ai crue la plus propre à vous persuader, je vous ai dit que ce sérail désobéir à Dieu même que de vouloir se soustraire aux lois de l'Etat. Je vous ai donné l'exemple de cette soumission en déclarant à la commune assemblée qu'à quelque taux qu'elle m'imposât pour les six derniers mois de 1789 et pour 1790, je payerais sans délai et sans faire aucune difficulté. J'ai tenu parole ; j'ai payé. Je puis dire plus sans crainte d'être contredit : j'ai avancé la majeure partie de mon imposition future, pour donner à la municipalité le temps de se mettre en état de faire la répartition des impôts de la manière la plus équitable et la plus proportionnée aux facultés des contribuables. •

« La religion dans laquelle j'ai eu le bonheur d'être élev comme vous, religion de mes pères et des vôtres, religion que j crois seule véritable, hors de laquelle il n'y a point de salut quelques bonnes qualités qu'on ait d'ailleurs, religion que je vou ai prêchée, et que j'ai dû vous prêcher comme votre pasteur^, et que j'espère vous prêcher, tant que j'aurai l'honneur de l'être^ ma religion, dis-je, me dictait, me prescrivait cette conduite. J'espère, moyennant la grâce de Dieu, que je ne m'en écarterai jamais.

« Si, contre mon espérance et mes vœux, on m'arrache à mes ouailles, surtout par d'autres voies que celles qu'approuve l'Eglise, on ne rompra pas pour cela les nœuds qui m'attachent à elles.

(i) Ce Berment, purement ciTique, d'obseryer la nouvelle constitution du royaume, fut exigé en France, au mois de juillet 1790. La constitution civile du clergé n'était pas encore une loi de l'Etat. Elle ne fut acceptée et promulguée par le roi que le 24 août 1790.

M. riEKIlE-MlHI.VliAlliKKL r.HillBEnT. I>9

'Von, mes frères, on ne rompru pas ces liens sacrés -, jamais on ne ■Vous arrachera de mon cœur. Absents de corps, vous serez présents à mon esprit. Dans i'iin possibilité de remplir auprès de vous les deroirs d'un pasteur, j'aurîii du moins la consoialion de me SfliiTenir de tous dans mes prières et au saint sacrifice de la messe, tant que je pourrai l'ofi'rir. Voilà, mes chers paroissiens, ce que me <3isent pour vous mes sentiments. Je vous les vouiii ces sentiments en prenant possession de celte église. Dieu m'en fait une le' comme de vous montrer et de vous engager à être inséparablement aitachés à la Religion et à rendre au souverain l'obéissance qui lui es! due dans le gouvernement de l'Etat. Car il faut rendre à César «e qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Ce sont deux «ievoîrs inséparables, ou plulùt cen'en est qu'un pour tout bon eiloyen, pour tout Lon Catholique romain. Sous les plus cruels tyrans, les martyrs ne refusèrent jamais de se conformer aux lois «iviles des Etats oii ils se trouvaient. Cette sainte maxime est gravée dans mon cïeur. Sans doute qu'elle l'est aussi dans les nôtres.

« Si, dans les circonstances présentes, je oe prête pas purement et simplement le serment qui m'est demandé, ce n'est ni parinconstancede ma part, ni par un défaut de soumission et de respect pour la nation, pour la loi et pour le roi, mais précisément parce que je ne saurais concilier son étendue avec ma religion.

Il Ma fidélité à suivre cette religion sainte, mon attachement pour elle est le meilleur gage queje puisse donner à la nalion de mon respect et de ma soumission pour toutes ses lois vraiment civiles. Elle doit être aussi pour vous, mes frères, une preuve certaine, une preuve indubitable, en un mot une des preuves les plus sensibles et les plus frappantes de la persuasion où j'ai élé, oili je suis, et où j'espère continuer d'êlre jusqu'au dernier soupir de ma vie, des vérités queje vous ai prôchées, conformément à l'enseignement et sous le gouvernement spirituel des premiers pasteurs de l'Eglise, dont la foi nous fait regarder notre Saiul-I'ùre le Pape, comme le chef visible et le vicaire de Jésus-Christ, dont je reconnais la juridiction sur toute l'Eglise, et duquel je ne veux me séparer.

« J'ai cru, mes frères, vous devoir et me devoir à moi-même cette justification préalable de ma conduite, afin qu'elle ne pût être

Ot) LIVRE II, CHAPITRE IH.

pour aucun de vous une occasion de scandale et d'insurreclion. Me préserve le ciel d*avoir jamais même la pensée de vous en donner 1 Détestant tout ce qui pourrait causer le moindre trouble dans le royaume, je vous prie derechef, je vous conjure, au nom de Dieu, et au nom de la France qui me sera toujours chère, de respecter toutes les lois civiles, comme notre religion nous en fait un devoir, de concourir par une religieuse obéissance à ces lois à rétablissement de cette paix si digne de nos vœux, de cette union fraternelle, qui ferait autant d'heureux que la France compte de citoyens.

« C'est dans ces sentiments que je vais faire le serment que je puis prêter dans la chaire de vérité, àr la face des autels, et en votre présence, après avoir invoqué le saint nom de Dieu.

« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m^'est confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par TAssemblée nationale et acceptée par le roi quant au civil et au temporel, mais non quant à ce qui peut regarder la puissance spirituelle, comme l'organisation du clergé, à moins que ce ne soit du consentement de l'Eglise, dont je regarde notre Saint-Père le Pape comme le chef visible, comme vicaire de Jésus-Christ, et conséquemment comme ayant sur elle une véritable juridiction.

« Je prie Messieurs les maires et officiers municipaux de faire déposer au greffe de la municipalité la copie de ce que je viens de lire, signée de moi et mise aux mains de Monsieur le greffier, et de m'en accorder acte au bas du double d'icelle.

« Le 6 février 1791.

« Grimbert, curé deFlancourt ».

On lit à la suite de cette pièce, sur le même registre :

« Le double du présent a été déposé au greffe de la municipalité, par son ordre, lesdits jour et an que dessus ».

« C. Constantin, greffier >».

Et deux lignes plus bas :

(( Le soir dudit jour, la municipalité m'ayant appelé à la chambre, me dit qu'elle allait mettre au bas de mon seraient que ma con-

M. PIERRE-MARUN'-GABRIEL grîmbert. 61

duile, depuis plus de vingt ans que j'étais dans la paroisse, répondait que j'étais incapable de causer aucun trouble ».

A cette époque malheureuse, les événements marchaient vite, et M^"^ François de Narbonne, évêque d*Evreux, au diocèse duquel Flancourt était réuni par un décret de TAssemblée, ayant refusé l'odieux serment révolutionnaire, Thomas Lindet fut élu par le peuple évêque constitutionnel d'Evreux (1). Un des premiers actes de Tintrus fut d'envoyer de prétendus successeurs aux dignes prêtres qui avaient eu le courage d'obéir aux lois de l'Eglise et de Jésus-Christ en refusant le serment. Un nommé Lejeune fut désigné pour remplacer M. Grimbert. C'était un homme plus faible que ' méchant. 11 fit écrire, le 24 mai 1791, à M. Griftibert pour l'assurer de ses sentiments pacifiques à son égard et le prier de i:ester avec lui dans le presbytère de^ Flancourt. Dans la note suivante, M. Grimbert nous donne lui-même connaissance de cette lettre et de la réponse qu'il y fit.

a Copie de la réponse que j'ai faite, le 25 mai 1791, à la lettre, en date du jour précédent, que M. le curé de Saint-Philbert-sur-Boëssé m'a écrite pour lù'annoncer de la part de M. Lejeune, élu pour me remplacer constitutionnellement, ses dispositions à mon égard, a qui sont », dit-il, « de ne point- accepter sa nomination, qu'au « préalable il ne m'ait fait connaître le sincère désir qu'il a de me « conserver ma place en me laissant tout le temps que je désire- « rai pour m'y déterminer; que si, contre son inclination, je crois « devoir persévérer dans ma première façon de penser, il me sup- « plie au moins de conserver ma maison, de la regarder toujours « comme la mienne, persuadé qu'il est que la différence d'opinion « ne m'empêchera pas d'habiter sous même toit, etc. »

(1) Sur les Registres de l'Hôtel de Ville d'Evreux, à la date du 19 février 1793, oa fait en ces termes mention de cet évêque constitutionnel : « Lecture est donnée d'une lettre de Robert-Thomas Lindet, évêque du département de l'Eure, par laquelle il annonce qu'il a vaincu tous les préjugés et a contracté mariage au mois de décembre 1792 ». Presque tous les serments des prêtres constitutionnels se terminaient par la même scène de comédie.

C!2 LTVKE IT, CHAPITRE m.

« Réponse :

« Monsieur, le refus que j'ai fait de prêter le serment qui seul m'aurait conservé la place que je tiens de TEglise, ayant été dirigé par la religion, j'espère moyennant la grâce de Dieu que j'y persévérerai et que je ne m'écarterai jamais des sentiments religieux et de l'exemple de ceux que Jésus-Christ nous a donnés pour maîtres et pour modèles. L'intérêt, la chair et le sang se fussent-ils réunis pour m'arracher ce serment que j'abhorre, je ne crois pas qu'ils eussent subjugué ma conscience, ni triomphé de ma religion. Mais je n'ai point eu à les combattre. Si donc il n'y a que l'espérance que je pourrai enfin me déterminer à conserver ma cure par un pareil serment, qui empêche M. Lejeune de profiter de l'occasion pour se l'assurer à ce prix,* dites-lui, je vous prie, que je préférerais mille morts à me servir d'un pareil moyen. Quant à l'offre qu'il veut bien me faire de me laisser jouir d'une partie du presbytère, c'est un adoucissement que j'accepte avec reconnaissance, et dont je profiterai en lui étant le moins à charge que je pourrai.

« Malgré la rupture de communion, qui naît entre nous, croyezmoi comme auparavant, Monsieur,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Grimbert, curé de Flancourt (i).

« Ce 25 mai 1791 ».

Malgré cette lettre si courageuse, le malheureux Lejeune vint prendre possession de la cure de Flancourt, le jour de la Pentecôte 1791. M. Grimbert ne put dès lors que gémir, et prier le Dieu des miséricordes d'avoir pitié de sa paroisse. Il ne cessa point pour cela de faire du bien aux pauvres, et de leur donner, par les mains de sa pieuse sœur, tous les secours temporels qui étaient en.son pouvoir. Bientôt cette dernière consolation lui fut elle-même enlevée. Inquiété, puis persécuté ouvertement dans sa paroisse, ce vénérable pasteur fut obligé de fuir pour sauver sa vie. Il vint natu-

(1) Registre de M. Grimbert, conservé dans sa famille, à Durcet.

rellement chercher un refuge dans sa bonne et pieuse famille, à Durcet, où it fut accueilli à bras ouverts.

L'espoir de rester caché, tout en faisant le bien au milieu de sa paroisse natale, lui ût prendre le parti de ne pas sortir de France. Il réussit ou effet pendant quinze mois à se dérober aux poursuites des bandes révolutionnaires, qui parcouraient le pays en tout sens. Mais^ au commencement de septembre 1793, sa présence à Durcet fut révélée par une petite fille de douze ans, à qui l'on demanda si elle ne connaissait point de prêtre dans son village. On parvint à savoir de cette enfant que M. Grimbert se retirait dans un fenil, voisin de la maison de son frère, et qu'une pieuse femme du village lui portait tous les jours à manger. On alla aussitôt pour le saisir. Mais soit qu'il fût averti à temps de l'approche des révolutionnaires, soit qu'il les eût aperçus lui-même, il parvint à s'échapper et se dirigea vers les bois de Durcet. La malheureuse enfant, qui avait découvert le lieu de sa retraite, indiqua de nouveau par où il était parti. On courut après lui, et, comme le bon vieillard ne pouvait aller bien vite, on.rarrèta à quelque distance de son village.

Il fut aussitôt accablé d'injures et de mauvais traitements par les satellites révolutionnaires, qui l'entraînèrent vers la Carneille. Se sentant épuisé de soif, il se pencha sur le bord d'un ruisseau, qu'on rencontra, pour prendre quelques gouttes d'eau avec sa main. Un de ses gardiens lui donna un violent coup de pied, et le fit tomber dans le ruisseau. Un autre gardien plus humain se contenta de lui voler sa montre.

De la Carneille, M. Grimbert fut conduit à Domfrontj puis à Alençon. Quelques jours après son arrivée dans cette ville, il écrivit à sa famille pour calmer ses inquiétudes. « Ne vous affligez point, lui disait-il ; je crois l'adminiatration disposée à me procurer tout ce qui m'est nécessaire. Je dors bien. On repose en paix entre les bras de Dieu, 11 n'y a à pouvoir s'affliger que ceux qui n'ont pas la foi, et

qui ne mettent pas Dieu au-dessus de tout. Soyez donc tranquilles sur mon sort. Après tout, il n'est pas possible qu'on me fasse autant de mal que vous pourriez Tapprélicnder (1) ».

Le 27 septembre 1793, M. Grimbert comparut devant Joseph Provost, président du tribunal révolutionnaire. Comme on lui demandait son âge, pour savoir s'il avait encouru la peine de la déportation, ou celle de la réclusion perpétuelle, il présenta un extrait de baptême portant qu'il était né le 2 mars 1729. Cette pièce n'étant pas revêtue des formes prescrites par la loi, le tribunal « renvoya la cause à quinzaine, pendant lequel temps l'accusateur public ferait ses diligences pour mettre sous les yeux du tribunal l'âge dudit Grimbert (2) ».

Il comparut de nouveau devant le tribunal révolutionnaire, le 10 octobre 1793, pour entendre la sentence qui devait être le principe de sa gloire éternelle. La voici dans son entier (3) :

u Vu par le tribunal criminel du département de l'Orne, séant en la ville d'Alençon, la procédure instruite contre Pierre-Gabriel-Marin Grimbert, âgé de 64 ans, prêtre insermenté, ancien curé de la paroisse de Flancourt, originaire de la paroisse de Durcet, district de Domfront, consistant en un passeport délivré audit Grimbert par la municipalité de Flancourt, le 23 mai 1792, le procès-verbal de la remise de la personne en la maison de justice de ce département, l'interrogatoire subi devant le tribunal le 9 septembre dernier, le jugement du tribunal du 27 du même mois portant renvoi à quinzaine, enfin l'extrait de baptême dudit Grimbert, portant date du 2 mars 1729, tiré des registres de baptême de la paroisse de Durcet; délivré par le secrétaire-greffier de la municipalité de la même paroisse, le 29 dudit mois de septembre dernier, visé par les maire

(1) Cette lettre et les suivantes m'ont été communiquées par U^« Griaibert, do Grand-R6t, paroisse de Sainte-Opportune.

(2) Archives du Palais de Justice^ registres du tribunal.

(3) Ibid.

I M. FIEHBE-M.IEIH-CABTIIEL GlllMBERT. |j3

el officiers muoicipaux dudit lieu te même jour, également visé au Birecloira du district de Domfronl, !e premier de ce mois ; " EntoDdu lulectiire publiquement faite desdites pièces, ensemble

I l'accusateur public eu ses conclusions ;

" Considérant que ledit Grimbert, comme fonctionnaire public, n'a point prèle le serment prescrit parles lois des 26 décembre 1790 et des 7 avril 1791 ;

" CoDsidéraot que de l'exlrail de baptôrae dudit Grimbert, il résulte qu'il a atteint l'âge de 64 ans, étant né le 2 mars 1729 ;

u Le tribunal ordonne que ledit Pierre-Gabriel-Marin Grimbert sera renfermé dans la maison des ci-devant Filles Sainte-Claire de celle ville, lieu fixé par le département pour les prêtres insermenlés, infirmes ou aeiagénaires, conformément aux dispositions des an. 8 et 9 de la loi du 26 aoiit 1792, dont lecture a été faite.

" Fait et arrêté à Alençon le dixième jour d'octobre 1793 l'an II de la république française, une et indivisible, enl'audiencedulribunal où étaient les citoyens François-Joseph Provost, président ; Nicoias-Jean-PierreCorii,Jacques-GillesLeclerc,jugesdutribunal pendant ie premier trimestre ; Brice-Paul-François Clouet, juge du tribunal de district de cette ville, faisant fonction pour l'absence de l'un des juges du tribunal ; Etienne-Pierre-François-Gouyard Desjardios, accusateur public, et Nicolas-Charles AudoUent, greffier ». Signé ; F. J. Provost, etc.

H. Grimbert ne resta que peu de jours dans la maison des Filles de Sainte-Claire. Le 23 octobre il fut transféré à Chartres avec tous ses confrères détenus dans les prisons d'Alençon.

II eut beaucoup à soulTrir pendant le trajet. Mais loin de se plaindre des mauvais traitements qu'il endurait, il ne se plaignait à Dieu que d'une chose : de trop peu souifrir pour sa gloire. Dans cette pensée il se montrait content, heureux même de ce qui lui arrivait de plus fâcheux. C'est le sentiment que nous allons voir exprimé dans une lettre qu'il adresse du fond de sa prison à sa sœur, qui était restée à Flaacourt pour achever de vendre ses meubles.

u Ma bonne sœur, j'ai trop différé ,à l'écrire ; je l'avoue, ainsi Lia Martïhs. — T. II. s

pardonne-moi cette faute. Je suis depuis le 30 octobre à la maison des ci-devant Carmélites à Chartres, où Ton nous a transportés ea charrettes en six jours de marche d*Alénçon ici. Nous y sommes environ 400 de tout sexe et de toute condition. Nous y avons de trèsbon pain, s*il était mieux cuit, à quinze sous la miche, pesant quatre livres et demie, de mauvais vin nouveau à dix sous la bouteille dont je me passe, tant à cause du vide de ma bourse, que parce qu'il m'incommodait. Tu sais que je ne l'ai jamais aimé. Je me suis fait à coucher sur la dure sans m'en trouver incommodé. Je jouis d'une aussi bonne santé que si j'avais encore toutes mes aises. Je n'ai point encore eu de nouvelles de notre «famille depuis notre transport ici. Je dépense le moins que je puis. Jamais je n'ai vu tant d'économies de la part de ceux mêmes qui ont de la fortune. Je te prie de me faire parvenir, si tu le peux, un assignat de cent livres. Le citoyen Lotte peut me rendre ce service par lui-même, ou par quelqu'un de ses amis, qui fait des affaires à Chartres, ou par une lettre de change. Ti ne te refusera pas de m'obliger, m'ayant promis d'être mon ami pour la vie, comme de mon côté je serai ■ toujours le sien 1 Si, contre mon attente, tu ne peux pas me donner cette somme, dis-le sur ta lettre que j'attends dans six semaines. J'aurai encore recours à notre frère, qui ne m'abandonnera pas. Ne me parle, en m'écrivant, ni de religion, ni de Dieu, etc. (1). Mes amitiés à nos amis en général. Je n'en puis dire davantage. Mon adresse : Au citoyen Grimbert, dans la maison de détention, aux ci-devant Carmélites à Chartres ». Grimbert.

« L'an II de la liberté ; le 18 novembre 93 ».

P. S. « Ici tout est extrêmement cher. Nos petits meubles en général sont restés à Alençon. Ainsi il nous a fallu faire une nouvelle emplette à commencer par un couteau de 8 sous, qui coûtait jadis 6 iiards. Juge du reste à proportion ».

Le 27 novembre, M. Grimbert, obligé encore de changer de séjour, fut transféré deChartres à Rambouillet. Manquant presque de tout, il écrivit du fond de sa prison la lettre suivante à sa pieuse sœur :

(1) On ne lui aurait pas remis la lettre de sa sœur. C'était na crime de parler de Dieu à un malheureux.

iRHE-llARlN-CABIlIEl. C.RIMUERT.

«Ma sœur, je l'ai écrit de Chartres pour te prier de rae faire par- [T^îrpar le ciloyen Lotte un assignat de cent livres doot j'ai be- Lsoinpour vivre. Tu es li'op bonne pour ne pas me procurer ce se- Nçours, Si lu ne le peux pas, mande-le-moi sous peu, afin que j'aie recours à .notre frère. Tu me feras adresser cette somme au corri- |dorn' 14 à Rambouillet, maisoD de détention. Nous y arrivâmes le 27 du mois précédent, partis le matin de Chartres distant de S lieues. Nous sommes supérieurement logés. Je fais policlie avec I la citoyen Launay et six autres du diocèse de Séez, avec lesquels je suis associé pour la dépense et la société particulière. Nous vivons [»vec toute l'économie possible pour ne pas être à charge à ceux I qui ont de la fortune, ce qui me coûterait plus qu'à eux, La gouUe . coalinue de m'épargner, et je jouis d'une aussi bonne santé que si I jlavais toules mes aises. Faute de lit qu'on loue ici vingt sous par j jour, je couche sur la paille comme mes camarades. Ma peau comvmce à s'y faire. Je n'ai reçu aucune nouvelle de la famille depuis notre départ d'Alençôn. Ufautsiguerlesletiresqu'on nous écrit ; comme les nôtres, sans quoi elles ne parvienjjraieiit pas à leur . adresse. Mes compliments k mes connaissances. Mon adresse est ^ite à la page suivante.

" Ton frère, Ghimbeht ».

Le saint prêtre ayant enfin reçu une lettre de sa sœur avec un assignat de cinquante livres, lui écrivit, le ^ janvier 1794, la lettre suivante.

V Le 14 nivitse, au II de la république.

I "Ma sœur, j'ai reçu ta lettre le jour de Noël. J'avais écrit la veille ipoire frère, dont je n'ai eu aucune nouvelle depuis notre départ d'ilBDÇOQ, excepté ce que tu m'en dis dans ta lettre. Je te remercie des cinquante livres que lu as eu la bonté de me donner. Je ne les ai pas encore tonciiés. La goutte m'a tenu compagnie depuis quinze jours, sans beaucoup me gêner , excepté une nuit qu'elle me lit appréhender ses fureurs. J'en fus quilte pour de fréquents lardons, (jui m'empêchèrent de fermer l'œil. Je la croîs à peu près passée, ïl, de peur qu'elle ne revienne sur ses pas, je vais dès cetlesemaine commencer à prendre dans ma soupe un gros de rhubarbe

68 LIVRE lî, CHAPITRE HT.

en poudre en six paquets dout un par jour et sans aucun régime. Notre ami Picard m*a communiqué ce remède, dont il fait usage pour le môme mal. Rien n'est plus aisé à prendre même pour les enfants. Un consort me doit donner la recette d'un élixir avec lequel il a rendu des services inappréciables é un très-grand nombre de personnes. Ce sera pour toi une occasion, ou plutôt un moyen de plus d'obliger bien des malheureux. Mais il est coûteux pour Teau-de-vie qui entre dans sa composition, qui ne se fait qu'en grande quantité à la fois. Il faudrait que quelque personne charitable contribuât à cette bonne œuvre en fournissant l'eaû-de-vie pour sa part. Mais où pourras-lu la trouver ? Une bouteille de cet élixir, si elle en connaissait les propriétés, devrait lui faire fournir avec plaisir cinq à six pots d*eau-de-vie. A la première fois je t'enverrai cette recette, afin que tu ramasses les simples nécessaires à sa composition dans les beaux jours. Comment vont Louis, Nicolas, Michel Gontier et sa femme, ceux du hameau du Tacq," ; Maltard et Lejeune ? Je n'oublierai jamais mes amis, et j'espère qu'ils ne m'oublieront pas non plus. Lecoq a-t-il acheté le Palais- Royal, trop nécessaire pour lui pour n'en pas faire l'acquisition, si on le fait vendre ? Point d'inquiétude sur ma santé. Je jouis de ma gaité ordinaire, et suis toujours en garde contre la mélancolie. La dépense commune pour les frais de garde et autres semblables de la maison que nous habitons, pour l'espace du 7 au 30 du mois précédent, s'est montée à j,404 livres 3 sous, dont j'ai payé 147 sous 6 deniers pour ma part. Juge si je pourrai vivre avec ma petite pension viagère, tout étant ici très-cher ? Ou mes parents y suppléeront aux dépens de leurs sueurs, ou j'aurai recours à la charité d'autrui, comme tant d'autres. Je n'entends pas, en disant ceci, t'engager à jeûner pour me procurer quelque chose en sus du pain que la nation nous fournit. J'aimerais mieux me passer du pain et de l'eau que de t'y réduire pour me procurer un mieux être. J'espère et compte sur toi, sur mon frère, malgré ses pertes, sauf à dédommager mes bienfaiteurs, si je reviens au pouvoir de le faire. Le citoyen Delaunay (1), avec lequel je couche, échappe à une maladie, dont il a été furieusement menacé. Le résignataire de feu le curé de la Roche est resté à l'hôpital, à Chartres, faute

(1) M. l'abbé Pierre-Philippe Delaunay, né aux Yveteaux, mort le 17 novewbre 1794 à Rambouillet.

M. PIERBE-MARIN-G4BB1KL GBIMBEUT, 69

fl'avoir pu être transporté avec nous, à cause de la goutte. Nous taisons notre potiche entre huit dans notre chambre, où nous vi- Tons avec plus d'épargne que quand nous étions écoliers. En revanche notre cage est helle, avec une vue superbe et un bon air, te qui me parait inappréciable. Je te souhaite une meilleure saolé. Et t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que ma nièce, dont lu ne me dis rien.

X Ton frère, Grimbeet.

" Du corridor n° 14, d SambouiUel ».

Quelle patience admirable an milieu de ces horribles privations! Quelle douce gaîté au milieu des souffrances du martyre. Quelle tendresse pour ses amis, ses paroissiens, pour les pauvres malades surtout, aux besoins desquels le confesseur de la foi songe encore à pourvoir par les mains de sa pieuse sœur. Le 23 février n94, il lui envoyait la composition du précieux élixir avec la note suivante :

a De Rambouillet, d* U, le 23 février 9Ï, le 4 pluviAse.

" J'ai reçu cent liwes de mon frère. La famille se porte bien. Je n'en sais pas davantage. Ma goutte a été très-douce pour moi et les autres. Vois la citoyenne Tournache, pour qu'elle me fasse loucher les envois. Je suis le seul à qui on ne fait pas parvenir ce qu'on s'est chargé de leur faire passer. J'ai du linge. Nous avons du pain à suffire, et vivons, comme le temps le permet, avec le plus grand ménage.

« Repose-loi de tes envois et te conserve. Des compliments à tous mes amis : ils sont toujours logés dans mon cœur et pour la vie.

"Je l'embrasse de tout mon cœur.

" Ton frère, Ghimbebt. "

M P. S, — Voici la composition de l'élisir que je l'ai promis dans ma dernière et dont lu feras sûrement un bon usage... Garde toujours la compositioo de cet élisir.

On voit que, malgré ses privations, M. Grimbert continuait de jouir d'une bonne santé. Il écrivait à sa sœur, le jour de l'Annonciation :

70 LIVRE IT, CU.VPlTttE III.

« Du cinq germinal ou 25 de mars, Tan iljde la république française, du corridor n<» 14, à Rambouillet.

« Je me porte bien avec Tespérance de continuer, vu que la goutte est passée. J'apprends par une lettre de noire frère, en date du 27 ventôse, qu'il se porte bien ainsi que la famille en entier. Voici encore une recette dont je désire que tu fasses usage, à cause de son efficacité, et parce qu'elle ne coûte que la peine de la faire. Beaume de trente-six sous la goutte ; c'est son nom : un médecin le lui adonné...

« Laisse reposer ta générosité. Que sont devenus Renaul etDaliffard ? mes compliments à nos amis. Ton frère, Grimbebt.

Il ajoutait : « Les arbres qui sont sous nos yeux, commencent à se parer de feuilles ». Il voulait sans doute par là faire entendre à sa sœur qu'il attendait des jours meilleurs, et que, dans sa pensée, la révolution, comme un cruel hiver, qui avait tout ravagé, allait disparaître peu à peu. C'était vrai ; car les tyrans, qui avaient inondé la France de sang, commençaient dès lors à tourner leurs armes contre eux-mêmes. Mais, hélas ! succombant aux privations et aux barbares traitements qu*on infligeait aux ministres du Seigneur, M. Grimbert ne devait pas voir la fin de cette époque redoutable. Il écrivait cependant encore à sa sœur, à la date du 13 floréal, an II (2 mai ilU) :

« Je continue de me porter aussi bien que J'ai fait depuis longtemps. C'est pourquoi je m'empresse de répondre à ta lettre que j'attendais avec un peu d'impatience. La salubrité de Pair, la beauté du séjour que nous habitons, avec la simplicité de notre ordinaire concourent à nous procurer ce bien-être que je partage avec presque la totalité de mes consorts. Je vous souhaite ainsi qu'à nos amis la continuation d'une bonne santé. Je te demanderai, quand j'aurai besoin, puisque tu as tant de bonne volonté pour moi. Tu trouveras de l'autre côté des remèdes pour l'enfant de Charlotte. Ramasse du beaume à trente-six sous la goutte. Bien entendu que tu l'emploiras pour les pauvres et mer anciens paroissiens que j'aimerai toujours. Ton frère, Grimbert.

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