MARTYRE DE VARTAN ET DE SES COMPAGNONS
EN ARMÉNIE LE 2 JUIN DE l' ANNÉE 451.
C'est un souvenir digne d'être inscrit dans les fastes de l'Orient chrétien que le martyre d'un groupe de héros arméniens et de Vartan leur général. Le fait acquis à l'histoire s'est placé en plein milieu du v^ siècle et il projette une vive lumière sur la constitution féodale de l'ancienne Arménie, évoquée par une foule de noms patronymiques.
Après sa conversion au christianisme, la nation arménienne n'avait pas joui longtemps de sécurité et d'indépendance, sous le sceptre de la seconde dynastie des Archagounis ou Arsacides qui s'était éteinte en 428. Elle se trouva menacée par deux puissants voisins, les empereurs de Byzance et les rois persans de la race des Sassanides. Ceux-ci ne furent pas seulement des envahisseurs du territoire qu'ils administrèrent par leurs gouverneurs ; ils prétendirent imposer de force en Arménie le culte du feu qui était resté dominant au centre de l'ancienne monarchie des Perses. Les habitants s'étant soulevés dans toutes les provinces, on recourut pour les soumettre à l'exil ou bien à divers supplices, qui furent exécutés partout avec la dernière cruauté.
Quoique partagées entre différentes principautés, les populations arméniennes opposèrent une vive résistance & la propagande armée du Mazdéisme. Elles subirent
W8 »».ftT»R» -^ T. ▼! 1
d'épouvantables désastres ; mais elles reprirent les armes avec énergie après les plus violentes persécutions. Cette lutte a été retracée par deux historiens qui font honneur aux lettres arméniennes dans leur âge d'or, Elisée et Lazare de Pharbe. Les forces rassemblées parles princes indigènes qui s'étaient ligués furent anéanties dans la journée du 2 juin 451 (Ij ; le sanglant épisode a été retracé avec ses circonstances tragiques par les prosateurs contemporains.
Mais les chefs de l'Eglise arménienne ont mis au rang, des martyrs les fidèles soldats tombés dans cette bataille décisive. Le patriarche Nersès IV a composé, vers la fin du moyen âge, des cantiques célébrant leur mémoire qui ont pris place dans l'hymne national : ce sont les deux Charagans en l'honneur « des saints Vartaniens ».
Un des traits qui distinguent le martyre des héros chrétiens, c'est leur indomptable courage devant la mort qu'ils ont subie les armes à la main. La plupart des chefs qui succombèrent dans la même rencontre avaient été appelés l'année précédente à la cour de Perse par le roi Hazguerd ou Hazdiguerd II (438-457), et ils avaient été comblés d'honneurs pour consentir à l'abjuration de la foi chrétienne. Ils eurent la faiblesse de sacrifier au feu, ou du moins ils simulèrent une sorte d'apostasie. Mais, convaincus de la fausseté des promesses de tolérance faites par le roi pour la masse de la nation, ils s'unirent à leur retour en Arménie pour la défense de leur religion, et ils levèrent des troupes pour chasser les maîtres étrangers. Ils remportèrent d'abord des avantages signa-
1. Quoique cette date soit généralement acceptée, M. Patkanian, dans Ron Essai sur la dynastie des Sassanides, cite l'Histoire univeraelle de Vartan qui place la bataille en 454, le 30 du mois de hrpsits (trad. d'Evariste Prudbomme, «xtr. du Journal asiatique, 1866, p. m.
Le Martgre de Yartan et de ses compagnons 3
lés sur les armées persanes, el ils rétablirent le culte chrétien. Mais bientôt après ils furent trahis par un des plus puissants d'entre eux, Vasag, qui avait été investi de l'autorité de gouverneur général, Marzban ou « Commandant de frontière ». C'est alors que les seigneurs du pays, commandés par Vartan, formèrent rapidement une armée considérable pour repousser des forces immenses accumulées aux confins de l'Arménie. Ils succombèrent sous le nombre dans la fameuse bataille qui fut livrée dans la grande plaine d'Avaraïr, au sud de l'Ararat. Vartan fut frappé dans la mêlée : c'était un capitaine fort habile, que le roi Hazguerd avait naguère décoré du titre de généralissime ou commandant en chef, Sbarabied, et que l'empereur Théodose II avait nommé Stratélatès (général d'armée) ; il était un rejeton de l'ancienne famille des Mamigoniens, et il fut surnommé le « grand » par ses compatriotes. Il avait, à son retour en x4rménie. publiquement abjuré le Mazdéisme, avant de prendre le commandement de troupes chrétiennes menées au combat sous la conduite de chefs nationaux, seigneurs des plus riches contrées de l'Arménie, et formant un corps de soixante raille hommes.
Des chefs arméniens se réfugièrent en petit nombre dans les gorges de montagnes qui enserrent l'Arménie de toutes parts et même jusque dans les cantons de l'empire grec. Mais le désastre fut énorme dans le groupe des meilleurs combattants : on compta parmi les morts 287 héros d'entre les princes et les gens de l'ancienne maison roj'ale, et avec eux 749 soldats, en tout 1036 hommes.
Ce qui mit le comble au deuil de l'Arménie, ce fut la déportation des prêtres de la nation qui avaient exhorté les chefs de l'armée chrétienne à faire leur devoir. Le patriarche Joseph, lévêque Sahag, le prêtre Léonce et leurs compagnons résistèrent aux souffrances d'une longue captivité, et leur exemple ne fit que fortifier dans la
4 Les MaTlijTK
foi les nombreux Arméniens qui restèrent longtemps prisonniers en Perse. EnGn on leur infligea près de Nischapour le dernier supplice, deux ans après l'issue fatale de la guerre, la troisième année du règne de Marcien.
L'Eglise arménienne a célébré la fête des saints martyrs de Nischapour, invoqués sous le titre collectif de saints prêtres Léontiens ^ Mais elle a conservé également un jour à la mémoire des soldats martyrs, appelés saints Vartaniens. généraux et soldats, au nombre de 1036. C'est ici l'occasion de signaler l'objection faite au culte public de ces héros arméniens par des théologiens grecs ou d'autres nations : le P. Avédikhian y a répondu -.
«On n'a pas déclaré saints il est vrai, les chrétiens tombés dans les guerres de leur nation contre les infidèles : ainsi on n'a pas fait des martyrs des soldats de l'empire byzantin morts dans des campagnes contre des barbares encore païens. Mais lors de la résistance de la nation arménienne aux envahisseurs étrangers, c'était une guerre pour la foi, guerre défensive organisée et conduite par quelques chefs croyants au milieu d'une période de persécutions ouvertes. 'V^artan et les siens ont rendu à la religion chrétienne le témoignage qui constitue le mérite du martyre volontaire. Les circonstances fidèlement rapportées par Elisée, témoin oculaire, et ensuite par Lazare de Pharbe qui avait pu interroger les contemporains, ne laissent pas de doute sur leur attitude et sur leur sacrifice. Qu'on y ajoute 1 opinion unanime des chefs de 1 Eglise arménienne, depuis les pontifes du rang de Catholicos jusqu'à de simples "Vartabeds d'une grande renommée de science et de sainteté, il serait diffî-
1. Le 31 iuillet. Voy. J. B. Accher, Yieâes Saints arméniens, t. II, p. 225 277.