DEUXIEME BATAILLE LIVRER PAR LES ARMÉNIENS AU ROI DES PERSES
Le généralissime des Perses voyant que les messagers sur lesquels il comptait pour tromper les Arméniens n'étaient plus parmi ces derniers, et que l'espoir de les détacher de l'union était évanoui, appela Vasag et tous les princes arméniens apostats, les interrogea sur la manière d'obtenir la victoire. Ayant découvert et apprécié la valeur de chacun, il engagea et ordonna à beaucoup de généraux placés sous ses ordres de faire marcher en avant les éléphants. Ces animaux furent partagés par groupes, et à chaque éléphant il assigna 3000 hommes revêtus de cuirasses, non compris les autres troupes.
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Il parlait ainsi aux grands par ordre du roi : « Souvenez-vous chacun de Tordre du roi el cherchez la renommée de la bravoure. Préférez la mort à une vie ignominieuse, songez aux parfums, aux couronnes, aux marteaux d'armes et aux présents magnifiques dont la cour vous récompense. Vous êtes chacun seigneur de difterents cantons et vous avez une grande autorité; vous connaissez le courage des Arméniens, leur valeur, leur liéroïsme. Si vous êtes vaincus, vous serez privés pendant le reste de votre vie de vos biens ; vous avez femmes et enfants, peut-être aussi des amis. Qui saiti vous serez peut-être couverts d'opprobre par les ennemis étrangers et pleures par vos propres amis. » Il rappelait en outre leurs compagnons en fuite qui, ayant survécu à la bataille, avaient été condamnés à mort, leurs fils, leurs filles, leurs proches, captifs et exilés. Il rappelait pardessus tout l'ordre du roi. Il disposait et organisait ses soldats, faisait former le front de bandière par les bataillons et massait 3000 hommes armés de cuirasses à droite et à gauche de chaque éléphant. Il renforçait le corps des Immortels (Kount-Madian) comme un taureau invincible ou comme un château imprenable. Il donnait des drapeaux, envoyait des étendards et prescrivait d'être prêts à 1 alerte d'un coup de trompette. Il concentra les troupes des Gadasch, des Huns, des Gèles (Kegh) et tous les autres guerriers, et ordonna à l'aile droite de se tenir prête à fondre sur les Arméniens.
Vartan s'était porté en avant, et interrogeait les avantpostes, il exhortait tout le monde et marquait l'ordre de combat. Le l'"' corps, commandé par le prince Ardzrouni, lieutenant le prince Mog, et tous les autres satrapes sous leurs ordres, formait les deux ailes ; 2^ corps, commandant Khorène Khorkhorouni, lieutenant Endzaïe-' tzi et Nersès Kadchpérouni ; 3* corps, commandant Tha- Ihoul de Vauant, lieutenant Dadjad Kentouni ; 4'' corps,'
Le Martyre de Vartan et de sex compagnons 89
commandant Vartan, lieutenants Aschavir et son propre frère Hamazasb.
Vartan disposa les bataillons, les harangua jusqu'en face de l'armée des Arik, sur les bords du Deghmoud.
Tout était prêt, lorsqu'on en vint aux mains (2 juin 451) avec une fureur et une rage indicibles. Les hurleir.ents des deux armées qui s'étaient choquées comme deux nuages, produisaient une clameur immense dont l'écho faisait trembler les parois des cavernes des montagnes. Des éclairsjaillissaient de cette cohue de casques et d'armures étincelantes comme le soleil. Le tournoiement des épées et le vol des flèches striaient l'air d'éclairs. Que dire du rugissement énorme des voix, et le vacarme des boucliers, et le sifflement des cordes d'arc qui assourdissaient ; puis des gémissements, des cris d'angoisse du milieu de cette formidable marée ? Les forts étaient furieux, les timides faiblissaient, les braves s'écrasaient les uns les autres. La masse roulait vers le fleuve, on l'y poussa ; les soldats perses terriiiés se jetèrent par terre. A ce moment la cavalerie arménienne déboucha, elle venait de passer le fleuve et .se précipita sur l'ennemi. Ce fut une nouvelle mêlée, les deux partis perdaient beaucoup de monde.
Vartan, de ce lieu du combat, aperçut sur les hauteurs les soldats perses qui mettaient le désordre dans la gauche des Arméniens. Il fonça de ce côté et, mettant en déroute l'aile droite des Perses, la rejeta jusque sous ses éléphants, les y entoura et tua tout. Le corps des Immortels lui-même fut rompu et rais en déroute.
Cependant Mouschgan-Niousalavourd vit quelques contingents arméniens qui prenaient la fuite et d'autres qui étaient demeurés en arrière dans les plaines et la montagne. Il poussa de grands cris, ranima ses soldats et se jeta sur la troupe de Vartan. Il y eut en cet endroit uu tel monceau de cadavres qu'on n'eût pu dire qui
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était vainqueur ou vaincu. Voyant cela, Mouschgan attendit les éléphants d'Arsdaschir, qui s'était retranché sur eux, comme sur un observatoire ou dans une ville inexpugnable. Il les appela à son de troupe et les plaça en réserve avec l'élite ; mais Vartan en fit un épouvantable carnage et se rendit digne du martyre.
Le combat se prolongeait ; cependant le jour baisse et la nuit vient. Les blessés meurent étouffés les uns par les autres, ainsi qu'une jonchée de branches dans une forêt de cèdres. On ne voit que flèches et arcs brisés, on distingue à peine les corps. Les deux armées étaient dans un trouble pi>ofond. Les survivants se dispersaient dans d'impénétrables vallées jusqu'à ce que, se rencontrant, ils se tuassent les uns les autres jusqu'au coucher du soleil. On continua ainsi de tuer.
On était au printemps et le sangrépand\i avait couvert d'une teinte nouvelle toute la campagne. La vue de cette hécatombe eût arraché des pleurs, on ne pouvait entendre sans frissonner le gémissement des blessés, le râle des mourants, le bruit que faisait un blessé qui s'affaisse, la fuite des timides, l'effroi des lâches, les cris des gens terrifiés par ce spectacle, les plaintes des parents et des amis et leurs sariglots. Ce n'était pas sur un seul point qu'on avait vaincu , mais s'étant battus braves contre braves, les vainqueurs se trouvaient des deux côtés.
Le généralissime des Arméniens était mort et nul, parmi les survivants, ne pouvait comniaiuler aux débris de l'armée. Bien que les vivants fussent plus nombreux que les morts, ils étaient en fuite et ils se dirigèrent vers les points inaccessibles du pays, s'y réfugièrent et s'emparèrent de beaucoup de lieux et de châteaux que personne n'avait pu prendre.
Voici les noms des illustres héros qui endurèrent le martyre (dans la bataille] :
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Vartan, le héros, de la race des Mamigoniens, avec cent trente-trois hommes ;
Khorène, de la race des Korkhorouni, avec dix-neuf hommes ;
Ardag, de la race des Balouni, avec cinquante-sept hommes ;
Dadjad, de la race des Kentouni, avec dix-neuf hommes ;
Hemaïag, delà race des Timiaksian, avec vingt-deux hommes ;
Nersèh, de la race des Khadchpérouni, avec sept hommes :
Vahan, de la race des Kenouni, avec trois hommes;
Arsène, de la race des Endzaïetzi, avec sept hommes ;
Karékin, de la race des Sérouantzdian, avec ses deux frères et dix-huit hommes.
Ces deux cent quatre-vingt-sept héros et les grands satrapes furent martyrisés avec eux dans cette bataille. Outre ce nombre, il y eut encore des martyrisés qui appartenaient à la race royale, à celle des Ardzrouni et aux autres dynasties de satrapes, huit cent quarante hommes, dont les noms, le jour du grand combat, furent inscrits dans la liste de la vie. Il y eut en tout mille trente-six tués, et du côté des apostats trois mille cinq cent quarante-quatre hommes qui périrent dans cette journée. Neuf d'entre eux étaient de grands personnages, ce qui affligea beaucoup Mouschgan-Niousalavourd. En voyant surtout le désastre subi par son armée qui était sept fois plus nombreuse que celle des Arméniens, il se découragea et prit peur, car il ne savait comment poursuivre son plan, puisque le combat n'avait pas eu les résultats qu'il en attendait. Son découragement s'accrut quand il vit la multitude des morts de son armée. On les compta, leur nombre dépassait celui des pertes arméniennes. Il s affligea aussi de la perte des personnages
dont les noms étaient connus du roi. Il craignit de lui écrire ces vérités ; mais il ne pouvait les cacher, le bruit d'une pareille bataille ne pouvant être étouffé.
ïl songeait à la conduite à suivre, lorsque Vasag l'apostat, qui, caché parmi les éléphants, était sauf, le consola en lui enseignant des ruses qu'il pourrait employer pour battre en brèche des forteresses. Il jurait par l'ordre du roi, se donnait, lui et ses prêtres, pour garants qu'il pouvait offrir aux Arméniens le pardon de leur rébellion en leur accordant de nouveau le droit de bâtir des églises et d'y célébrer leur culte. Bien que l'ordre du roi fût formel, sa puissance était alors très affaiblie après deux échecs; mais les Arméniens, connaissant Vasag, ne purent croire tout de suite à ses propositions.
CHAPITKE SEPTIEME ou l'on raconte encore i/héroïsmr dks arméniens kt i.a