‹ Les martyrs (volume 2)Chapitre 91 sur 117 · SCÉLÉRATESSE CROISSANTE OK VASAG · texte numérisé non relu

SCÉLÉRATESSE CROISSANTE OK VASAG

Mouschgan-Niousalavourd stimula la noblesse de Arik et arriva avec des troupes à un château où s'étaient réfugiés une bande de soldats arméniens et quelques saints prêtres. Ils investirent la place et en préparèrent le siège ; ils employèrent le serment pour les amener à capituler sans faire usage de la force, et ils firent ensuite présenter deux ou trois fois le saint Evangile. Bien que des prêtres consentissent à sortir et à se présenter à Mouschgaû, beaucoup de chefs ne voulurent pas croire aux promesses de Vasag, puisque Mouschgan était de connivence avec l'apostat. Un brave officier, nommé Pag, qui, en fuyant, était arrivé dans le château, s'étant présenté sous les murs, injuriait l'apostat et rappelait au généralissime Mouschgan tous les maux qu'il avait attirés surTArniénie.

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Les Arméniens approuvaient ses reproches et les Perses plus encore. Pag sortit du château pendant la nuit avec 700 hommes et traversa les lignes de l'ennemi sans être arrêté.

Le reste de la garnison, bien que sachant la fausseté des serments delennemi, serenditnéanmoins faute de vivres. Lorsqu'elle se livra, on commença par massacrer 213 hommes. Tous s'écrièrent : « Merci, Seigneur Dieu, car tandis que les églises sont encore fréquentées, que les sanctuaires des martyrs sont intacts, que le saint clergé est uni et pratique la vertu, tu nous as rendus dignes de ton céleste appel. Que notre mort ressemble à celle des saints athlètes et que notre sang se mêle à celui des martyrs. Que le Seigneur dans sa sainte Eglise trouve de l'allégresse à cause des victimes volontaires qui montent sur le saint autel. » On tua en cet endroit les deux cent treize martyrs. Les prêtres réfugiés dans le château, Joseph, Léonce et beaucoup de leurs compagnons, offrirent leur tête au glaive de chef des bourreaux, répétant les paroles des précédents martj'rs. Ils n'espéraient pas conserver la vie corporelle, mais ils cherchaient vaguement à procurer de la gloire à leur pays. Ils en appelèrent donc à la Porte, en rejetant toute la faute sur l'impie Vasag. Entendant cela, Mouschgan ne les fit pas mourir, il fit seulement frapper Joseph et Léonce et les mit sous bonne garde, puisqu'ils en avaient appelé à la Porte. On dissémina les prêtres dans divers lieux, en leur donnant des instructions pour la prospérité et la tranquillité du pays.

Les Arméniens, voyant le changement survenu dans les ordres du roi et de Vasag, ne crurent pas à ce pardon trompeur, mais, s'encourageant à Tenvi, ils disaient: « A quoi bon la vie de ce monde ? pourquoi survivre à ceux que nous aimons ? Si nos braves champions tombèrent dans la grande bataille, si beaucoup de blessés

furent jetés à terre, dans le sang, en jjleine campagne, si leurs cadavres ont nourri les oiseaux et les bêtes féroces, si nos dignes satrapes sont anéantis par le malheur, s'ils ont perdu leurs domaines et s'ils sont persécutés, si la joie des Arméniens s'est changée en souffrance, ne croyons pas à ces ordres trompeurs et ne nous livrons pas aux mains de ces princes. »

Dès ce moment, tous abandonnèrent les villages, les bourgs et les campagnes ; les époux se séparèrent, les vieillards sortirent de leurs demeures, et les petits enfants furent sevrés. Jeunes gens et jeunes filles fuyaient, et la multitude s'enfonçait dans d'impénétrables déserts et gagnait de fortes positions dans les nîontagnes. Ils préféraient cohabiter les cavernes avec les fauves que de vivre apostats dans les palais. Ils souffraient, sans tristesse, de se nourrir d'herbes et sans un souvenir pour leur nourriture d'autrefois. Les cavernes leur paraissaient comme les arcades de monuments spicndides et des lits sur la terre nue leur étaient des couches couvertes de broderies. Les psaumes, le chant, la lecture des saintes Ecritures était toute leur joie. Chacun était à luimême un temple et un prêtre, les corps étaient autant d'autels, lésâmes étaient un sacrifice agréable ; aucun d'eux ne se lamentait dans l'appréhension d'être rais à mort, aucun non plus ne se désolait de l'éloigneraent de ses amis. Ils se voyaient dépouiller de leurs biens avec joie et en perdaient même le souvenir. Ils luttaient avec patience et soutenaient leur martyre courageusement. En effet, s'ils n'eussent pas apprécié visiblement leur joyeuse espérance, ils n'auraient pu montrer tant de fermeté. Beaucoup étaient de famille satrapique ; leurs frères, leurs fils, leurs filles et leurs amis vivaient dans des lieux inaccessibles ; quelques-uns dans le sombre pays de Chaldie ; beaucoup dans les régions méridionales des inaccessibles rochers de Demorik, d'autres dans

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les profondes cavernes d'Artzakh, et quelques-uns tenaient beaucoup de châteaux dans l'intérieur du pavs. Tous, résignés, supportaient tant de maux en vue de l'espérance divine et conjuraient Dieu de ne pas leur faire voir la ruine des églises.

Mais nous l'avons déjà dit et répété, rinipiélc du méchant excitait les Perses dans les parties voisines du pays à solliciter un ordre royal afin d'obtenir des renforts. Un corps de cavalerie arriva donc qui augmenta le nombre des opprimes. L'armée, redevenue aussi nombreuse qu'au début de la campagne, assiégea les forteresses du mont Gaboïd. Mais la garnison tua beaucoup de monde, fit des sorties jusque dans le camp ennemi.

Les Perses recoururent encore à la ruse, mais personne ne voulait aller vers eux, dans la crainte d'être trahi ; cependant un prêtre nommé Arsène (Arschen) y fut contraint par leurs serments. Il parla avec simplicité, approuvant la fuite des innocents, laissant même voir de la compassion pour l'impie Vasag, à qui il rappelait son christianisme en termes modérés, afin d'adoucir un peu son iniquité. Afais Vasag ne l'écoula même pas, il fit lier et emmener le prêtre avec son escorte.

Voyant alors que le généralen chef adoptait ses plans, il se mit à fourrager un peu partout et ramassait tous ceux qu'il trouvait hors des forteresses, puis il brûlait les bourgades. La garnison des châteaux de Demorik ayant appris tout le mal fait par les troupes royales, jugea défavorable le séjour dans les forteresses. Elles tirent une sortie, fondirent sur l'ennemi et, arrivées à la froutière de Perse, massacrèrent beaucoup de monde, emmenèrent dans les forteresses ce qu'elles ne tuèrent pas et mirent le feu aux bourgades. Les garnisons de la Chaldie, voyant les Perses insolents et sans défiance dans les régions fortifiées de l'Arménie, envahirent le territoire de Daïk, situé au milieu des vallées. Ils y trouvé-

rent plusieurs troupes de soldats royaux qui voulaient emprisonner les seigneurs du pays et qui croyaient découvrir en ces lieux les trésors des satrapes, aussi fouillaient-ils partout.

Ils virent en outre, dans deux villages, les églises incendiées, ce qui les irrita à l'excès, et les jeta à la poursuite des Perses ; enfin, ils affaiblirent leurs forces, tuèrent beaucoup de monde et poussèrent le reste hors du pays. Dans cette bataille, le bienheureux Hemaïag, frère de Vartan, généralissime des Annc'nicns, combattant seul avec sa bravoure ordinaire, lut tué en martyr, pour la sainte union de la religion.

Ceux qui étaient sains et saufs firent la poursuite. Ceci arrêta les pointes de l'armée royale et lui inspira le respect des églises. Les Arméniens firent alors à la cour de nouvelles propositions.

Les réfugiés dans les forêts d'Artzakh ne restèrent pas inactifs. Ils expédiaient sans cesse des messagers dans le pay-s des Huns qu'ils stimulaient et exhortaient, leur rappelant le pacte conclu entre eux et confirmé solennellement. Plusieurs prenaient plaisir à entendre ces paroles. Les Arméniens reprochaient encore aux Huns de n'être pas venus à leur aide tandis qu'ils étaient prêts. Mais comme au début ils n'avaient pu s'entendre, ils firent une grosse levée de troupes et envahirent aussitôt le royaume des Perses. Ayant saccagé plusieurs provinces et emmené nombre de prisonniers, ils les emmenèrent chez eux afin de montrer au roi leur alliance avec les Arméniens.

QuandlegénéralissimeMouschgan counuttout cela,ilcn fut extrêmement irrité et en rejeta toute la responsabilité sur Vasag, source et instigateur de toute l'affaire. Il leva son camp et vint en Perse, fit son rapport à la cour et accusa l'apostat de tous ces déboires.

Dès que le roi sut que le pays était pillé et la bataille

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perdue, il perdit son audace ordinaire. Il demeurait silencieux et calculait les fruits de cette folle entreprise : « Se trouvera-t-il quelqu'un, dit-il, qui m'exposera les choses avec vérité?» Le grand intendant Mihr-Nersèh lui-même, qui était au courant de cette iniquité, se présenta et dit : «Je te le dirai, Sire, si tu veux entendre la vérité ; fais appeler ceux qui, en Arménie, sont les chefs des chrétiens, ils viendront en hâte et te diront tout. »

En attendant, il confia l'Arménie à un marzban qui était l'un de ses premiers satrapes, appelé Adrormizt, dont les domaines étaient sur la frontière de l'Arménie, et qui avait été lieutenant général dans la dernière bataille. Il rappela Mouschgan avec l'armée et les envoya dans le pays des Aghouank, des Lephin, des Djéghp, des Hedjraadag, des Thabasvar, des Khipiovan, et dans toutes les forteresses que les Huns avaient ruinées lors de leur alliance avec les Arméniens. Le roi, affligé de la ruine des provinces et du raassacre'des soldats, surtout à cause de la destruction des forteresses — dont la construction avait demandé beaucoup de temps et de peines, et aujourd'hui démantelées — ordonna qu'on fît venir Vasag et les chefs des chrétiens.

Pendant ce temps, le marzban Adrormizt fit son entrée en Arménie et s'y montra disposé pour la paix. En vertu d"im ordre royal, il manda Sahag, le saint évêque des Reschdouni, afin d'apprendre de lui ce qui était arrivé. Bien que cet évêque eût démoli un adrouschan et que, de différentes façons, il eût tourmenté les prêtres du feu, cependant il se présenta, sans hésiter, au tribunal public. Le marzban convoqua aussi un pieux prêtre nommé Mousché, qui était inspecteur de la province des Ardzrouni et qui avait aussi renversé un adrouschan et fait emprisonner et châtier cruellement les mages. Lui non plus ne craignit pas et se rendit volontiers devant le marzban. Deux autres prêtres, Samuel et Abraham, qui

LIS UART-ïRS, — T. IV 7

nvaient renversé un adroaschan à Ardaschad et que Vasag avait cmprisonnés.furent joints à ces vertueux personnages. On réunit dans le même but le grand Joseph, Léonce, Khadchadch et Arsène. Lorsque le marzban eut été instruit et renseigné par eux tous, il rapporta le tout à la cour avec sincérité et comme il l'avait entendu de leur bouche.

Bien que Vasag fût déjà arrivé à la Porte et eût raconté diversement et faussement chaque événement, il ne pouvait se justifier dans l'esprit du roi qui lui dit : « Quand les chrétiens seront arrivés, je vous entendrai tous ensemble au tribunal », Comme les saints prêtres portaient la chaîne, ils mirent deux mois et vingt jours pour arriver à la résidence royale. A l'annonce de leur arrivée, le grand intendant les alla voir, et, bien qu'il entendît leur rapport précis sur chaque événement, il ne pouvait les faire saisir et tourmenter, parce que plusieurs des satrapes arméniens avaient vraisemblablement occupé des lieux fortifiés du pays, et le marzban les redoutait peut-être. Il les fit donc garder avec soin et fit administrer le pays avec douceur. Lui-même parcourait la contrée, relevait les ruines et promettait aux habitants la sécurité.

Il ordonna de rappeler les évêques dans leurs diocèses respectifs, leur prescrivit d'accomplir publiquement le culte suivant l'antique usage et de se montrer en public en toute liberté. Il distribua des présents. L'armée ayant pris et ravagé nombre de cantons, il exempta le pays de tributs et diminua pendant quelque temps l'armée d'occupation. Il ordonna aux moines dispersés de rentrer dans leurs domaines : « Que tous les ministères du culte divin soient exercés aujourd'hui comme jadis. Si quelqu'un a fui au loin, je tiens de la cour le pouvoir de le rappeler et de lui rendre tout ce qu'il a abandonné, qu'il soit des nobles, des clercs ou du peuple ».

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Il affirma ceci par serment et répandit partout cet avis ; aussi beaucoup revinrent, acceptèrent ses offres et rentrèrent dans leurs biens.

Ce qui est plus grave, c'est que si quelqu'un avait embrassé le magisme contre sa volonté, un édit venu de la cour lui ordonnait de professer le christianisme : « Les dieux, y était-il dit, sont irrités aussi contre ceux qui ne vénèrent pas affectueusement la religion du mazdéisme, et moi je ne les en remercie point. Aussi j'adresse à tous le même conunandement : laissons à chacun la faculté d'agir à son gré, qu'il suive^le culte qu'il préfère, car tous sont mes sujets. » Il parla ainsi et donna cet ordre écrit à tout le royaume.

A la lecture de cet édit, beaucoup de ceux qui vivaient errants et dispersés accouraient et reprenaient leurs biens. Quand les satrapes en résidence dans les châteaux forts du pays virent le rétablissement de l'Eglise, ils reprirent confiance et eurent le courage de se présenter au roi. Ils envoyèrent aussi un message au marzban du pays pour lui signifier leur soumission à la Porte. Le marzban leur donna de la part de la cour un sauf-conduit. Toutefois, sachant la dureté du gouvernement et sa duplicité, ils voulurent néanmoins participer au martyre des saints et ils ne s'effrayèrent pas de la mort qui leur était réservée.

A cette nouvelle, le roi ordonna qu'ils lui fussent présentés, libres de tous liens, les pieds et les mains sans fers. Ils conduisirent donc aussitôt leurs femmes et leurs enfants, et, grâce au marzban, recouvrèrent leurs biens, puis ils se rendirent en hâte au quartier d'hiver du roi.

Celui-ci fit faire une enquête sur chacun de ces satrapes. Le grand intendant siégea pour écouter les deux parties, et, après un examen de plusieurs jours des dossiers, on déclara coupable le parti des apostats. On produisit

«des lettres envoyées par Vasag et ses adhérents, en vue de rester unis au pacte de rébellion ; une lettre de la province des Ibères, une autre de celle des Aghouank, une Iroisième enfin de l'Aghdznik, une adresse à l'empereur [de Constantinople] et une lettre au général Antiochus. Toutes ces lettres portaient le cachet authentique de Vasag. Il était en outre complice du meurtre des mages à Zarèhavan, et ses lettres et ses ordres prouvaient que beaucoup de châteaux avaient été enlevés aux Perses, alors qu'il èioxi marzhan du pays.

Adom, de la race des Kénouni, s'avança. Il avait été envoyé par Vasag en qualité d'ambassadeur en Grèce, et lui reprocha devant le tribunal le document qu'il lui avait remis, muni de son sceau. Mouschgan se fit aussi accusateur et témoigna avec ses gens qu'après le combat Vasag avait fait couler encore beaucoup de sang, comment il avait attiré par un faux serment la garnison d'un château fort et avait mis ùniort ou envo^'éen captivité les sujets et les sujettes du roi. Enfin, pourcombled'infamie, on l'accusait d'avoir accaparé les revenus du pays qu'il devait verser au Trésor.

Beaucoup d'apostats ses complices dévoilèrent les maux qu'il avait causés à l'Arménie. On interrogea aussi les mages survivants et les gardes du corps délivrés de leurs fers et amenés à la cour, et on leur dit : « Êtes- vous bien renseignés sur les injustices commises par Vasag ? » Ils répondent : « Il a été le chef, l'instigateur et la cause de toutes les terribles infortunes que nous avons supportées, de tous les malheurs qui ont fondu sur les troupes royales, de la ruine et de l'esclavage de l'Arménie et de la perte des tributs. » Son procès dura plusieurs jours ; on vit comparaître ses parents qui l'avaient déjà accusé devant le roi. Ils firent connaître et démontrèrent, article par article, comment Vasag s'était lié avec Héran le Hun, roi de Paghassagan, précisément à l'époque où ce prince

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massacra clans l'Aghouaak l'armée perse, et qu'en ruinant tout sur son passage, il était arrivé sur le territoire grec, avait enlevé beaucoup de prisonniers et de butin aux Grecs, aux Arméniens, aux Hères et aux Aghouank. Ils dirent en outre comment le souverain lui-même en avait été informé et avait tué le roi de Paghassagan. Vasag, à cette époque, était marzhan d'Arménie, et on découvrit qu'il était allié aux ennemis du roi. Ses parents dévoilèrent encore et prouvèrent la connaissance qu'ils avaient de ses perfides projets. Ils dirent et avancèrent tout cela devant le roi, et ils racontèrent ses ruses de traître à l'égard de ses compagnons et du roi lui-même ; car, dès son enfance, il n'avait rien fait de loyal.

Le grand intendant dit alors : « Amenez quelques-uns des prisonniers. » On enleva les ehaînes des bienheureux et on les amena. C'étaient Sahag, évèque des Reschdouni, le saint évêque Joseph et le prêtre Léonce. Quand on eut développé devant eux la procédure, Sahag dit : « Ceux qui ont ouvertement renié le vrai Dieu ne savent ce qu'ils font ni ce qu'ils disent, parce que leur intelligence est obscurcie. Ils servent leurs maîtres sous de faux prétextes et s'accordent avec leurs complices, en les trompant. Ce sont des vases de Satan, car, par leur moyen, il réalise ses volontés perverses, ce dont nous avons un exemple dans Vasag. En effet, tant qu'il porta le nom chrétien, il croyait par sa fausseté couvrir et cacher toute sa perversité devant votre gouvernement mal renseigné, en dissimulant loutes ses fraudes sous le manteau du christianisme. Aussi, en croyant en lui, vous l'avez honoré au delà de son mérite. Vous lui avez confié le pays des Ibères; eh bien ! demandez-leur s'ils entêté satisfaits de lui. Vous lui avez donné la principauté de Siounie ; écoutez ce que ses parents vous disent de lui. Vous l'aviez institué marzban d'Arménie, il a détruit tout le pays que vos ancêtres avaient fondé avec tant de

peines. Vous l'avez vu, lorsqu'il rejeta le nom vénérable de Dieu qu'il honorait faussement, toute sa perversité apparut dans sa nudité, car s'il se montra traître envers son Dieu, pour quel mortel se monirera-t-il juste ? Or, toutes les accusations qu'on a formulées maintenant contre lui, ne les aviez-vous pas entendues auparavant ? Pourquoi les avez-vous dissimulées? ne les saviez-vous pas ? Il me semble qu'il vous a trompés par une fausse espérance ; mais ni vous, ni lui, ni aucun autre, ni quiconque viendra après vous ne pourra le trouver avec nous. Faites donc de lui ce qu'il vous plaira, et pourquoi nous interrogez-nous à son sujet ? »

Le grand intendant, troublé, repassait les dépositions^ Ayant acquis la conviction qu'on devait condamner Vasag à cause de ses crimes, il entra dans la cour royale et montra le dossier. Le roi, ayant tout entendu et convaincu par ce rapport du grand intendant, s'irrita extrêmement, mais il voulut conduire Vasag par degrés au sommet de l'ignominie. Il garda le silence pendant douze jours, jusqu'à ce que les accusations du procès fussent épuisées.

Un jour de grande fête il fit inviter tous les personnages illustres, et Vasag fut invité. D'après le cérémonial, il portait le vêtement d'honneur reçu du roi, il ceignit le bandeau et la tiare brodée d'or, boucla sa ceinture d'or massif incrustée de perles, mit ses pendants d'oreilles et un collier, enfin une fourrure de martre sur les épaules. Ainsi paré, il se rendit à la cour et j' parut le plus magnifique et le plus fastueux des invités.

Les satrapes venus spontanément d'Arménie pour s'exposer à l'épreuve, et les saints arrivés les premiers, étaient tous mis aux fers, près de la porte ro N'aie. Eu voyant Vasag à la cour, dans tout l'éclat de la splendeur et du luxe et accompagné d'une suite nombreuse, ils le raillèrent en eux-mêmes et dirent : « O marchand insensé, tu as vendu l'honneur éternel et immortel, et tu as acheté

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des vanités passagères dont tu seras peut-être dépouillé dans quelques jours. » Vasag entra dans la salle qui était la cour des grands. Le héraut de la cour entra et dit : « Le roi m'envoie vers toi ; de qui as-tu obtenu tous ces honneurs insignes ? Réponds-moi sur-le-champ, si tu les as justement mérités. » Et il présentait les dossiers de l'affaire. Il fit connaître en outre ce qu'on n'y avait pas révélé, à savoir qu'il ne possédait pas légalement le domaine de la province de Siounie ; mais par astuce et calomnie il avait fait tuer son oncle paternel Vaghinag, et s'était saisi de son domaine, comme s'il eût été un ministre fidèle de la cour. Il fît encore beaucoup d'autres reproches pour le confondre, et tous les grands appuyèrent ce témoignage. Vasag garda le silence et ne dit pas une seule parole d'aveu. On redoubla, on entassa les preuves, et enfin on le condamna à mort.

Le chef des bourreaux s'approcha et, devant tous les seigneurs, lui arracha toutes ses décorations et lui mit le vêtement des condamnés. On l'enchaîna parles mains et les pieds, on le fit asseoir comme une femme sur une jument, et les gardes le conduisirent dans la prison où se trouvaient tous les condamnés.

Les satrapes arméniens, les saints évêques et les prêtres, quoique très inquiets, oubliaient les misères passées et les tortures imminentes dans leur admiration pour la révélation que Dieu leur avait envoyée. Ils se congratulaient mutuellement : « Nous avons lutté avec courage, souffrons avec plus de patience encore ».

Nos saints pères nous ont appris que la patience est la première de toutes les vertus et que la sagesse céleste est le culte parfait de Dieu ; personne ne peut la trouver sans souffrir. Si les souffrances se prolongent, la récompense s'accroît. S'il en est ainsi, demandons seulement à Dieu de pouvoir souffrir avec patience toutes les épreuves. Le Seigneur lui-même réglera la manière de nous délivrer,

Nous connaissons la sentence des quarante athlètes du Christ qui souffrirent de terribles persécutions. Un d'eux sortit du bain et se priva lui-même de la couronne, mais les trente-neuf se sacrifièrent avec patience et aiTivèrent à la promesse qu'ils avaient désirée. Or, voici notre compagnon qui s'était éloigné de nous et qui s'est rendu maintenant l'instrument de Satan. Son âme étant encore dans son corps, il a fait cependant l'essai des tourments de l'enfer que les saints seuls et même les hommes barbares ne redoutent pas. »

Ils pleuraient sur celui qui s'était ainsi perdu et, modulant des cantiques avec leurs livres, ils disaient ;

Mieux vaut mettre sa confiance dans le Seigneur

Que son espérance dans les hommes ; ,

Mieut vaut se confier en Dieu

Qu'aux princes de la terre ;

Toutes les nations se sont levées contre moi,

Je les ai vaincues par le nom du Seigneur.

ris s'encourageaient mutuellement et disaient : « Puisque ces paroles sont assurées, frères, ne craignons pas les nations idolâtres qui sont sans Dieu et pires que les abeilles dans leur colère ; leur courroux sera leur perte. Invoquons, quanta nous, le nom du Seigneur, et nous les mettrons en déroute. »

Vasag vit l'union des saints prisonniers qui, jo3'^eux, acceptaient les souffrances et semblaient resplendissants comme jadis à la cour. Il les regardait et les enviait, mais personne ne voulait l'accueillir, et on le gardait séparément dans la même prison. Chaque jour on le transportait comme un cadavre au tribunal, on se moquait de lui, on le raillait, on le donnait en risée à la cour. On le dépouilla de tous ses biens, tellement que ses serviteurs devaient mendier le pain qu'ils lui donnaient. On accumula tant de dettes sur sa maison pour acquitter les tributs de la province qu'il dut abandonner tout l'héritage

de son père et de ses aïeux et les parures de sa femme, sans éteindre cependant sa dette envers la cour. On lui réclama de telles sommes, qu'il demanda s'il y avait des trésors dans les tombeaux de ses ancêtres ; et, s'il s'en fût trouvé, il les aurait pris et donnés pour s'acquitter et sa famille avec lui, parce que beaucoup de ses parents étaient également condamnés.

Ainsi avili, il fut en proie dans sa prison à de terribles maladies. Une inflammation d'entrailles l'attaqua, tandis que, sa poitrine s'affaiblissant, il se desséchait et perdait ses forces. Ses yeux et ses narines rendaient des vers. Ses oreilles se fermèrent et ses lèvres se fendirent horriblement, les nerfs devinrent raides et les talons furent retournés. Il sentait comme un cadavre, on le fuyait. Sa langue seule restait saine, mais il n'avouait jamais rien. Il mourut suffoqué et descendit aux enfers avec une insupportable amertume. Ses amis le raillèrent, ses ennemis se réjouirent de ses soutfrances.

Celui qui voulait régner sur l'Arménie par le crime n'eut pas de sépulture, il creva comme un chien et fut traîné comme une ordure. Son nom ne fut pas rappelé parmi ceux des saints, dans les églises on ne consacra pas sa mémoire devant l'autel. Il n'y a pas de mauvaise action qu'il n'ait commise, et il n'y a pas de douleurs plus atroces que celles qu'il endura pour mourir. On écrivit ses souvenirs en exécration de ses fautes, afin que quiconque les connaîtra lui lance des malédictions et ne se fasse pas son imitateur.

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