COMME SIRE LÉONARD A ÉTÉ MIS DERECHEF EN LA PRISON
Incontinent donc que le curé Léonard fut descendu de la barque en terre, il a été aussitôt indignement assailli d'une multitude de peuple, qui l'environnait. Plusieurs de leur langue venimeuse font des opprobres et disent des injures à ce pasteur, avec toute sorte de contumélie et médisance qu'ils peuvent inventer à l'envi l'un de l'autre. Desquels l'un nommé Albert, lui empoignant félonnement la robe à Tendroit de l'estomac, dit : « O
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traître, voici le temps que tu dois être bravement puni de la trahison que tu as machinée contre nous. » Celui-là était marinier de Gorcom, déjà dès son enfance atteint et corrompu du ferment d'hérésie, frère de celui qui puis après, comme fort versé au fait de la religion, a examiné les saints martyrs à Brile. Un autre aussi, qui par après, en une méchante rencontre et acte de guerre contre le roi catholique, est malheureusement péri, prenant le pasteur Léonard par les bras, et le tirant de force, lui disait quasi mêmes injures que le marinier. Mais l'on est venu puis après à plus grièves injures, pendant que tous les pires de toute cette populace couraient sus et assaillaient cet homme innocent, comme une bête sauvage et cruelle. L'un lui baillait un coup de pied au côté droit, l'autre au gauche, un autre après venait le heurter de force, et le frapper à l'estomac et au ventre, bref, sur toutes les parties de son corps l'on usait de violence à coups de pieds, de talons, de buffelades et coups de poings. Tout le reste de ce peuple s'écrie autour de lui, plusieurs l'appellent du très odieux nom de traître, et de tous côtés l'on oyait crier : « Qu'il soit pendu ! qu'il soit pendu 1 qu'il soit exterminé I » Le curé Léonard n'avait cependant autre point en recommandation que de conserver et faire paraître son innocence, en disant : « O citoyens, je n'ai rien fait en manière quelconque dont je doive être accusé de trahison ; vous ne trouverez jamais un tel acte en moi, je m'en saurai fort bien justifier, quand l'on m'en donnera la faculté. » Il usait de telles et semblables paroles avec grande exagération ; mais c'était tout en vain à l'endroit d'une furieuse et insensée populace. Or, outre ce crime de trahison, qui lui était calomnieusement imposé; à l'occasion de son départ, aucuns méchants pernicieux et réprouvés se sont efforcés de faire brèche à sa bonne et honnête réputation, lui mettant sus une méchanceté
détestable, d'avoir couché avec sa sœur, calomnie certes digne de tels inventeurs, digne aussi d'être vomie d'un puant égout d'estomac impur et ennemi juré de chasteté. Car quant à ce saint martyr, il n'était pas seulement pur et exempt de toute sorte d'impudicité, mais aussi de toutes suspicions, spécialement tout le temps qu'il a été curé de Gorcom, qui est environ de seize ans : j'estime qu'il y a eu plutôt faute de ceux qui croyaient telle chose être vraie ou vraisemblable, que de ceux qui le controuvaient. Car sa sœur même, encore qu'elle fût en habit séculier, elle retenait toutefois en elle, malgré son âge, une sainte résolution de virginité. Quand il fut amené en la citadelle, le gouverneur lui commanda de se dépouiller pour le questionner, comme pour prendre connaissance de sa prétendue machination occulte. Là était présente sa sœur, qui avait suivi son frère, laquelle pour cette cause il admoneste cependant de se retirer, pourvoyant comme bon maître de chasteté à la honte et vergogne de l'un et l'autre. Aussitôt qu'elle est sortie, il se dépouille et prépare aux tourments. Mais le gouverneur, révoquant soudain sa sentence, défend que l'on passe outre à la question, craignant par aventure contre sa conscience de tourmenter trop injustement l'innocent, auquel il se ressouvenait avoir accordé lui-même le passeport soussigné de sa main, encore que le curé Léonard n'eût aucune espérance de sortir du lieu où il était remis. Quand sa sœur le revint trouver, il lui dit : « Vous voyez maintenant en quel état sont mes affaires. S'il plaît à Dieu que je meure ici, je vous prie, ne vous tourmentez point, et n'imputez ma mort à personne qu'à moi et à mes péchés. » Il est puis après jeté en la prison, où les religieux étaient enfermés. Cependant un bruit court par toute la ville, que le curé avait par son départ clandestin machiné une trahison contre la ville, et que par ce méchant acte il avait réduit tous les captifs avec
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lui en un infaillible danger de la vie. Et afin que l'on y ajoutât plus de foi, les premiers conseillers de la ville assuraient le même faux bruit. Le curé, bien qu'innocent, toutefois parce qu'il voyait avoir donné aux malveillants cette occasion de perdre tous les captifs, demandait en la prison, par l'humble soumission à ses compagnons, qu'il leur plût lui donner pardon de son imprudence et témérité, par laquelle il leur avait augmenté le danger, qui sans cela n'étaient pas hors d'espérance d'être délivrés.