CHAPITRE XXXII
COMME SIRE LÉONARD ÉTANT PARTI DE LA VILLE AVEC SUFFISANT PASSEPORT, EST RAMENÉ PAR LES GUEUX.
Je reviens au curé Léonard. Sa sœur, le même jour qu'il fit cette prédication dernière devant le peuple, était venue à Gorcom de Boisleduc, dont ils étaient natifs. Elle raconte à son frère que leur mère était grièvement malade, elle le prie de sa part de l'aller visiter en diligence. Ce qu'il lui accorde, pourvu qu'il en puisse obtenir la permission. Car il se souvenait bien de la foi et parole qu'il avait donnée, et s'était obligé envers ses concitoyens. Il obtint donc, à la sollicitation de sa sœur et de ses autres amis, un passeport signé du gouverneur Marin. Mais quand le curé Léonard l'eut vu et lu, il désira encore quelque clause (laquelle soit par certain artifice, comme l'on soupçonnait, ou par inadvertance était omise) y être ajoutée pour sa sûreté; il ne se résout de mettre le pied hors la ville, si elle n'y était insérée. Pour le faire court, l'on obtient un tel passeport, qu'avait demandé ledit curé. Et sous cette foi publique, estimant s'être assuré, il se met en chemin, et sortant de la ville, il s'embarque en une petite nacelle, accompagné de sa sœur. Il est mené jusques à Worcom, qui est une petite ville, voisine et proche de nom et de situation de Gorcom, assise en l'autre côté du fleuve, et opposite à ladite ville. Ce traversement, bien que court, ne fut pas sans danger, à cause de la perfidie de quelque Gueux, que la sœur du curé avait pris et mené avec elle de Boisleduc à grands frais, en intention de l'assister par devant les Gueux, pour retirer son frère de la ville de Gorcom, et auquel pour cet effet elle avait déjà
compté le prix convenu. Après qu'il l'eut reçu, n'ayant plus de soin d'accomplir ce à quoi il était tenu, mais au contraire se tournant ennemi, il l'exposa sur le chemin de Worcom, où ils naviguaient ensemble, aux injures, moqueries et opprobres des méchants et vaut-néant qui étaient en une plus grande barque, en laquelle, sortant de cette nacelle où il était auparavant, il était entré. Toutefois, par la volonté de Dieu il parvint à Worcom en sauveté. Cependant le bruit court à Gorcom, et s'augmente de son partement, et en est fait rapport aux principaux citoyens de la ville. Dont étant indignés, principalement à cause que sans leur consentement et ne les ayant avertis il avait entrepris ce partement, ils envoient incontinent en sa maison un sergent ou officier public, afin de s'informer plus certainement de ce qui en était. Et quand le curé n'y fut trouvé, et le fait ainsi rapporté au conseil, par ce moyen divulgué par tout le peuple, il s'élève un grand trouble en la faction des Gueux, et spécialement entre ceux qui étaient de la compagnie des archers et arbalétriers. Aucuns d'eux l'appelaient à haute voix homme méchant et perfide, d'avoir commis un acte si indigne, que de s'être ainsi clandestinement retiré, et avoir déguisé sa fuite, délaissant tant de pleiges, qui se sont engagés de leur foi et parole, en danger de perdre la vie. Ils exagéraient ainsi le fait, afin de le rendre odieux, bien que le mal ne fût pas tel qu'ils le criaient, parce que le passeport et congé avait été obtenu du gouverneur Marin : lequel il ne convenait pas être manifesté ni communiqué à beaucoup de personnes. L'on court incontinent au lieu d'où les barques sortent pour voguer, et où le curé Léonard s'était embarqué. Il s'assemble une grande multitude de gens au rivage ; une grande partie commence à s'émouvoir, tempêter et frémir, comme l'ourse après que l'on lui a ôté ses petits. L'un des arbalétriers,
Les Martyrs de Gorcum 293
avec plus grande véhémence et âpreté que les autres, s'écrie en disant : a Que ne faisons-nous diligence de suivre ce traître, et ne le retirons ici par le col ? Certes, il est sorti afin de rapporter aux Espagnols tout ce que nous faisons, afin de leur livrer cette ville, délivrer ses compagnons, et enfin procurer notre entière ruine. Que différons-nous, citoyens, de poursuivre ce traître ? » Par ces paroles, les esprits du peuple émus et irrités s'enflamment de plus en plus. Là aussi était accouru un autre des principaux conseillers de la ville, qui, averti que le curé Léonard était déjà assez loin, dit aux mariniers : « Venez, mes amis, hâtez-vous, faites diligence, que Ton mette quatre tireurs d'aviron en chaque barque: allez, vos peines, seront libéralement payées. » Aussitôt fait que dit. Les mariniers prêts sautent en des barques, qu'ils trouvent au nombre de six, arrêtées au rivage. L'on y fait entrer quelques soldats avec le centenier, afin que l'affaire soit conduite avec plus de force et autorité. Ces mariniers rament et tirent à l'envi, et de toute leur force, tellement qu'ayant avec une incroyable célérité passé la rivière, ils arrivent à Worcom. Là ils trouvent le curé Léonard avec sa sœur, qui attendait, pendant que le chariot se préparait, pour être menés à Boisleduc. Ils le prennent, et le jetant en l'une des susdites barques, le ramènent à Gorcom. Cependant ils tourmentent cet homme de bien de plusieurs opprobres et insolences, et spécialement le taxent du crime de trahison, lui réitérant souvent cette injure. Se voyant le curé ainsi réduit entre les mains des méchants, il ne laisse de leur dire ce qu'il savait être à sa justification, et principalement pour montrer qu'il n'était point sorti en intention de machiner aucune trahison, ni de s'enfuir en cachette, et soutenait n^avoir voulu laisser ses pleiges et cautions en danger, d'autant qu'il avait obtenu passeport du gouverneur de la citadelle et de la ville, qui était
Marin Brant, duquel, dit-il, je vous exhiberai la suscription. Et à l'instant, il leur montre le congé, signé de la main de Brant. Mais incontinent l'un d'eux, qui voulait mal de mort au curé Léonard, le lui arracha des mains par force et le mit en la pochette de son haut-dechausses, afin qu'entre les calomnies il ne restât plus rien à cet homme de bien pour se pouvoir justifier, soit envers les citoyens, ou envers le gouverneur, en lui exhibant sa signature, pour l'aveu et approbation de son congé. C'est pourquoi, sollicitant de tout son pouvoir de retirer son passeport, afin de conserver sa réputation saine et entière envers tous, et principalement envers les bons citoyens, il demandait instamment et sans cesse son passeport. Mais enfin d'un tel méchant et scélérat qui lui était particulièrement ennemi, il n'en peut avoir que des conviées et mauvaises paroles. Et entre toutes ces anxiétés et fatigues, les mariniers et soldats criant tous contre lui, il est ramené à Gorcom, où, à Tarrivée, plusieurs personnes accourant au rivage l'attendaient avec grande impatience.