‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 101 sur 133 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

COMME NICOLAS LE GARDIEN n'a VOULU ÊTRE DÉLIVRÉ SEUL DE LA PRISON.

Parce que notre discours par une digression et circuit oue nous avons fait, revient à la prison, récitons quelques actes de ceux qui pendant ces jours-là ont été faits et dits en la même prison. Parlons des prières et oraisons des martyrs faites à Dieu, et des exhortations et consolations mutuellement exercées entre eux, bien qu'aucuns avec plus d'ardeur et affection l'aient fait et plus souvent réitéré que les autres. Théodore, chirurgien susdit, y allait avec licence tous les jours à heures certaines et prescrites, pour visiter et guérir ceux qui étaient navrés ; qui presque autant de fois qu'il entrait en la prison, trouvait Wilhade et Nicaise courbés en terre, priant dévotement Dieu. Il travaillait lors à donner quelques potions médicinales au curé Léonard, pour guérir les maux intérieurs qui lui étaient survenus dans le corps pour l'agitation fréquente qu'il avait endurée par tous ses membres, lorsqu'il fut emmené pour la seconde fois avec une violence continuelle en la prison. Il mettait

peine, aussi à guérir l'autre pasteur Nicolas, duquel il était besoin de fomenter avec remèdes propres le cou froissé encore de cette première nuit. Il était aussi encore occupé à guérir le gardien, pour lequel il lui était nécessaire de vaquer et demeurer plus longuement, afin d'apporter tous les remèdes de l'art de médecine et chirurgie, qu'il convenait, au dedans de sa bouche, à son col, et part outes les parties de son corps, qui avait été foulé aux pieds et froissé. Ayant donc par ce moyen plus de temps à communiquer familièrement avec lui, il lui demandait quel courage et résolution il avait, principalement parce qu'il semblait, à cause de la nouvelle tragédie survenue, que toute l'espérance qu'il pouvait auparavant avoir d'être délivré, lui était ôtée. Il répondit qu'il avait le courage bon et disposé, voire même qu'il était tort joyeux, et s'estimait bien heureux d'avoir cette grâce du ciel, de pouvoir combattre pour la foi catholique jusques à la mort. Car il éprouvait en lui ce que le psalmiste a chanté de lui-même : « Selon la multitude des douleurs de mon cœur, mon âme a été réjouie par tes divines consolations. » Et comme dit l'Apôtre : « D'autant que les passions et douleurs de Jésus-Christ abondent en nous, la consolation nous doit conforter. » Or comme le chirurgien insistait envers le gardien, à ce qu'il permît que l'on le retirât par rançon ou autre moyen, il répond en telles ou semblables paroles : « Je suis chef et curé, j'ai ceux-ci comme mes ouailles en ma garde et protection, lesquels le devoir et raison de mon office et fonction ne permet que j'abandonne, les voyant en une si grande et extrême nécessité. Par quoi j'ai cette ferme résolution (moyennant la grâce de Dieu) de vivre et mourir avec eux. Car qu'adviendrait-il d'eux, si j'échappe d'ici par l'aide et assistance de mes parents et amis? Que sera-ce de mes frères, qui n'ont point ici de parents et amis ? Est-ce la raison que les frères

Les Martyrs de Gorcum 299

soient délaissés de leur frère, et les brebis de leur pasteur ? Dieu me garde, s'il lui plaît, de tomber en ce péché ! Je suis ferme et résolu (moyennant la grâce de Dieu) de demeurer avec eux, afin que pour la nécessité de mon devoir et office, dont je suis chargé, je les assiste de mes remontrances et exhortations, et les ayant fortifiés par icelles, je les mène et accompagne jusques à l'heureuse fin du combat. » Le chirurgien lui réplique : « Ne sera-ce pas leur grand avantage et utilité, si délivré de cette captivité, vous travaillez et vous employez de toutes vos forces, et d'un commun soin, avec les bons catholiques de la ville, pour leur libération ? Il est certain que pour aiguillonner et mouvoir les cœurs des bons citoyens à ce qu'ils aient à employer toute leur force et créance pour la relaxation de vos frères, votre présence apportera un grand effet. » Le gardien Nicolas dit : « Certes, je ne refuse pas de sortir de prison afin de solliciter de tout mon pouvoir et embrasser la cause de mes frères. Mais pendant que cela se ferait, il me faudrait recourir tous les jours ici, pour en l'acquit de mon devoir envers mes frères, les assister de remontrances et consolations, jusqu'à ce que délivrés ils sortent avec moi, ou s'ils ne pouvaient être délivrés, je mourusse avec eux : « Je n'entends pas ainsi, dit le chirurgien ; mais il faudrait que vous demeurassiez en la ville avec vos amis, car si vous reveniez ici, il n'y a point de doute que les Gueux vous retiendraient, et vous enfermeraient avec les autres, sans vous laisser plus sortir. » Lors le gardien conclut, et dit : « Puis qu'ainsi est, il vaut bien mieux queje demeure avec mes frères, car, comme j'ai dit, rien jamais ne pourra (Dieu aidant), me divertir de mon devoir. » Par telles et plusieurs autres semblables paroles, que le gardien Nicolas a dites et mises en effet, il a bien montré de quel instinct de charité ce bon père et pasteur aimait ses frères, qu'il tenait comme ses enfants et ouailles.

Page 1