‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 102 sur 133 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

COMME LES CATHOLIQUES ONT FACILITÉ POUR LA DÉLIVRANCE DES PRISONNIERS, ET COMME LES GUEUX SE SONT OPPOSÉS.

Quand le curé Léonard fut remis en la prison, les Gueux, comme ayant reconquis et recouvré une insigne et excellente proie, se donnent de garde, et pourvoient tant qu'ils peuvent à ce qu'il ne leur échappe plus des mains. Et, partant, ils se proposent de poursuivre la cause commune et générale de tous les captifs afin de procurer et accélérer par ce moyen sa mort et ruine avec celle des autres. Plusieurs donc de cette faction commencent à courir par les rues et places publiques, semant industrieusement des faux bruits, excitant le peuple, et vont solliciter les plus grands de la ville, afin de les irriter et imprimer es esprits de tous des haines mortelles contre tous les captifs. Ils exagèrent le plus criminellement qu'ils peuvent le fait du curé Léonard, qu'ils prétendent être un crime de trahison. Ils font enfin tous leurs efforts pour augmenter et accroître l'envie contre les pauvres misérables captifs, et non seulement ils s'opposent à leur délivrance, mais ils tâchent de boucher le chemin, et faire qu'il n'y ait plus de lieu ni espérance de les retirer, soit par rançon, ou autrement. Ces méchants et corrompus esprits avaient tant en abomination et abhorraient tellement la vie de ces prisonniers innocents, et spécialement du curé Léonard, que ce vers de David pouvait être proprement allégué : « Mes ennemis m'ont dit plusieurs maux, entre autres, quand est-ce qu'il mourra, et que sa mémoire sera éteinte ? » Cependant les catholiques de leur part ne manquaient point de diligence à faire tout ce qu'ils pouvaient, pour

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acquitter, à quelque prix que ce fût, la rançon des captifs. Mais toute leur sollicitude et entreprise était rompue par les calomnies et artifices des ennemis. Il y avait aucuns magistrats, qui, voulant agréer pareillement aux catholiques et aux Gueux, n'étaient pas fermes en leurs opinions. Et comme ils avaient une inclination intérieure à la faction gueuse, ils faisaient contenance en public, et devant les catholiques, de parler pour les prisonniers, mais en cachette et à huis clos, ils leur étaient du tout contraires. Autres faisaient une telle distinction des captifs, qu'ils négligeaient la cause des moines, comme méprisable et odieuse, et avaient seulement soin de délivrer les autres du danger. Il y en a toutefois eu au conseil de la ville, qui ont pris autant de soin de faire délivrer les moines que les autres ecclésiastiques, et qui s'y sont employés fort sérieusement et avec très grande diligence. Desquels l'un, très homme de bien, disait souvent pour son opinion quand on traitait des prisonniers : « Que la cause de tous les captifs, soit religieux ou autres, devait être égale et commune, à cause qu'à la reddition de la citadelle il avait été accordé avec le capitaine Marin que tous ceux qui y étaient, de quelle qualité ou condition qu'ils fussent, sans nul excepter, sortiraient librement, étant cette convention ratifiée, signée et solennellement jurée, et pour la troisième fois confirmée par le capitaine Marin, auparavant que la citadelle fût mise entre ses mains. Partant qu'il le fallait prier, et avec vives raisons le presser, de s'acquitter de sa foi, de satisfaire à sa promesse et d'accomplir la convention très saintement jurée. Ce qui ne pouvait être effectué, sinon en mettant tous les captifs en liberté. Quand toutes ces raisons eurent été ainsi déduites, avec non moins de gravité que de liberté, le premier conseiller acquiesça incontinent et vint à cette opinion, assurant la vérité du fait être telle que le préo-

pinant avait déduit. Et partant que la demande mise en avant pour les prisonniers était juste. Le reste de tous les autres conseillers consentirent à cet avis. Mais parce que le capitaine Marin, auparavant plusieurs fois interpellé de ce faire, s'excusait sous couleur qu'il disait cela n'être en sa puissance, il fut conclu par la plus commune voix et opinion du conseil, d'envoyer un homme exprès avec lettres de la part du conseil au prince d'Orange, pour le supplier d'interposer en cette occurrence son autorité, et de commander le pacte fait pour la citadelle être tenu, et d'envoyer ordre et mandement au gouverneur de la citadelle, de mettre tous les prisonniers en liberté. Car envers ceux qui appétaient changement et nouveauté d'état, l'autorité du prince d'Orange était fort grande, et l'avait ainsi acquise et accrue, sous prétexte et apparence d'une grande charité et affection, qu'il disait avoir à la conservation du pays; et par autres semblables spécieux moyens et artifices, comme il était homme fin, cauteleux et dissimulé. Or, combien que toutes les voix du conseil eussent été concurrentes en cette sentence et résolution, ceux toutefois qui entre eux étaient les plus irrités et ennemis jurés des ecclésiastiques et religieux, faisaient tout ce qu'ils pouvaient, par une occulte et secrète pratique et conspiration, pour que les captifs fussent dépêchés à la première opportunité, s'aidant à cet effet de l'industrie et ministère d'aucuns méchants et réprouvés de leur faction, qui n'avaient aucune honte devant le monde de machiner la mort des innocents. Leur intention était de prévenir le mandement du prince d'Orange, par la précipitation du supplice, et exécution à mort, qu'ils prétendaient faire. Et pour cette cause, aucuns d'eux avaient déjà entrepris de faire un voj'age au comte Lummé, homme cruel et insolent par ses nouveaux succès, et insatiable du sang de ceux qui étaient les plus éminents et sacrés en l'Eglise

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catholique, pour obtenir et rapporter de lui ce que tant ils désiraient. Le prince d'Orange n'était pas encore arrivé en Hollande : et la puissance de Lummé était accrue en telle autorité, qu'il y avait danger de désobéir à ses commandements. Or il avait envoyé à Gorcom, peu de jours auparavant, un nommé Omal, manchot, duquel j'ai parlé ci-dessus, auquel il avait donné charge de lui amener tous les prêtres et moines qu'il trouverait es prisons. Etant donc entré en la prison de Gorcom, et ayant regardé tout à l'entour de lui la troupe de captifs avec menaces et opprobres exécrables, tels que j'ai dit ci-dessus, et s'étant assouvi du plaisir et délectation qu'il prenait à ce misérable spectacle, il s'en va de là avec sa compagnie de soldats à Bommel, qui est une ville de la province de Gueldre, distante de Gorcom presque de quatre lieues. Il était mandé là par aucuns bourgeois de cette ville (auxquels la nouveauté était agréable), étant du tout persuadé de trouver les portes ouvertes, par l'intelligence de ceux qui l'avaient invité. Mais il fut bien frustré de son attente, car la plus grande et saine partie des citoj^ens, avertie de sa venue, braque et pointe le canon qui était sur la muraille, contre lui, pour tirer s'il approchait. Et n'était pas loin de là un corps de garde d'Espagnols, qui étant avertis de son arrivée, lui dressent une embûche, et subtilement le surprennent. Car feignant avoir peur, ils attirent en fuyant Omal et ceux de sa troupe, jusques aux murailles de Bommel, où étant approchés, ils sont premièrement chargés inopinément de force coups de canons tirés de la ville. Et à l'instant les Espagnols qui avaient feint de s'enfuir, tournent le visage et leurs armes contre les ennemis, et se jettent sur eux de telle impétuosité, que Omal perdit en cette charge plus de soixante des siens. A la mienne volonté que les Bommeliens eussent toujours persévéré en la même foi et volonté envers Dieu et leur roi. Car un peu

de temps après (je le dis à grand regret) misérablement se sont laissé gagner par je ne sais quel mauvais conseil, et ont participé à la commune rage et folie des Hollandais. Cependant que le susdit Omal est absent, aucuns catholiques travaillent, tantqu'il leur est possible, à l'élargissement des prisonniers. Et après avoir tenté en vain tous les moyens, ils ont enfin résolu que les captifs sortiraient en payant rançon, et le traité a été déduit à tel eifet, que l'on a convenu de prix avec le juge criminel des soldats, qui de la faveur et créance qu'il avait envers le capitaine Marin, semblait avoir en main le pouvoir de mettre les captifs en liberté. Cela fut fait un peu après que l'accord fait pour la libération de Poppel fut si méchamment frustré. Mais comme l'argent recueilli et amassé était prêt d'être compté, est advenu soudainement le trouble que nous avons dit, que les Gueux avaient excité, à l'occasion du départ du curé Léonard. Dont il advint que la convention faite de donner liberté aux prisonniers, moyennant certain prix, fut réduite à néant.

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