‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 103 sur 133 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

COMME LES PRISONNIERS, LEUR LIBÉRATION ÉTANT FRUSTRÉE, SONT DÉPOUILLÉS DE LEURS VÊTEMENTS POUR ÊTRE EMMENÉS A BRILE.

Le troisième jour du mois de juillet, Jean Omal, après ce mauvais succès et sinistre rencontre qu'il avait reçu à Bommel, revint tout furieux, usant des menaces, et merveilleusement irrité, en la ville de Gorcom, arrivant sur le soir environ le soleil couchant, le lendemain que le curé Léonard fut remis en la prison. Si tôt qu'il est venu, comme les catholiques faisaient grande diligence d'avancer le traité de la liberté et rançon des captifs, ils sont

Les Martyrs de Gorcum 305

avertis par quelques hommes (qui les trompaient toutefois, sous apparence de bienveillance, et office de dilection) de surseoir cette poursuite (s'ils étaient sages) et de n'en dire un seul mot au capitaine Omal, mais qu'ils attendissent jusques à ce qu'il s'en fût allé, autrement qu'il y aurait danger que si l'on lui en parlait, étant grand ennemi, et du tout contraire aux religieux et à tous ecclésiastiques, il s'irritât encore plus âprement, et que pour couper la racine à toute espérance de leur libération, il fît mourir sur-le-champ tous les prisonniers, ou qu'il les emmenât en la ville de Brile au supplice ; tant s'en faut que, pour quelque prix que ce fût, il pût être gagné, et son cœur dur et inflexible amolli. Dont certes le contraire s'est trouvé véritable ; car au même temps vaincu par prières munies d'or et d'argent, il mit en pleine liberté un ecclésiastique constitué en dignité, qui avait été mis (comme il a été dit) hors de la citadelle quelques jours auparavant, à la charge de le retenir et demeurer en sa maison, comme en prison fermée, lequel il avait résolu de prendre et tirer de son domicile, pour le mener avec les autres captifs en la ville de Brile, tellement que le même étant hors de toute espérance de salut, et voulant éviter le gibet, comme un supplice infâme, aurait prié d'être exécuté par le glaive . Et toutefois par cette ruse et frauduleuse suggestion est advenu que ces gens de bien, mais par trop crédules, tinrent en surséance cette poursuite, pendant que Omal était là en la ville. Lequel, puis après le cinquième jour du mois de juillet vers le soir, ayant reçu le prix convenu pour la rançon du susdit ecclésiastique, se prépare à s'en aller à Brile, étant délibéré de mener avec soi tous les captifs. Car l'on ne trouvait être expédient de les faire mourir publiquement à Gorcom, par crainte de quelque tumulte populaire. Ce qui a été cause que Omal les a voulu emmener environ la mi-nuit. Car ainsi aucuns des concitoyens de la faction

LBS MARTYRS. — T. VII. 20

gueuse l'avaient conseillé, craignant que si de jour Ton le voulait entreprendre, les catholiques l'empêchassent de tout leur pouvoir. La nuit donc qui précédait immédiatement le dimanche, qui était le sixième jour du mois de juillet, ces enfants de ténèbres voulant emmener ces saints martj^rs, viennent premièrement les spolier de leurs manteaux et robes, qu'ils avaient toujours eu sur eux jusques alors, ne délaissant aux Frères mineurs presque autre chose que leurs chemises, pour couvrir leurs corps nus. Ils ôtent et tirent aussi aux autres prêtres les longues robes, et à aucuns d'eux aussi les autres vêtements, qu'ils pensaient être de quelque prix. Et si quelqu'un d'eux priait et disait un seul mot, afin que l'on lui laissât ou rendît l'habit le plus nécessaire pour le couvrir, il avait aussitôt une buffelade au lieu de son vêtement, comme il advint à Wilhade, homme d'une vénérable vieillesse, qui voj^ant que l'on ne lui laissait que sa chemise, et que la froidure de la nuit lui était du tout contraire et nuisible, pour ce qu'il était entièrement atténué, débile et de peu de sang pour sa caducité, il les priait que l'on lui rendît son vil et usé manteau, pour défendre et conserver son corps abattu de vieillesse, contre la rigueur du froid de la nuit. Mais ces canailles, sans aucune commisération de son âge, le maudissent avec infinis opprobres, et couvrent ce bon vieillard de plusieurs coups, lui disant : « Ha, vieil traître, l'on vous traite encore trop délicatement, et vos compagnons, qui êtes tous traîtres et idolâtres. Certes vous êtes bien et bénignement traités, étant dignes d'être très rudement châtiés et écorchés de coups de fouets, pour puis après être vêtus et couverts de sacs abreuvés de sel. Souvenezvous et vous remettez en la mémoire quels et combien avez commis d'actes et exemples de cruauté envers nos compagnons de religion. » Et entre ces reproches et calomnies, ils étourdissaient et assommaient quasi ce

Les Martyrs de Gorcum 307

vénérable et innocent vieillard de coups de poings et buffelades, qu'ils lui donnaient. Lequel à tous ces conviées et outrages de paroles et de faits, ne disait autre chose que : « Grâces à Dieu ! » et levant les mains au ciel, priait pour ceux qui le persécutaient, tant s'en faut qu'il ait jamais eu volonté d'attenter, soit de fait, ou de parole, contre la vie de personne du monde. Enfin quelqu'un, je ne sais qui, ayant pitié de lui, mit sur son corps un petit méchant manteau (s'il était sien, ou à un autre, il m'est incertain) pour le couvrir. Jusques à cette heure ce que nous avons appris avoir été exercé de cruauté contre nos martyrs en la ville de Gorcom, a été par nous, avec l'aide de Dieu, fidèlement récité. Donc nous concluons par cette fin le premier livre, en intention de discourir tout le reste, jusques à leur fin heureuse, en l'autre livre.

Page 1