‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 104 sur 133 · COMME LES PRISONNIERS MIS EN BARQUE SONT EMMENÉS DE GORCOM · texte numérisé non relu

COMME LES PRISONNIERS MIS EN BARQUE SONT EMMENÉS DE GORCOM

Etant maintenant sur le point d'exposer le dernier combat de l'honorable mort et précieuse en la face de Notre-Seigneur, endurée par les saints martyrs, j'ai estimé qu'il était bon de déduire et narrer premièrement ce qu'ils ont pâti et souffert par le long chemin qu'il y a de Gorcom à Brile, où ils ont été menés. Car comme l'on menait les captifs de la citadelle à la rivière, pour les conduire par eau à Brile (ce qui fut environ une heure après minuit), le frère de l'un d'eux, qui était là, n'a pu se contenir qu'il ne lui ait montré par ses dernières paroles

rafifection qu'il lui portait. Auquel triste et fondant en larmes : « Antoine (car il s'appelait ainsi) mon frère, dit-il, si vous ne me pouvez à cette heure aider, il me faudra mourir. » Mais je pense que quiconque considérera et connaîtra combien est difficile de vaincre et surmonter la terreur de la mort, et qui se représentera que tous les martyrs n'ont souffert et soutenu les assauts de pareille allégresse et courage l'un que l'autre, et qu'ils n'ont pas eu tous cette consolation intérieure du Saint-Esprit, qui rend les martyrs joyeux en leurs extrémités de peines, ne s'émerveillera pas de ce que ce personnage a démontré son esprit et courage être certainement défailli et abattu. Combien toutefois que cependant tels martyrs non point faute de vertu et force d'esprit, par laquelle quand ils sont tellement pressés que de renier leur foi ou subir la mort qui leur est proposée, ils choisissent plutôt mourir corporellement, persévérant constamment en la profession de leur foi, que de vivre en ce monde en abjurant leur religion, et par ce faisant ce que Notre-Seigneur a dit : « Quiconque perdra son âme, c'est-à-dire, sa vie pour l'amour de moi et ma parole, il la rendra sauve, et la conservera éternellement. » Ce qui a été pratiqué par celui-ci, qui semble avoir parlé si lâchement, comme Teffet l'a depuis montré. Or un marinier de Gorcom, appelé Roche, devait mener les captifs, et comme le curé Léonard met le pied et entre dans sa barque, il le connaît, et l'appelle par son nom (car il lui avait autrefois administré, avec ses autres ouailles, l'aliment salutaire et spirituel) lui disant : « Ha, Roche, tu nous dois mener au gibet ?» A quoi il répond : « Je suis forcé d'ainsi le faire maintenant. » Mais il n'entendait pas qu'il n y a aucune nécessité qui doive astreindre un chrétien de servir à l'iniquité. En cet endroit le bon curé commença à se plaindre de ce qu'il était ainsi secrètement, en pleine nuit, enlevé hors de son troupeau, et qu'il ne lui était loisible, à

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son dernier départ, confirmer et par exhortations assurer en la foi les cœurs et esprits de ses paroissiens, qui vacillaient et branlaient aux manches, pour les scandales qu'ils voyaient, et qu'il lui était même interdit de parler à eux, et leur dire le dernier adieu. Alors non sans gémissements et larmes, tournant les yeux vers la cité, dit en esprit de prophète (comme il est à croire) : « O ville de Gorcom, ville de Gorcom, combien de maux tu as à souffrir ! » En quelque sorte et manière que l'on prenne ces paroles, il est notoire à tous qu'incontinent après ce temps la ville a été par longues années continuellement affligée de guerre, famine, pestilence et beaucoup de misères qui y sont survenues depuis le départ des captifs. Et, ce qui est le plus grief de tous ses maux, est que de ce temps jusques à présent, la détestable infection d'hérésie, par la permission de Dieu, très juste vengeur de tout crime et impiété, y a été tellement enracinée, avec continuelle cessation des exercices de la religion catholique, par-dessus toutes les villes voisines, qu'il y a plus de trente ans qu'en pas une des autres il y ait eu moins d'exercice de la vraie religion, moins de fréquentation d'hommes ecclésiastiques, administration des saints sacrements et de la parole de Dieu, qu'en celle-là. Des captifs qui furent emmenés, y en avait dix-neuf, dont seize étaient prêtres, et les autres trois lais de la compagnie des Frères mineurs. Lequel nombre, après la défection d'aucuns, a été par la providence de Dieu maintenu en sa plénitude et intégrité jusques à la fin, comme je le dirai en son lieu.

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