‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 105 sur 133 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

COMME LES PRISONNIERS SONT ARRIVES A DORDREC, ET DE CE QUI LEUR Y EST ADVENU.

Après que les captifs ont été menés selon le cours de la rivière de Meuse (que l'on appelle en cet endroit la Merwède), on leur commande de passer de la frégate en une nacelle qui puait fort, à cause des conches qu'il y avait. Ils sont jetés et poussés tous ensemble en icelle, étant fermée par le dessus, et là sont enserrés tout ainsi qu'une marchandise que Ton entasse dans quelque vaisseau. Et certainement si bientôt ils n'eussent été tirés de là, il y avait danger qu'en un lieu si étroit, si plein de puantise et infection, ils ne mourussent, le moyen de respirer leur étant presque du tout ôté. Frère Nicaise avait sur soi quelque senteur, que lui avait donnée le chirurgien en la prison de Gorcom, contre semblables ordures et incommodités. Duquel antidote et remède en ayant fait part à ses compagnons, ils furent tous un peu soulagés et préservés de cette puanteur. Quelque peu de temps après, étant menés en une nef marchande, ils sont conduits jusques à Dordrec, où ils arrivèrent le dimanche ensuivant, environ les neuf heures avant midi. Où derechef les soldats ôtent le manteau au vénérable vieillard Wilhade, comme ils l'ont fait aussi à Heuter Chanoine. Et au frère mineur Henry on arrache le chaperon qui lui restait tout usé ; au pasteur Nicolas sa saye ou jupe. Et comme il faisait quelque résistance à l'impudence et méchanceté du soldat qui le lui arrachait, admonesté par le curé Léonard son compagnon d'office, incontinent et volontiers il acquiesça et ne lui resta rien plus qu'une chemisette de linge noir, qui était par-dessus sa chemise.

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Or Jean Omal entrant avec les principaux soldats en la ville, pour délicatement se traiter et faire bonne chère, laisse ces bons martyrs ce jour-là sans dîner. Et ne leur fut permis de descendre en terre, mais délaissés et détenus en la barque, qui était attachée au rivage, demeurèrent exposés aux opprobres et moqueries de tout le monde. Car de la porte de la ville, qui était proche de là, les gens accouraient en grand nombre de toutes parts, pour voir des moines et prêtres captifs, comme chose nouvelle et prodigieuse. En sorte qu'il a pu lors être dit en leurs personnes, ce que dit saint Paul : « Nous avons été fait spectacle au monde, aux anges et aux hommes. » Là on leur fait toute sorte d'injures, de conviées, brocards et risées. On se moque d'eux avec une acclamation et cris tumultuaires à l'envi l'un de l'autre, et n'était pas galant homme, qui ne leur dît quelque bon mot de gausserie. Encore qu'il y eût des catholiques de cette villelà, qui avaient upe extrême pitié de l'affliction des captifs et compatissaient avec eux. Dont aucuns désiraient, s'il leur était permis, racheter deux frères mineurs, à savoir Théodore Emdenus et Pierre Ascanus, duquel les amis entrant au navire, mus d'une grande affection, les venaient embrasser, et lui serrer le col en pleurant. Mais le com'mun peuple ne laisse pourtant de s'en rire, et de les outrager de toute sorte des opprobres et malédictions. On oyait par toute cette populace telles et semblables paroles : « Ah ! séducteurs et imposteurs des hommes ! ah, que vous avez induit et fait décheoir en erreur beaucoup de personnes trop crédules, par vos mensonges papistiques et rêveries, radotages et sottises de vieilles ! ah, combien de mille âmes vous avez fait trébucher et précipiter es enfers par votre pestiféré, méchante et perverse doctrine ! Oh I que vous serez de beaux ornements de gibet ! » Avec plusieurs autres telles injures, médisances et conviées, selon que le plaisir et appétit

désordonné de ces marauds leur suggérait en abondance à rencontre ces saints personnages. Car l'impunité et liberté donnée à telles canailles, de vivre selon leurs appétits eflfrénés, les avait privés de toute honte et crainte.

CHAPITRE III d'une dispute que les prisonniers ont eue avec un calviniste .

Puis après, comme ces soldats qui étaient donnés pour gardes aux prisonniers virent qu'une si grande multitude de peuple accourait de toutes parts, désireuse de les voir, ils tendirent et mirent au navire, où étaient les captifs détenus, un voile à l'entour d'eux, ne voulant plus, sans donner quelque pièce d'argent, permettre à aucun de les voir. Quiconque donc voulait donner un liard, était reçu pour voir, injurier et molester les prisonniers, se saouler en abondance, et assouvir sa rage par toutes manières d'opprobres à l'encontre d'eux. Or comme un hérétique calviniste, insigne et des plus fameux, entré avec les autres, commença à disputer beaucoup avec les prisonniers du très saint Sacrement de l'Eucharistie, il trouva une très forte résistance par les pasteurs Léonard et Nicolas, avec le père Jérôme, vicaire des Frères mineurs, qui ont défendu la cause de l'Eglise avec telle ardeur, zèle et véhémence, que la sueur en disputant leur découlait à grosses gouttes, spécialement au curé Léonard, lequel comme prompt et puissant en paroles, et bien le plus excellent en doctrine et érudition, a remporté lors à bon droit le premier lieu d'honneur en ce conflit. Enfin ces martyrs de Jésus-Christ rendirent tant de vives raisons de leur foi, avec telle solidité de doctrine déduite si clairement, que cet hérétique

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vaincu et confus de honte et de vergogne, ne savait plus que dire. Quant au Père Gardien, d'autant que cette dispute avec l'hérétique lui semblait infructueuse et inutile, ne voulant disputer, ni lui dire un seul mot, craignant ce que dit le Sauveur : « Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens, et ne jetez pas les pierres précieuses, devant les pourceaux, » il admonestait pour cela ses compagnons de laisser cette dispute, disant que telle altercation était inutile. Cependant il reposait un peu sa tête sur le câble et cordage du navire, auquel était Tancre attachée. Mais quand cet hérétique disputeur se vit surmonté de si fortes raisons, aussitôt, comme furieux et enragé, s'enflamme de courroux, crisse les dents et, frémissant par tout le corps, il a recours aux injures et convices, dont il use à Tencontre de ces saints martyrs, voulant plutôt combattre d'invectives et opprobres que de raisons et arguments. Finalement, s'il lui eût été permis, il eût fait précipiter incontinent tous ces pauvres captifs du navire en l'eau.

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