‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 106 sur 133 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

COMME LES PRISONNIERS SONT ARRIVÉS A BRILE, ET DE LA SITUATION DE LADITE VILLE.

Cependant, comme la rivière s'enfle parle regorgement de la mer, flux et reflux ordinaire, et par ce moyen la commodité se présente de naviguer un peu après midi, les prisonniers sont menés et conduits à Brile. Auquel voyage et navigation, étant encore à jeun, et presque tous dénués de force corporelle, fatigués et abattus qu'ils étaient, tant de cette âpre et véhémente dispute qu'ils avaient eue contre cet hérétique, que des autres maux susdits, grands et continuels, obtinrent un peu à manger

de celui qui avait charge de les mener, qui leur en baillait bien chichement, à cause, disait-il, qu'il ne savait aucun de tous les hommes, duquel il espérât récompense d'un seul morceau de pain, pour ce bienfait. Par la navigation de ce jour-là, ils sont arrivés à une lieue de Brile, où toute la nuit les martyrs, délaissés au navire demi-nus et sans nourriture, ont été grandement travaillés de froid, et faute de boire et de manger. Le lendemain au matin ils sont emmenés à Brile, et premièrement l'on les fait descendre en une digue, distante assez loin de la ville, où est le havre et abord des navires, vulgairement appelé la tête. L'on attend là presque une heure, jusques à ce que, la porte de la ville étant ouverte, le comte de Lummé soit venu au-devant des captifs, pour recevoir (Dieu le sait) humainement et avec tout office d'amitié les hommes qu'il affectionnait le plus en ce monde. Or Brile est une ville en la dernière île de Hollande, que l'on appelle Vorne, située vers le midi, qui est certes assez petite, de longtemps obscure, et peu connue. Mais depuis que par astuce elle a été surprise par ledit comte de Lummé (ce qui était advenu le premier jour du mois d'avril), elle a été sous la puissance et la faction des Gueux, et a été grandement renommée pour leur cruauté et par les peines, meurtres et tueries des ecclésiastiques, que tous les pirates adonnés au pillage amenaient de toute part en ce lieu. A raison de quoi les Gueux l'ont appelée la Pommeraie, ou le Jardin à fruits du Seigneur, mais ineptement toutefois, si l'on le considère selon leur sens. Car il ne convient pas que le lieu de supplice des méchants, comme de la ruine et destruction des méchants arbres, soit appelé Jardin aux fruits du prince. Cependant que l'on attend le comte de Lummé, les habitants de la ville, gens inhumains et barbares, commencent à jouer la première partie de cet acte dernier, à assaillir et provoquer d'injures, opprobres et

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conviées les captifs, à vomir et dégorger des horribles blasphèmes contre la religion et sacrés mystères, n'épargnant pas cependant le nom et la majesté du roi. Il était commun et usité entre les Gueux d'appeler traîtres tous les gens de bien qui ne voulaient trahir et vendre la cause de Dieu et du prince, et qui ne voulaient consentir et adhérer aux traîtres. Ils crient à haute voix : « Idolâtres, insensés, rêveurs, serfs et adorateurs de Baal I » leur impropérant qu'ils adoraient leur ventre, Vénus et les richesses comme leur Dieu. Ils les disaient tous n'être autre chose qu'un troupeau d'hypocrites. Outre ce, ils reprochent à aucuns l'habitude et disposition du corps par contumélie et injure. Aux autres la grosseur de la personne et du ventre ; à aucuns la maigreur et ténuité, jetant à la volée témérairement et avec pétulance tout ce qu'il leur survenait en la bouche. Cependant le comte de Lummé vient de la ville, les portes lui étant aussitôt ouvertes qu'il lui plaît. Car tout aussitôt que on lui vint dire les nouvelles de la venue des captifs, étant encore couché, soudain il sort du lit et saute de joie, homme qui sans cela avait de coutume, après banquets et festins nocturnes, de se lever tard et dormir la pleine matinée. De là, à grand'peine vêtu, il monte à cheval, accompagné de quelque peu de gens de cheval et de pied armés, et en hâte il vient au lieu où étaient les prisonniers .

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