CHAPITRE VI
COMME LES PRISONNIERS SONT RECUEILLIS PAR LE COMTE DE LUMMÉ, ET AVEC PLUSIEURS MOQUERIES MENES A l'eNTOUR DU GIBET, ET APRÈS EMMENÉS EN LA VILLE.
Ce Lummé ayant contemplé quelque temps les captifs étant encore sur le navire, et les ayant observés d'une vue
attentive, comme un très agréable spectacle, il se prit tellement à rire, que comme un homme presque hors de soi tombait à la renverse sur la croupe de son cheval. Incontinent après ce prélude, les autres actes subséquents ont été conformes, à savoir moqueries, ordures et vilenies, injures, brocards, contumélies, malédictions, et toutes autres espèces de paroles d'aigreur et mauvaise odeur, et dignes du sac dont elles étaient issues. Entre autres bravades et moqueries, il dit aux captifs : « Je vous prie, dites-moi, qu'avez-vous ici à traiter ? pour quelle cause et négoce êtes-vous ici venus ? Est-ce pas afin de nous faire la guerre? Nous voulez- vous jeter hors de cette ville ? Etes-vous ici venus à intention de machiner quelque trahison contre nous ? Quelle raison pouvons-nous penser, que n'êtes demeurés en vos maisons, assez et trop (comme de coutume) occupés à célébrer vos messes ? » Après ces premières salutations, il commande de tirer les captifs du navire en terre. Lesquels aussitôt qu'ils ont mis pieds sur terre, sont contraints de fléchir les genoux devant le tyran. Lequel d'une feinte et simulée humanité leur dit en latin : Surgite, Domini : « Levez-vous, mes Seigneurs. » Aucuns disent que le curé Léonard, connu de beaucoup de gens pour homme célèbre et excellent à cause de sa doctrine, et duquel aussi la réputation était parvenue jusques au susdit Lumraé, fut appelé et remarqué par lui en ces termes : « Que fais-tu ici, prêtre ? Vois-tu ? Il te faut pendre présentement. » Plusieurs autres semblables paroles mauvaises et dignes de la personne qui les disait, ont été par lui proférées contre les saints martyrs. Cependant, je vous prie, ami lecteur chrétien, de voir et considérer quel idoine et convenable juge des captifs pouvait être celui-ci en la personne duquel, outre les effrénées passions qui dominaient en lui, tant de préjudices de tels actes contre les captifs avaient précédé. Or à l'instant
Les Martyrs de Gorcum 317
les soldats exécuteurs et ministres de sa mauvaise volonté mettent et disposent les captifs deux à deux, liés par les bras les uns après les autres par ordre, et ainsi rangés, sont contraints de marcher après le bourreau, et tourner plusieurs fois à l'entour d'un gibet, qui n'était pas loin du bord de l'eau. L'on met es mains de frère Henry, cordelier lai, à porter la bannière sacrée, que ces sacrilèges avaient pillée en quelque église. Il lui est commandé comme conducteur et porte-enseigne, de cheminer devant les autres ses compagnons, qui le suivaient tous en ordre en forme de procession. Et pour augmenter davantage la honte et ignominie, il est contraint suivi de ses compagnons de passer trois fois par-dessous le gibet, afin d'accomplir en cette manière les vœux de leur voyage. Ainsi parlaient ces impies sergents, qui les contraignaient de faire ces tours et circuits. Cependant les spectateurs, qui n'étaient meilleurs que ces méchants ministres, se mettent à les assaillir d'injures et opprobres, et montrant le gibet disent : « Voilà votre cimetière, voilà votre église. Chantez là comme vous voudrez, et dites vos messes. Exercez là, comme vous avez accoutumé, toute votre idolâtrie. » Ils furent outre cela contraints de tourner à l'entour de ce gibet, en reculant et cheminant en arrière, et de chanter lors à haute voix certaine prose (comme on l'appelle) faite en Thonneur de la Vierge Marie mère de Dieu. Ils sont puis après commandés, mettant les genoux en terre, de ceindre en forme de couronne le gibet, et chanter ce très célèbre cantique de l'Église, qui se commence Salve Regina. Il leur a aussi été commandé de chanter autres semblables louanges sacrées, et ordonnées de l'Eglise en l'honneur de la bienheureuse Vierge. Le bourreau cependant se compose en l'échelle attachée au gibet, comme s'il devait à l'heure même les pendre tous, afin que par cette représentation et image de la mort, il donnât quelque terreur à ces
pauvres et misérables captifs, et que par ce moyen il augmentât leur affliction. Car ils n'attendaient plus autre succès, que d'être pendus et étranglés. Après tout cela, les ayant fait monter la digue, ils sont menés deux à deux en même ordre que devant dans la ville. Et afin que la montre fût plus regardée du peuple, Ton baille des piques es mains des deux frères lais cordeliers, au bout desquelles les soldats lient et attachent pour ornement à l'entour des glouterons et autres semblables herbes. Entre ces deux équipes de cette façon, suivis de leurs compagnons, marche le bourreau au milieu, portant la sacrée bannière en ses mains, jusques à ce qu'ils fussent arrivés en la ville. Car derechef l'on donne à porter la bannière sacrée audit Henry frère lai, après lui avoir mis sur la tête, par moquerie, un bonnet de velours.